Quand on traite un sujet vaste qui exige plusieurs discours et qui demande non seulement un, deux, ou trois jours mais beaucoup plus, il ne faut pas le présenter en bloc et d’un seul coup à l’intelligence des auditeurs; il convient de le diviser en plusieurs parties, ce qui le rend plus facile à suivre pour tous. La langue, l’ouïe, chacun de nos sens a ses règles et ses limites; quiconque dépasse ces bornes émousse la vigueur de ces organes. Quoi de plus doux que la lumière? Quoi de plus agréable que les rayons du soleil? Et cependant cette douceur, ce plaisir trop prolongé devient, pour l’œil, pénible et insupportable. Aussi, Dieu a-t-il fait succéder au jour la nuit qui repose les yeux fatigués, ferme les paupières, ranime la vigueur de l’organe de la vue et le rend plus apte à ses fonctions du lendemain. Ainsi la veille et le sommeil, quoi qu’opposés, nous offrent, bien réglés, une égale jouissance: la lumière nous est douce, doux aussi est le sommeil qui nous dérobe la lumière. L’excès est partout fâcheux et funeste; la modération, douce, agréable et utile. Il y a déjà quatre ou cinq jours que nous parlons de l’incompréhensible; la discussion ne sera pas encore terminée aujourd’hui mais après vous en avoir entretenu suffisamment, nous ne fatiguerons pas outre mesure votre attention et nous laisserons vos esprits se reposer un peu.

Où en sommes-nous restés la dernière fois? C’est là qu’il faut reprendre puisque nous continuons aujourd’hui à traiter le même sujet. Selon le fils du Tonnerre, disions-nous, «nul n’a jamais vu Dieu, excepté le Fils unique qui est dans le sein du Père, qui nous l’a fait connaître». Montrons aujourd’hui en quel endroit le Fils unique a exposé ce dogme. Le voici: Il répondit aux Juifs et dit «Nul n’a vu le Père, si ce n’est Celui qui est de Dieu; celui-là a vu le Père». II appelle encore ici vision la connaissance. Il ne dit pas simplement «Nul n’a vu le Père», sans rien ajouter: on aurait pu croire qu’il s’agit des hommes seuls. Il a ajouté ce qui suit pour exclure et les anges et les archanges et les vertus célestes car après ces mots «Nul n’a vu le Père», il continue: «si ce n’est Celui qui est de Dieu, celui-là a vu le Père». S’il eût dit simplement «Nul», beaucoup d’auditeurs peut-être auraient cru qu’il n’était question que de notre nature dans cette exclusion. Mais joignant au mot nul les mots «si ce n’est le Fils», il exclut par là toute la création. «Et le Saint Esprit?» direz-vous. Aucunement! Car l’Esprit Saint ne fait pas partie de la création et l’expression nul caractérise toujours la créature. Appliquée au Père, elle n’exclut pas le Fils, ni au Fils l’Esprit Saint.

Montrons encore plus clairement que nul implique l’exclusion de la créature et non du Saint Esprit. Au sujet de la science qui ne convient qu’au Fils, écoutons ce que dit Paul aux Corinthiens: «Qui connaît les secrets de l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui? Ainsi nul ne connaît ce qui est en Dieu sinon l’Esprit de Dieu». Comme ici le mot nul n’exclut pas le Fils, de même, appliqué au Christ, il n’excepte pas l’Esprit Saint. Notre assertion est donc vraie car si dans ce texte: «Nul n’a vu le Père si ce n’est Celui qui est de Dieu», le Saint Esprit était excepté, Paul n’aurait pas pu dire que comme l’homme connaît ce qui est en lui, ainsi l’Esprit Saint connaît parfaitement ce qui est en Dieu. Il en est ainsi du mot Un, il a la même force. Voyez: «Un seul Dieu le Père duquel tout découle, et un seul Seigneur Jésus-Christ par qui tout a été fait». Car si ces mots: «Un seul Dieu le Père» ôtent au Fils la divinité, ceux-ci: «Un seul Seigneur Jésus-Christ» dépouillent le Père de la domination; mais le Père n’est pas privé de la domination parce qu’il y a un seul Seigneur Jésus-Christ: ce n’est donc pas non plus ravir au Fils la divinité que de dire «Un seul Dieu le Père».

