Nous avons montré que Dieu est incompréhensible aux hommes, et même aux chérubins et aux séraphins. Notre tâche semble finie et nous ne devrions plus rien ajouter. Néanmoins, comme notre dessein n’est pas seulement de fermer la bouche à nos adversaires mais encore de vous instruire de plus en plus, nous reprenons le même sujet et nous continuons à le développer. De cette manière, nous compléterons votre instruction et nous remporterons une victoire plus brillante qui dissipera tout ce qui resterait encore de difficultés. Il ne suffit pas de couper la tige des mauvaises herbes car, profondément enracinées, elles repoussent bientôt; mais il faut les arracher des entrailles de la terre, les exposer aux rayons ardents du soleil, pour qu’elles se dessèchent rapidement.

Remontons donc au ciel, non pour scruter et chercher à pénétrer les secrets de Dieu mais pour réprimer la téméraire curiosité de ces hommes qui ne se connaissent pas et ne veulent pas admettre de limites à la nature humaine. Nous avons prouvé surabondamment, en vous lisant son histoire, que Daniel ne put supporter l’aspect, non pas de Dieu mais des anges; vous avez vu cet homme juste pâlir, trembler, et en quelque sorte tomber en défaillance, comme si son âme eût voulu briser les liens qui l’unissaient au corps. Lorsqu’une douce et paisible colombe, renfermée dans une cage, est tout à coup frappée de la vue de quelque objet terrible, elle se précipite épouvantée contre les barreaux qui la retiennent prisonnière et cherche à s’échapper par les fenêtres pour s’enfuir au milieu des airs. Ainsi, l’âme du Prophète allait briser ses liens et elle se serait envolée, abandonnant le corps sans vie, si aussitôt, l’ange, la prévenant, n’eût dissipé sa crainte et raffermi son courage. Voilà ce que j’ai dit, pour faire comprendre à nos hérétiques la différence qu’il y a de l’homme à Dieu, par celle qu’il y a de l’homme à l’ange. Un juste, comblé de tant de faveurs, n’a pu soutenir la vue d’un ange et ces hommes, qui sont loin d’avoir sa vertu, scrutent témérairement le Seigneur des anges! Daniel dompte la colère des lions et nous, nous ne pouvons vaincre des renards! Daniel fait périr un dragon, par sa confiance en Dieu il triomphe de ce monstre, et nous redoutons de misérables reptiles! Nabuchodonosor, comme un lion enflammé de colère, se précipitait contre les armées barbares; Daniel n’eut qu’à se montrer, et sa présence rétablit le calme et la sérénité dans l’âme du roi. Daniel perce les obscurités de l’avenir et cependant, la vue d’un ange l’éblouit et le renverse. Quelle excuse donc peuvent apporter ceux qui prétendent sonder la nature divine?

Nous n’en sommes pas resté là: nous avons parlé des puissances célestes, nous avons montré comment elles détournent les yeux et se voilent de leurs ailes; comment, debout autour du trône, elles chantent des louanges continuelles et comment, enfin, elles sont toutes pénétrées d’admiration et d’épouvante. Plus sages que nous, plus rapprochées de l’essence bienheureuse et ineffable, elles en connaissent d’autant mieux l’incompréhensibilité car une grande science produit une grande modestie. Nous avons expliqué ce qu’est l’inaccessible, comment il l’emporte sur l’incompréhensible. La raison que nous avons donnée, c’est que l’incompréhensible est reconnu pour tel après examen et que l’inaccessible ne supporte même pas l’examen. Ce que nous avons confirmé par l’exemple de la mer. Paul n’a pas dit, avons-nous ajouté: «Dieu est une lumière inaccessible», mais «il habite une lumière inaccessible». Si la demeure est inaccessible, à plus forte raison Dieu qui l’habite. Il s’est ainsi exprimé non pour circonscrire Dieu dans un lieu, mais pour montrer surabondamment qu’il est incompréhensible et inaccessible. Nous avons mis en scène les vertus et les chérubins; nous avons montré comment, au-dessus d’eux, est un firmament, un cristal étincelant, l’apparence d’un trône puis d’un homme, un métal brillant, une flamme, un arc céleste et, après cette vision, le Prophète s’écriant: «Telle fut cette image de la gloire du Seigneur», tout cela n’est que Dieu voilé, avons-nous dit; Dieu tempérant l’éclat de sa gloire, et cependant les vertus des cieux elles-mêmes ne peuvent en supporter la majesté.

Cette récapitulation n’est pas inutile. Puisque je me suis engagé envers vous, je veux savoir exactement ce que j’ai déjà fait et ce qui me reste encore à faire pour remplir ma promesse, à la manière des débiteurs de bonne foi qui examinent sur leurs livres, et ce qu’ils ont déjà payé et ce qu’ils doivent encore. Moi aussi, parcourant le livre de ma mémoire, après avoir passé en revue les différents points déjà prouvés, je viens aujourd’hui traiter les autres. Que reste-t-il donc maintenant? Il nous reste à prouver que ni les principautés, ni les puissances, ni les dominations, ni aucune autre intelligence créée ne comprend Dieu parfaitement. Je dis «aucune autre intelligence créée» parce qu’il y en a d’autres dont nous ne connaissons pas même les noms. Voyez l’extravagance des hérétiques: nous ne connaissons pas les noms des serviteurs et ils scrutent l’essence du Maître. II y a des anges, des archanges, des trônes, des dominations, des principautés, des puissances, mais ce ne sont pas tous les habitants des cieux: il y a des peuples et des nations d’anges en nombre incalculable. Et comment savons-nous qu’il existe tant de pures intelligences dont les noms mêmes nous échappent? C’est encore Paul qui nous l’apprend en parlant de Jésus-Christ: «Il l’a placé, dit-il, au-dessus de toutes les principautés, de toutes les puissances, de toutes les vertus, de tous les noms qui peuvent être non seulement dans le siècle présent mais aussi dans le siècle futur». Vous l’entendez: il est des noms inconnus maintenant et qui seront révélés un jour. Voilà pourquoi l’Apôtre dit: «qui peuvent être non seulement dans le siècle présent mais aussi dans le siècle futur». Qu’y a-t-il d’étonnant si les anges, quels qu’ils soient, n’ont pas une compréhension parfaite de l’essence divine? Ce n’est pas une chose difficile à prouver. Ce n’est pas seulement l’essence, mais ce sont quelquefois les desseins-mêmes de Dieu qui demeurent inconnus aux vertus, aux principautés, aux puissances, aux dominations. J’en trouve encore la preuve dans un passage de Paul qui nous assure que les anges apprirent en même temps que nous quelques-uns des desseins de Dieu, et qu’ils ne les connurent que par nous. «Il n’a point été découvert aux autres générations, comme il est révélé maintenant à ses saints apôtres et aux prophètes, que les Gentils sont cohéritiers, membres d’un même corps, participant aux mêmes promesses, (les promesses avaient été faites aux Juifs), par l’Evangile dont moi, Paul, j’ai été fait le ministre». «Et où est la preuve que les vertus d’en-haut aient alors appris ce mystère, car ces paroles peuvent s’appliquer aux hommes?» L’objection est prématurée, attendez la suite: «A moi, le plus petit d’entre tous les saints, a été donnée la grâce d’annoncer aux Gentils les richesses insondables de Jésus-Christ». Qu’est-ce à dire, insondables? C’est ce qui ne peut être recherché. Entendez bien: je dis recherché, examiné, et non pas trouvé, découvert. Nos adversaires s’aperçoivent-ils des traits acérés que Paul leur lance coup sur coup? Si les richesses sont insondables, comment ne serait-il pas insondable Celui qui les donne? Mais continuons notre citation: «Et d’éclairer tous les hommes en leur découvrant quelle est l’économie du mystère caché en Dieu, afin que les principautés et les puissances apprennent par l’Église combien la sagesse de Dieu est admirable et variée». Vous le voyez? Avant Paul, les vertus d’en-haut ignoraient encore le mystère de la vocation des Gentils. Faut-il s’en étonner? Le sujet entre-t-il dans tous les secrets du roi? Retenez bien ces paroles: «Afin que les principautés et les puissances apprennent par l’Eglise combien la sagesse de Dieu est admirable et variée». Quel honneur pour la nature humaine! C’est avec nous et par nous que les puissances ont connu les mystères du roi!