«Le Père, dira-t-on, est appelé un seul Dieu parce que le Fils, quoique Dieu, n’est pas un Dieu aussi grand que le Père». De cette distinction il faudrait conclure, (à Dieu ne plaise!), que le Fils étant appelé un seul Seigneur, le Père, quoique Seigneur, n’est pas un Seigneur aussi grand que le Fils. Si cette dernière parole est une impiété, que penser de la première? Mais ce mot, un seul Seigneur, ne dépouille pas le Père de la vraie domination pour la conférer au Fils seul; de même ce mot, un seul Dieu, ne prive pas le Fils de la véritable et réelle divinité pour l’attribuer uniquement au Père. Le Fils est Dieu, même Dieu que le Père, tout en restant Fils, la suite le prouve. En effet, si le mot Dieu ne convient qu’au Père, s’il ne peut s’appliquer qu’à cette personne première et inengendrée comme une qualification propre à elle seule et distinctive, il est superflu d’ajouter le mot Père. Il suffit de dire un seul Dieu pour savoir de qui l’on parle. Mais le nom de Dieu étant commun au Père et au Fils, en disant un seul Dieu, Paul n’indiquait pas clairement de quelle personne il était question. Aussi dut-il ajouter le mot Père pour montrer qu’il s’agissait de la première personne inengendrée, le mot Dieu ne suffisant pas à cet effet puisqu’il est commun au Père et au Fils. Car il y a des noms communs et des noms propres; ceux-là indiquent l’identité d’essence, ceux-ci caractérisent les propriétés des personnes. Ainsi, les noms de Père et de Fils sont propres à chaque personne, ceux de Dieu et de Seigneur leur sont communs. S’étant servi du mot un seul Dieu, l’Apôtre emploie encore un nom propre pour montrer de qui il parlait et nous empêcher de tomber dans l’hérésie de Sabellius. Car les noms Dieu et Seigneur ne sont ni inférieurs ni supérieurs l’un à l’autre; cela est ici évident.

Dans l’Ancien Testament, le Père est sans cesse appelé Seigneur: «Le Seigneur, ton Dieu, le Seigneur est Un»; «Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul»; «Notre Seigneur est grand, sa puissance est infinie et sa sagesse n’a point de bornes»; «Qu’ils sachent que votre nom est le Seigneur, et que vous êtes seul le Très-Haut sur toute la terre»… Si ce nom était inférieur à celui de Dieu et indigne de l’essence divine, il ne faudrait pas dire «Qu’ils connaissent que votre nom est le Seigneur». D’autre part, si le mot Dieu l’emporte sur celui de Seigneur, s’il est plus honorable, il ne faut pas attribuer le nom propre du Père au Fils qui, selon eux, est inférieur. Mais il n’en est pas ainsi: le Fils n’est pas au-dessous du Père ni le nom de Seigneur moindre que celui de Dieu. Aussi la sainte Ecriture donne ces deux noms indifféremment au Père et au Fils. Vous avez vu le Père appelé Seigneur, voyons maintenant le Fils appelé Dieu: «Voici qu’une vierge concevra et enfantera un fils à qui on donnera le nom d’Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous». Vous le voyez, le nom de Seigneur est attribué au Père, et celui de Dieu au Fils. Comme il est dit auparavant «Qu’ils connaissent que votre nom est le Seigneur», il est dit ici: «On lui donnera le nom d’Emmanuel» et «Un petit Enfant nous est né, un Fils nous a été donné, il sera appelé l’ange du grand conseil, le Dieu fort, puissant». Admirez la puissance et la sagesse spirituelle des prophètes: pour qu’on ne croie pas que par le mot de Dieu ils entendent le Père, ils rappellent d’abord l’incarnation, car le Père n’est pas né d’une vierge, n’a pas été petit enfant. Un autre prophète s’écrie: «Il est notre Dieu, et nul autre ne subsistera devant lui». De qui parle-t-il? Du Père? Nullement! Écoutez comment il rappelle aussi l’incarnation. Après ces mots: «Il est notre Dieu, nul autre ne subsistera devant lui», il ajoute: «Il a trouvé toutes les voies de la science et il l’a donnée à Jacob son serviteur, à Israël son bien-aimé. Après cela il a été vu sur la terre et il a conversé avec les hommes». Paul a dit les paroles suivantes: «desquels est sorti selon la chair Jésus-Christ qui est Dieu, au-dessus de tout et béni dans les siècles, Amen», «Nul fornicateur, nul impur, nul avare, c’est-à-dire idolâtre, ne sera héritier du royaume de Jésus-Christ et Dieu», «Par l’avènement du grand Dieu et notre Sauveur Jésus-Christ»… Jean lui donne aussi ce nom: «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu».

«C’est vrai, me direz-vous, mais montrez-nous un passage où l’Écriture, en parlant du Père et du Fils, nomme le Père Seigneur». Je vais vous le montrer, et de plus vous prouver qu’elle appelle le Père et le Fils indifféremment Dieu et Seigneur. Où cela? Un jour, Jésus-Christ disputant avec les Juifs, dit: «Que vous semble du Christ? De qui est-il fils? Ils répondirent: De David. Il reprit: Comment David, en esprit, l’appelle-t-il son Seigneur, en disant: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite?» Voici un Seigneur et un Seigneur. Voulez-vous savoir où l’Écriture, en même temps, appelle Dieu et le Père et le Fils? Écoutez le prophète David et l’apôtre Paul: «Votre trône, ô Dieu, sera un trône éternel; le sceptre de votre empire sera un sceptre d’équité. Vous avez aimé la justice et vous avez haï l’iniquité; c’est pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a sacré d’une huile de joie d’une manière plus excellente que tous ceux qui vous sont unis». Paul rend encore le même témoignage: «Dieu dit des anges: Dieu a fait de ses anges des esprits; mais du Fils: Votre trône, ô Dieu, est un trône éternel». Pour quelle raison l’Apôtre appelle-t-il le Père Dieu, et le Fils Seigneur? Il n’a pas agi ainsi sans motif et au hasard, mais parce qu’il raisonnait contre les Grecs entachés de polythéisme. Ils auraient pu objecter: «vous nous accusez de reconnaître plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, et vous tombez dans la même faute en disant les dieux et non pas Dieu». Paul, se proportionnant à leur faiblesse, donne au Fils un autre nom qui a la même force. Telle est la vérité, et en reprenant le texte un peu plus haut, vous verrez clairement que ce n’est point une vaine conjecture.

«Quant aux viandes offertes aux idoles, nous n’ignorons pas que nous avons tous assez de science. La science enfle, la charité édifie. Quant à ce qui est de manger de ces viandes, nous savons que les idoles ne sont rien dans le monde, et qu’il n’y a nul autre Dieu que le seul Dieu». Il parle, comme vous le voyez, à ces Grecs qui admettaient la pluralité des dieux. Il continue ainsi: «Car quoique plusieurs soient appelés dieux, et plusieurs seigneurs au ciel et sur la terre, et qu’il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs (c’est-à-dire ainsi appelés), nous n’avons qu’un seul Dieu le Père d’où tout découle, et qu’un seul Seigneur Jésus-Christ par qui tout a été fait». Il se sert du mot seul pour ne pas leur faire croire qu’il introduisait le polythéisme. Il appelle le Père seul Dieu sans ôter au Fils la divinité, et le Fils seul Seigneur sans ravir au Père la domination. Il parle ainsi pour condescendre à leur faiblesse et pour ne pas les scandaliser. C’est pour la même raison que, chez les Juifs, les Prophètes ne parlent pas du Fils de Dieu d’une manière claire et évidente, mais rarement et en termes obscurs. Naguère convertis du polythéisme, s’ils avaient entendu dire: «Dieu le Père», «Dieu le Fils», ils seraient retombés dans leur premier égarement. Aussi les Prophètes proclament-ils partout et sans cesse qu’«il n’y a qu’un Dieu», qu’«il n’y en a pas d’autre que lui». Ils ne nient pas le Fils, non, mais ils veulent ménager la faiblesse des Juifs et les détourner de la croyance en de faux dieux.