Mais l’Apôtre parle-t-il des vertus célestes? Il appelle aussi les démons des noms de principautés et de puissances: «Nous avons à combattre, dit-il, non contre la chair et le sang mais contre les principautés et les puissances, contre les princes du monde, de ce siècle ténébreux». «L’Apôtre ne veut-il pas dire que ce furent les démons qui connurent alors ce mystère pour la première fois?» Nullement! Il s’agit ici des vertus célestes. Car après ces mots: «Les principautés et les puissances», il ajoute: «dans les cieux». Il parle donc des principautés et des puissances célestes, or le ciel est interdit aux démons. C’est pourquoi il les appelle princes du monde, montrant que le ciel leur est fermé et qu’ils n’exercent leur tyrannie que dans ce monde. Concluez donc avec moi que les anges furent instruits en même temps que nous, et par nous, de quelques-uns des secrets de Dieu. Mais hâtons-nous de dégager notre parole et prouvons que ni les principautés ni les puissances ne connaissent l’essence divine. Qui le dit? Ce n’est plus Paul, ni Isaïe, ni Ézéchiel, c’est un autre saint: le fils du tonnerre, le disciple bien-aimé de Jésus-Christ, Jean, qui reposa sur la poitrine du Seigneur et y puisa de divins enseignements. Que dit-il? «Personne n’a jamais vu Dieu». Il est vraiment le fils du tonnerre: il vient de prononcer une parole plus retentissante que la trompette et capable de confondre tous les téméraires. Mais, pourrait-on objecter, que dites-vous, disciple bien-aimé: personne n’a jamais vu Dieu? Et les prophètes qui nous assurent avoir vu Dieu! Car Isaïe dit: «J’ai vu le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé», Daniel: «Je regardais jusqu’à ce que des trônes fussent placés et que l’Ancien des jours s’assît», Michée: «Je vis le Seigneur Dieu d’Israël assis sur son trône» et un autre prophète: «Je vis le Seigneur debout sur l’autel et il me dit: Frappe sur le propitiatoire». On pourrait recueillir beaucoup d’autres témoignages. Comment donc Jean dit-il: «Personne n’a jamais vu Dieu»? C’est qu’il parle de la compréhension entière et de la connaissance parfaite. Que les prophètes n’aient vu qu’une ombre de Dieu et non son essence pure, la diversité de leurs récits le prouve. Car Dieu est simple, il n’a ni parties ni figure or ils virent tous des images différentes. Dieu proclame cette vérité par la bouche d’un autre prophète, et leur annonce qu’ils n’ont pas vu son essence pure: «J’ai multiplié les visions, je me suis montré aux prophètes sous différentes images». C’est comme s’il disait: «Je n’ai pas montré mon essence elle-même, mais je me suis proportionné à la faiblesse de leurs yeux».