En entendant ces expressions: nul et autres semblables, gardez-vous d’en abuser pour amoindrir la gloire de la Trinité, mais apprenez de là combien elle l’emporte sur la créature. Ailleurs il est dit: «Qui a connu les desseins de Dieu?» Ces paroles ne nous donnent pas non plus le droit de refuser cette connaissance au Fils ni au Saint Esprit, nous l’avons prouvé plus haut par un texte de Paul: «Qui connaît les secrets de l’homme sinon l’esprit de l’homme qui est en lui? Ainsi personne ne connaît ce qui est en Dieu sinon l’Esprit de Dieu», et par un passage de Luc où Jésus-Christ dit: «Personne ne connaît le Fils sinon le Père, et personne ne connaît le Père sinon le Fils»; nous l’avons prouvé, enfin, par un troisième témoignage emprunté à Jean: «Personne n’a vu le Père sinon Celui qui est de Dieu; celui-là a vu le Père». Ce dernier texte ne nous apprend pas seulement que le Fils connaît Dieu parfaitement, mais encore il nous en donne la raison. Quelle est cette raison? C’est que le Fils est de Dieu. Ainsi, l’apôtre Jean nous révèle en une seule parole deux dogmes, savoir que le Fils est du Père, et que le Fils connaît le Père; en effet, on ne peut affirmer l’un sans affirmer l’autre: si le Fils connaît le Père, c’est qu’il est du Père et réciproquement. Une substance ne peut bien connaître une substance supérieure, si petite que soit la distance qui les sépare. Selon le Prophète, il n’y a qu’une très petite différence entre la nature angélique et la nature humaine: «Qu’est-ce que l’homme, pour que vous vous souveniez de lui, et le fils de l’homme, pour que vous pensiez à lui? Vous ne l’avez abaissé qu’un peu au-dessous des anges». Mais quelque légère que soit la différence, dès lors qu’elle existe, nous ne connaissons pas parfaitement la nature des anges, et malgré toutes nos investigations, nous ne pouvons la comprendre. Que dis-je, des anges? L’essence de notre âme elle-même, nous ne la connaissons pas parfaitement, ou plutôt nous l’ignorons tout à fait. Si les Anoméens prétendent le savoir, demandez-leur ce que c’est que la substance de l’âme? Est-ce de l’air? Du vent? Un souffle? Une flamme? Rien de tout cela, assurément, car tout cela est corps et l’âme est incorporelle. Ils ignorent la nature des anges et celle de leur âme, et ils se vantent de connaître parfaitement leur Seigneur et leur Créateur? Quoi de plus triste que cette folie? Mais pourquoi parler de la substance de l’âme? Personne ne peut dire comment elle est dans le corps. Est-elle répandue dans la masse? Ce serait absurde: cette manière d’être est le propre des corps, cela ne peut se dire de l’âme car, les mains et les pieds coupés, elle demeure entière, et en mutilant le corps on ne mutile pas l’âme. Mais si elle n’est pas répandue dans tout le corps, réside-t-elle dans une partie? Alors les autres parties sont mortes car ce qui n’est pas animé est mort. Cette hypothèse est inadmissible. Nous savons que l’âme est dans notre corps. Comment y est-elle? Nous l’ignorons. Dieu nous a dérobé cette connaissance pour rabattre nos prétentions, nous maintenir dans l’humilité et nous empêcher de rechercher et de scruter ce qui est au-dessus de nous. Mais pour prouver cette vérité sans le secours du raisonnement, revenons à l’Écriture sainte: «Nul n’a vu le Père, sinon Celui qui est de Dieu; celui-là a vu le Père».

«Ce passage, direz-vous, n’attribue pas au Fils une connaissance parfaite. Il indique que la créature ne connaît pas Dieu: «Nul n’a vu le Père» et que le Fils le connaît: «sinon Celui qui est de Dieu; celui-là a vu le Père». Qu’il le connaisse parfaitement et comme il se connaît lui-même, cela n’est pas démontré. Il peut se faire que ni la créature ni le Fils, quoique ayant une science plus grande, ne le comprennent pas parfaitement. Le Fils sait que Dieu existe, voilà tout ce que vous pouvez conclure de votre citation; mais qu’il le connaisse entièrement et comme il se connaît lui-même, rien ne le prouve». Faut-il vous le montrer par la sainte Écriture et par les paroles mêmes de Jésus-Christ? Écoutons ce qu’il dit aux Juifs: «Comme le Père me connaît, je connais le Père». Quelle connaissance plus parfaite désirez-vous? Interrogez nos adversaires. Répondez, Anoméens: le Père connaît-il le Fils pleinement? En a-t-il une compréhension entière? Pénètre-t-il toute l’essence du Fils? Sa science est-elle parfaite? Oui, répondez-vous. Si donc le Fils connaît le Père comme le Père connaît le Fils, cela suffit puisque de part et d’autre la science est égale. Ailleurs, le Sauveur déclare la même chose: «Personne ne connaît le Fils sinon le Père, et personne ne connaît le Père sinon le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler»: il révèle non autant qu’il connaît, mais selon que nous sommes capables d’entendre. Si Paul en agit ainsi, à plus forte raison Jésus-Christ doit il user de cette prudence. Or l’Apôtre écrit à ses disciples: «Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des personnes encore charnelles. Comme à de petits enfants en Jésus-Christ, je vous ai donné du lait et non des viandes solides. Vous n’en étiez pas capables».