Jean ne parle pas seulement des hommes dans ce texte: «Personne n’a jamais vu Dieu». Cela est évident, et par la prophétie que nous ayons citée («J’ai multiplié les visions, etc…»), et par la révélation faite à Moïse. Ce législateur désirait voir Dieu de ses yeux, Dieu lui dit: «Nul homme ne verra ma face sans mourir». Quoi de plus clair et de plus péremptoire? Il ne s’agit donc pas seulement des hommes mais aussi des vertus célestes, dans le passage en question: «Personne n’a jamais vu Dieu». Voilà pourquoi Jean nous montre le Fils unique enseignant ce dogme. Car sans attendre qu’on lui demande de prouver son assertion, il ajoute: «Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître». II nous donne ainsi un maître et un témoin digne de foi. S’il ne voulait que répéter la parole de Moïse, s’il n’avait cru faire une révélation nouvelle, il était superflu d’ajouter: «Le Fils unique l’a fait connaître» car ce n’est pas le Fils lui-même qui nous a révélé que nul homme ne peut voir Dieu; mais avant que Jean l’eût appris du Fils, le Prophète l’avait déjà proclamé comme l’ayant appris de Dieu. L’Évangéliste prétend donc, dans le passage cité plus haut, ajouter quelque chose de nouveau aux révélations faites avant lui sur la vision de Dieu, à savoir que les vertus d’en-haut ne voient pas Dieu, voilà pourquoi il invoque l’autorité du Fils unique.

Ici, vision est synonyme de connaissance. Car en parlant des vertus célestes, il ne peut s’agir ni d’yeux ni de paupières: ce qu’est la vision pour nous, la connaissance l’est pour elles. Quand donc vous entendez dire: «Personne n’a jamais vu Dieu», cela signifie que personne n’a jamais connu Dieu parfaitement dans son essence. Quand on vous dit que les séraphins détournent les yeux, se voilent la face, et que les chérubins agissent de même, ne vous imaginez pas qu’ils ont des yeux véritables, cela n’appartient qu’aux corps. Par ces expressions, le Prophète marque leur connaissance. Lorsqu’il nous dit qu’ils ne peuvent supporter la vue de Dieu, il indique simplement qu’ils ne peuvent avoir une connaissance parfaite et une compréhension entière, qu’ils n’osent regarder fixement l’essence pure et sans mélange, même voilée. Regarder fixement, c’est connaître. Aussi l’Évangéliste, sachant qu’il n’appartient pas à la nature humaine de pénétrer ces mystères, instruit de plus que Dieu est incompréhensible même aux vertus d’en-haut, invoque pour prouver cette vérité qu’il veut nous enseigner le témoignage irrécusable de Celui qui est assis à la droite du Père et qui le connaît parfaitement. Il ne dit pas simplement le Fils. C’en était assez néanmoins pour fermer la bouche aux téméraires. Car si beaucoup sont appelés christs, le véritable Christ est Un; si beaucoup sont appelés seigneurs, le Seigneur est Un; si beaucoup sont appelés dieux, le vrai Dieu est Un; de même, quoique beaucoup soient appelés fils, le Fils de Dieu est Un; l’article préposé indique clairement le Fils Un. Cependant cela ne suffit pas à Jean, et à ces mots: «Personne n’a jamais vu Dieu», il ajoute: «Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître». Il dit d’abord Fils, ensuite unique. Il prend toutes ces précautions contre les hérétiques qui abusent de ce nom de Fils donné à plusieurs pour ravir au Verbe sa gloire, en le regardant comme un fils ordinaire, comme un de ceux à qui ce nom peut s’appliquer. Jean ajoute donc le mot unique, qui lui est propre et le distingue de tous les autres. Apprenez de là que ce nom, commun à plusieurs, n’est plus commun dans ce passage de Jean, qu’il est propre, particulier, et qu’il ne convient qu’à Jésus-Christ.