«Mais, direz-vous, l’Apôtre ne parle ici qu’aux seuls Corinthiens». Et si nous vous montrons qu’il a connu des mystères cachés à tous les hommes et qu’il est mort sans les avoir communiqués? Où en trouver la preuve? Dans l’Épître aux Corinthiens: «J’ai entendu des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme de rapporter». Cependant, après avoir entendu ces paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme de rapporter, il n’a qu’une science imparfaite et bien inférieure à la science future. Car c’est le même qui a dit: «Ce que nous avons de science et de prophétie est très imparfait. Quand j’étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant. Maintenant, nous voyons en un miroir et en des énigmes; alors nous verrons face à face». Ces paroles ruinent tous les raisonnements des Anoméens. Lorsqu’on ignore, je ne dis pas si Dieu est mais ce qu’est l’essence divine, n’est-ce pas folie de lui imposer un nom et de vouloir la définir? Quand-même nous la connaîtrions clairement, ce serait une témérité de donner nous-mêmes un nom à l’essence du souverain Maître. Paul n’a pas osé dénommer les vertus d’en-haut: «Il a placé Christ au-dessus de toutes les principautés, de toutes les puissances, de toutes les vertus et de tous les noms qui peuvent être non seulement dans le siècle présent mais aussi dans le siècle futur». Il nous apprend que les vertus ont des noms que nous saurons alors, et il craint d’en substituer d’autres à ceux qu’il ne connaît pas, qu’il ne veut pas même scruter. Quel pardon, quelle excuse restent encore à ces hommes qui cherchent à sonder l’essence divine? Puisque cette essence est inconnue, nécessairement inconnue, arrière les insensés qui affichent la prétention de la connaître! Dieu est inengendré: vérité évidente! Que tel soit le nom de sa substance, aucun prophète ne l’a dit; aucun apôtre, aucun évangéliste ne l’a insinué. Et avec raison car, ignorant l’essence elle-même, comment auraient-ils pu la nommer?

A quoi bon citer l’Écriture sainte? L’absurdité du système que nous combattons est si évidente, son extravagance si grande, que les païens eux-mêmes, plongés dans les ténèbres de l’idolâtrie, n’ont rien osé de semblable. Aucun n’a eu l’audace de définir l’essence divine et de lui imposer un nom. Que dis-je, l’essence divine? Malgré tous leurs efforts, les philosophes n’ont pu définir la nature des esprits et ils en donnent plutôt une description obscure, un aperçu, qu’une définition. A tout cela, qu’est-ce qu’objectent nos sages Anoméens? «Vous ne connaissez pas ce que vous adorez». Voilà l’objection.

Certes, après avoir si clairement démontré par l’Ecriture sainte que l’essence de Dieu ne peut être connue parfaitement de personne, je ne devrais pas relever une pareille attaque. Mais puisque c’est le désir de les éclairer, et non la haine, qui me fait parler, montrons-leur qu’il y a plus d’ignorance dans leur prétention de comprendre Dieu que dans l’aveu de notre impuissance. Supposons deux hommes qui discutent sur la grandeur du ciel. L’un dit: «le regard de l’homme ne peut en embrasser l’étendue»; l’autre prétend qu’il le mesure de la main; dites-moi quel est celui qui comprend mieux la grandeur du ciel, celui qui se vante d’en connaître la mesure ou celui qui avoue son ignorance? Si ce dernier connaît mieux l’étendue du ciel que le premier, pourquoi n’aurions-nous pas la même réserve que lui en parlant de Dieu? Agir autrement, n’est-ce pas le comble de la folie? Il nous suffit de savoir que Dieu existe, sans vouloir pénétrer son essence. Ecoutez Paul: «Pour s’approcher de Dieu, il faut croire qu’il est». Le Prophète reproche à l’impie d’ignorer, non la nature mais l’existence de Dieu: «L’impie a dit dans son coeur: il n’y a pas de Dieu». Ce qui distingue l’impie, c’est de nier qu’il y a un Dieu et non d’ignorer quelle est son essence; de même, c’est satisfaire à son devoir que de reconnaître que Dieu existe.