Pour rendre la chose plus claire, entrons dans quelques détails. Le nom de fils convient aux hommes, il convient aussi au Christ mais à nous métaphoriquement, à lui réellement. Le mot unique lui est propre et ne convient à nul autre, même figurément. Afin donc de vous montrer, par un nom à lui seul réservé, que l’autre nom, commun à tous, lui est ici approprié, l’Apôtre joint au mot Fils le mot unique. Si cela ne suffit pas pour faire luire le jour de la vérité dans l’esprit des Anoméens, voici un troisième argument, simple et vulgaire, capable de faire impression sur les esprits les plus grossiers. Que signifie: «qui est dans le sein du Père»? Expression tout ordinaire mais qui peut nous faire saisir la vérité si nous la prenons dans un sens convenable. En entendant les mots de trône, de droite, ne vous représentez pas un trône réel, un espace circonscrit: ces expressions indiquent l’égalité de la gloire. De même pour le mot de sein: il ne s’agit ni de sein proprement dit ni de lieu, mais des rapports de filiation et de confiance avec le Père. L’étroite union du Fils avec le Père est mieux représentée par ces mots: «qui est dans le sein», que par ces autres: «qui est assis à la droite». Le Père, en effet, ne laisserait pas le Fils habiter dans son sein s’il n’avait la même essence; et le Fils, s’il était d’une nature inférieure, ne pourrait demeurer dans le sein du Père. Comme Fils donc, et comme Fils unique étant dans le sein du Père, il connaît parfaitement tout ce qui est du Père: voilà pourquoi l’Évangéliste se sert de ces paroles, pour mieux montrer la connaissance parfaite que le Fils a du Père. Car il s’agit de connaissance. Autrement, pourquoi parler de sein? Comme Dieu n’a pas de corps, si l’on n’admet pas que le mot sein employé par l’Évangéliste marque l’union intime du Fils avec le Père, ce mot est superflu et inutile. Mais il n’est pas inutile, loin de là. Le Saint Esprit ne dit rien sans motif, il indique donc par ce terme les rapports intimes du Fils avec le Père. En résumé, Jean annonce cette grande vérité que même les créatures célestes ne voient pas Dieu, c’est-à-dire ne le connaissent pas parfaitement; il veut invoquer une autorité digne de foi et il ajoute ces paroles: «Le Fils unique qui est dans le sein du Père» nous a fait cette révélation afin que vous le croyiez sans hésiter comme vous croiriez le Fils, et le Fils unique demeurant dans le sein du Père. Et même à examiner les choses en toute simplicité et franchise, ce texte prouve l’éternité du Fils. Par cette parole dite à Moïse: «Je suis Celui qui suis», nous démontrons l’éternité de Dieu; de cette autre: «Qui est dans le sein du Père», nous pouvons aussi conclure que le Fils est éternellement dans le sein du Père.

J’ai tenu la promesse que je vous ai faite en commençant: j’ai prouvé, je crois, avec la dernière évidence, que l’essence de Dieu est incompréhensible à toute créature. Reste à montrer que le Fils et le Saint Esprit seuls le connaissent parfaitement. Remettons cette discussion à une autre fois, pour ne pas accabler votre mémoire de trop de choses, et passons à l’exhortation accoutumée. Quelle est cette exhortation? C’est de prier avec un coeur pur et un esprit vigilant. Dernièrement, je vous ai parlé à ce sujet et vous vous êtes montrés tous obéissants. Or il ne conviendrait pas de réprimander votre négligence sans louer votre zèle. Je veux donc vous féliciter aujourd’hui et vous remercier de votre docilité. Comme marque de reconnaissance, je vous montrerai pourquoi la prière l’emporte sur tout, et pourquoi le diacre introduit les possédés et les énergumènes, et leur fait incliner la tête. Quelle est la raison de cette cérémonie? La possession du démon est une dure et lourde chaîne, plus forte qu’une chaîne de fer. Quand un juge paraît et va s’asseoir sur son tribunal, les geôliers amènent les prisonniers et présentent ces malheureux, sales, les cheveux épars et couverts de haillons. Ainsi agissent les Pères spirituels lorsque le Christ va paraître comme sur un tribunal, dans les redoutables mystères: ils amènent les possédés comme des captifs, non pour qu’ils reçoivent le châtiment dû à leurs crimes comme les prisonniers, non pour qu’ils soient punis et condamnés, mais afin qu’en présence du peuple et de toute la ville, on fasse pour eux des prières publiques, et que tous ensemble supplient le Maître commun et le conjurent à grands cris d’avoir pitié d’eux.