Les Anoméens font encore une autre objection. Laquelle? «Il est écrit, disent-ils: Dieu est esprit». Mais est-ce la définition de son essence? Qui le croira, pour peu qu’il ait seulement ouvert les saintes Écritures? A raisonner de la sorte, Dieu sera aussi un feu: s’il est dit «Dieu est esprit», il est aussi écrit «Notre Dieu est un feu dévorant»; on l’appelle encore «une source d’eau vive». Il ne sera pas seulement esprit, source, feu, mais aussi âme, souffle, intelligence humaine, pour ne rien dire de plus absurde. Je ne veux pas continuer et imiter leur folie. Le mot esprit (pneuma) a plusieurs sens. Il signifie notre âme, comme dans ce passage de Paul: «Livrez cet homme à Satan, afin que son esprit (son âme) soit sauvée»; le vent, d’après le Prophète: «Vous les briserez par le souffle d’un esprit, (c’est-à-dire d’un vent impétueux)»; un don spirituel: «L’esprit lui-même rend témoignage à notre esprit» et encore: «Je prierai de cœur, et je prierai d’esprit»; la colère selon Isaïe: «N’était-ce pas vous qui vouliez les détruire dans la rigueur de votre esprit, (c’est-à-dire de votre colère)?»; le secours de Dieu: «Le Christ, le Seigneur, l’Esprit est devant nous». Dieu est tout cela d’après eux. Mais laissons ces niaiseries qui n’ont pas besoin de réfutation. Terminons la discussion, recourons à la prière et demandons la conversion des hérétiques avec d’autant plus d’ardeur que leur impiété est plus grande.

Ne cessons pas d’intercéder pour eux. La prière est une arme puissante, un trésor inépuisable de richesses infinies, un port à l’abri des tempêtes, une cause de tranquillité, la racine, la source, la mère d’une foule de biens; elle est préférable à un empire. Souvent, quand le roi est en proie à la fièvre et étendu sur sa couche, se pressent autour de lui les médecins, les gardes, les serviteurs, les officiers mais ni l’art des médecins, ni la présence des amis, ni les soins des serviteurs, ni la variété des remèdes, ni la magnificence des apprêts, ni l’abondance des richesses, nul moyen humain ne peut calmer la maladie. Mais si quelqu’un plein de confiance en Dieu entre et touche seulement le corps en faisant une prière fervente, il chasse subitement le mal. Et ce que la richesse, la multitude des serviteurs, une science rare, une grande expérience, la gloire du roi n’ont pu produire, souvent la prière d’un pauvre mendiant l’a opéré. Je dis la prière, non lâche et distraite, mais fervente et partant d’un cœur contrit et d’un esprit attentif. C’est elle qui pénètre les cieux. L’eau répandue sur un vaste espace ne s’élève pas mais, comprimée par la main d’un habile ouvrier, plus rapide qu’un trait, elle jaillit vers le ciel. Ainsi l’âme de l’homme, tant qu’elle jouit de l’abondance, demeure plongée dans la mollesse mais quand les revers et les chagrins l’accablent, grâce à cette heureuse épreuve, elle exhale vers Dieu des prières pures et ferventes. Ces prières arrachées par l’angoisse sont plus facilement exaucées. Écoutez le Prophète: «Dans l’affliction j’ai crié vers le Seigneur, et il m’a exaucé». Embrasons donc notre cœur, que le souvenir de nos péchés brise notre âme, non pour la jeter dans le désespoir mais pour la rendre sobre, vigilante, digne d’être exaucée, et pour la conduire au ciel. La lâcheté et la paresse cèdent bientôt devant la douleur et l’affliction qui recueillent l’âme et la font rentrer en elle-même. Celui qui prie ainsi avec larmes ne tarde pas à éprouver une grande joie dans son cœur. Les nuées, en s’amassant, obscurcissent d’abord le ciel, mais après qu’elles sont tombées sous forme de pluie, l’air redevient pur et serein. Ainsi la douleur, concentrée à l’intérieur, obscurcit l’intelligence, mais lorsque par une prière accompagnée de larmes, elle s’est exhalée et manifestée au dehors, l’âme recouvre sa joie et le secours de Dieu, comme un rayon vivifiant, pénètre le cœur qui prie.