J’ai blâmé ceux qui s’absentent de l’église et qui manquent à cette prière. Je dois aussi réprimander ceux qui restent à l’église, non parce qu’ils y restent mais parce que tout en y restant, ils ne se conduisent pas mieux que les premiers: à ce moment terrible ils s’amusent à causer. Eh quoi! Près de vous gémissent tant de frères captifs, et vous vous entretenez de futilités! Et leur seule vue n’est pas capable de vous émouvoir et d’exciter votre commisération! Votre frère est dans les fers et vous restez dans l’indifférence! Est-ce pardonnable d’être si dur, si inhumain, si cruel? Pendant que vous discourez dans l’oisiveté et la négligence, ne craignez-vous pas qu’un démon ne s’élance d’ici et, trouvant la voie libre, ne s’empare de votre âme vide et sans défiance? Ne faudrait-il pas à cette heure verser des larmes, ne devrait-on pas voir tous les yeux en pleurs et entendre dans toute l’église des soupirs et des gémissements? Après la participation aux saints mystères, après les grâces du baptême, après l’union avec Jésus-Christ, le loup infernal a pu ravir les agneaux du troupeau, il en fait sa proie et vous voyez d’un oeil sec un tel malheur! Quelle excuse à cette indifférence? Vous ne voulez pas compatir au malheur de votre frère? Du moins craignez et tremblez pour vous! Lorsque le feu est au logis de votre voisin, fût-il votre plus grand ennemi, vous courez pour l’éteindre dans la crainte qu’il ne gagne aussi bientôt votre maison. Faites de même pour les énergumènes, car la possession du démon est un horrible incendie. Prenez donc garde qu’il ne se glisse aussi dans votre âme. Lorsque vous le verrez s’approcher, recourez promptement à Dieu afin qu’en apercevant votre ferveur et votre vigilance, il comprenne que tout accès dans votre âme lui est fermé. S’il vous voit négligent et oisif, il entrera en vous comme dans une hôtellerie déserte. Si au contraire vous êtes vigilant, attentif, occupé des choses du ciel, il n’osera pas même vous regarder. Si donc vous dédaignez vos frères, ayez au moins pitié de vous: fermez au démon toutes les portes de votre âme. Or rien n’est plus propre à l’éloigner de nous que la prière et des supplications continuelles. Ce n’est pas inutilement et sans raison que le diacre dit à tous: «Levons-nous et tenons-nous bien», c’est pour nous avertir d’élever nos pensées qui rampent à terre, de bannir le souci des affaires temporelles, afin de pouvoir présenter à Dieu des âmes pures et droites.

Tel est le véritable sens de cet avertissement en usage dans le rituel: il ne s’agit pas du corps mais de l’âme! C’est elle qu’il faut relever! Écoutons Paul, il se sert de cette même formule. Il écrit à des hommes tombés et accablés sous le poids des malheurs: «Relevez vos mains languissantes et fortifiez vos genoux affaiblis». Paul parle-t-il des genoux et des mains du corps? Nullement! Car il ne s’adresse pas à des coureurs ni à des lutteurs. Mais il cherche par ces paroles à ranimer la vigueur de l’âme abattue par les tentations. Pensez près de qui vous êtes, avec qui vous allez invoquer Dieu: c’est avec les chérubins. Examinez qui vous accompagne et vous serez vigilants en voyant que, composés de chair et d’os, vous êtes admis avec les vertus incorporelles à louer le même Seigneur. Arrière donc les cœurs lâches! Le zèle est nécessaire pour prendre part aux saints mystères et aux hymnes mystiques. Dans ce moment, bannissez toute pensée mondaine, tout sentiment terrestre; montez au ciel; approchez-vous du trône de gloire et chantez avec les séraphins l’hymne sacrée au Dieu plein de magnificence et de majesté. L’instant est grave et solennel, voilà pourquoi l’on nous commande de nous bien tenir, c’est-à-dire comme il convient à des hommes de se tenir devant Dieu, avec crainte et tremblement, pleins de zèle et de vigilance. Qu’il s’agisse en effet de l’âme dans la formule en question, cette autre parole de Paul le prouve également: «Mes bien-aimés, demeurez ainsi fermes dans le Seigneur». Un archer qui veut frapper au but commence par assurer sa pose; ensuite, placé exactement en face du but, il lance la flèche. Ainsi, pour atteindre la tête maudite du démon, occupez-vous d’abord d’affermir votre coeur puis, debout et libres de tout obstacle, vous lui lancerez des traits inévitables.

Voilà ce que j’avais à vous dire au sujet de la prière. Mais outre la négligence pour la prière, le démon s’est avisé d’un nouvel artifice pour troubler votre attention; il faut rendre encore cette ruse inutile. Quelle est donc cette invention diabolique? Vous voyant réunis en une foule compacte et très attentifs à la parole de Dieu, il n’a pas osé envoyer ses suppôts pour vous en détourner par des suggestions et de perfides conseils: il savait bien qu’aucun de vous ne se laisserait gagner. Alors il a introduit parmi vous d’adroits filous, afin d’enlever l’or que plusieurs d’entre vous portent avec eux. Cela est déjà souvent arrivé. Pour empêcher ce malheur à l’avenir, et pour que la perte de ces richesses n’arrête pas votre zèle à entendre la parole de Dieu, je vous engage et vous exhorte tous à ne plus apporter d’argent avec vous. Ainsi, votre empressement ne sera pas une occasion de péché pour ces voleurs, et le plaisir que vous goûtez ici ne sera pas troublé par la perte de votre or. Car le démon a inventé cette ruse non pour vous rendre plus pauvres mais afin que la perte de l’argent, en vous chagrinant, vous détourne d’entendre la prédication. C’est ainsi qu’il a dépouillé Job de tous ses biens, non pour l’appauvrir mais pour l’éloigner de la piété: il n’avait pas pour but de lui ravir des richesses dont il connaît le néant, il voulait par la perte de ses biens l’amener à pécher. Ce but manqué, rien ne lui a réussi. Vous voyez maintenant son dessein. Lors donc que vous venez à perdre votre argent, par les voleurs ou autrement, rendez gloire à Dieu; vous y gagnerez et vous ferez éprouver à votre ennemi une double défaite; vous ne vous êtes pas irrités: premier insuccès pour le tentateur, et vous avez rendu grâces: seconde déception. S’il voit que la perte des richesses vous afflige et vous fait murmurer contre Dieu, il ne cessera pas ses manœuvres. Si au contraire il s’aperçoit que loin de blasphémer Dieu votre créateur, vous lui rendez grâce pour chaque épreuve, il s’abstiendra de vous tenter, sachant que l’infortune est pour vous un motif d’actions de grâces et qu’elle vous prépare une couronne plus brillante et une plus grande récompense. C’est ce que Job éprouva. Il avait perdu tous ses biens, son corps n’était qu’une plaie, et il continuait de témoigner à Dieu sa reconnaissance: à cette vue, le démon n’ose pas aller plus loin, il se retire vaincu et couvert de confusion: il n’avait fait qu’augmenter la gloire de l’athlète du Seigneur.

Pénétrés de ces vérités, ne craignons qu’une chose: le péché. Supportons avec courage tout le reste: perte d’argent, maladie, bouleversement, violence, calomnie ou toute autre calamité qui nous survienne. Tout cela ne peut nous nuire et, si nous le supportons avec patience, nous sera même très utile et embellira notre récompense. Voyez Job ceint de la couronne de patience et de courage: il reçoit le double de ce qu’il avait perdu. Pour vous, ce n’est pas le double ni le triple que vous recevrez, mais le centuple si vous êtes généreux: vous aurez la vie éternelle en héritage. Puissions-nous tous l’obtenir par la grâce et la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ à qui soient la gloire et l’empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.

Amen.

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