«Mais, dira froidement quelqu’un, je crains, je suis tout confus, je ne puis ouvrir la bouche». Timidité satanique, prétexte de la paresse! Le démon veut vous fermer tout accès auprès de Dieu. Vous vous sentez découragé? Tant mieux, c’est une raison de plus pour avoir confiance! Vous avez une très petite idée de vous-même? C’est ce qu’il faut, c’est un grand avantage! Au contraire, si vous présumez trop de vous, malheur à vous, votre honte et votre damnation éternelles sont inévitables! Quelles que soient vos bonnes œuvres, quelque juste que vous soyez à vos yeux, si vous vous appuyez sur vous-même, votre prière perd sa vertu. Au contraire, quelque nombreux que soient vos péchés, si vous vous regardez comme le dernier de tous, vous trouverez grâce devant Dieu; quoiqu’il n’y ait pas beaucoup d’humilité à se croire pécheur quand on l’est réellement. L’humilité consiste à se regarder comme un néant malgré la grandeur et le nombre de ses mérites. Il est humble celui qui, après avoir dit avec Paul: «Ma conscience ne me reproche rien», ajoute: «mais pour cela je ne suis pas justifié». Et encore: «Jésus-Christ est venu sauver les pécheurs, entre lesquels je suis le premier». Il est humble celui qui, glorifié par ses oeuvres, s’humilie dans son cœur. Toutefois, Dieu, dans sa bonté ineffable, reçoit non seulement les justes véritablement humbles, mais aussi les pécheurs qui confessent sincèrement leurs fautes, et il se montre envers eux plein de miséricorde. Pour comprendre le grand mérite de l’humilité, supposez deux chars: l’un traîné par la justice et l’orgueil, l’autre par le péché et l’humilité. Vous verrez le char du péché précéder celui de la justice, non par sa propre vertu mais par la force que lui communique l’humilité; de même, la justice sera vaincue, non par sa propre faiblesse mais par le fardeau dont l’accable l’orgueil. L’humilité, par son excellence, surmonte la résistance du péché tandis que l’orgueil, comme un lourd fardeau, l’emporte sur la justice trop faible et en triomphe facilement.

Pour mieux comprendre cette comparaison, souvenez-vous du pharisien et du publicain. Le pharisien joint la justice à l’orgueil: «Je vous rends grâces, dit-il, de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, voleurs, injustes; ni comme ce publicain». Insensé! Le genre humain ne suffit pas pour assouvir son orgueil; il insulte follement à ce publicain qui se trouve à côté de lui. Et celui-ci, que fait-il? Il ne repousse pas les injures, il supporte ces reproches et reçoit ces paroles avec reconnaissance. Le trait de l’ennemi fut pour lui un remède, son insulte une louange, ses reproches une couronne. Tel est l’avantage de l’humilité, telle est la récompense de quiconque souffre avec patience les calomnies et les injures d’autrui. Nous pouvons aussi en recueillir un autre fruit considérable, comme fit le publicain. Car en recevant ces reproches, il obtint la rémission de ses péchés. Et après cette prière: «Ayez pitié de moi, qui suis pécheur», il descendit justifié et non pas l’autre. Les paroles l’emportent sur les œuvres, les discours sur les actions. L’un se vanta de justice, de jeûne, de dîmes; l’autre fit une humble prière et tous ses péchés lui furent remis. Car Dieu n’entendit pas seulement les paroles, il vit le fond du cœur et, touché par l’humilité et la contrition du publicain, il eut pitié de lui et le reçut favorablement. Je dis ceci pour vous engager, non à pécher mais à vous humilier. Car si un publicain, la pire espèce de pécheur, en confessant ses fautes avec un cœur humble et sincère, en reconnaissant sa misère, a obtenu de Dieu une telle grâce, quelles bénédictions n’obtiendront-ils pas ceux qui, malgré leurs vertus, sont toujours humbles! C’est pourquoi je vous exhorte, je vous conjure, de vous confesser à Dieu souvent. Je ne vous oblige pas à révéler vos péchés aux hommes en présence de vos frères. Ouvrez votre cœur à Dieu, montrez-lui vos blessures, demandez-lui les remèdes nécessaires. Montrez-vous à lui, non comme à un ennemi mais comme à un médecin: malgré votre silence, il connaît tout. Parlez et cela vous sera utile. Parlez, et ayant déposé toutes vos iniquités, vous reviendrez pur et justifié et vous serez délivré de la honte d’un aveu public.

Les trois enfants étaient dans la fournaise, donnant leur vie pour Dieu. Cependant, après un tel sacrifice, ils s’écrient: «Nous n’osons ouvrir la bouche; nous sommes devenus un sujet de confusion et de honte à vos serviteurs et à ceux qui vous adorent». Pourquoi donc ouvrez-vous la bouche? Pour dire que cela ne vous est pas permis, et par là apaiser le Seigneur. La puissance de la prière éteint la violence du feu, arrête la fureur des lions, fait cesser les guerres, apaise les combats, calme les tempêtes, chasse les démons, ouvre les portes du ciel, brise les liens de la mort, guérit les maladies, écarte les dangers, raffermit les villes chancelantes, éloigne les fléaux du ciel, les embûches des hommes et, en un mot, tous les malheurs. Je dis la prière, non celle que la bouche prononce mais celle qui s’échappe du fond du coeur. Les arbres qui ont de profondes racines résistent à tous les efforts des vents sans se rompre ni s’arracher, parce que les racines les attachent fortement au sol; ainsi, la prière qui sort du fond de l’âme, qui vient de la partie la plus intime de l’âme, monte sans crainte vers le ciel, sans qu’aucune distraction puisse la détourner de son but. Voilà pourquoi le Prophète s’écrie: «Des profondeurs de l’abîme j’ai crié vers vous, Seigneur». Que servent ces applaudissements que j’entends? Louez-moi par vos œuvres, pratiquez ce que vous approuvez.

C’est une consolation pour un malheureux de raconter ses infortunes à des hommes, de leur confier ses chagrins, comme si la parole les faisait disparaître; à plus forte raison serez-vous ranimés et consolés si vous découvrez à Dieu les misères de votre âme. Souvent l’homme est importuné par les plaintes et les larmes d’un malheureux: il le dédaigne et le repousse. Il n’en est pas ainsi de Dieu: Il invite, Il presse; vous lui exposez longuement vos misères, Il vous en aime davantage, Il exauce vos prières. C’est ce que nous déclare Jésus-Christ par ces paroles: «Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et accablés, et je vous soulagerai». Il nous invite pour vaincre notre négligence, il nous presse pour triompher de notre opposition. Quand nous serions couverts d’iniquités, allons à Lui avec confiance. Car voilà ceux qu’il appelle: «Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs à la pénitence». Par ces mots: fatigués, accablés, il entend ceux qui gémissent sous le poids de leurs péchés. «Car c’est un Dieu de consolation, un Dieu de miséricorde» et sans cesse il console, il encourage les malheureux et les affligés, quels que soient leurs péchés. Allons, courons à lui, ne craignons pas; l’expérience nous prouvera la vérité de ces paroles. Rien ne pourra plus nous troubler si notre prière est fervente et continuelle. Quoi qu’il arrive, la prière nous aidera à tout supporter. Et quoi d’étonnant qu’elle puisse dissiper nos tristesses lorsqu’elle efface et détruit si facilement les péchés? Si donc nous voulons parcourir heureusement cette vie, nous purifier des péchés que nous avons commis et nous présenter un jour avec confiance devant le tribunal de Jésus-Christ, usons de ce remède de la prière et rendons-le plus efficace par les larmes, le zèle, la ferveur et la patience. Ainsi, nos âmes jouiront d’une inaltérable santé et nous posséderons les biens futurs.

Puissions-nous les obtenir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ à qui soit avec le Père et le Saint-Esprit la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.

Amen.

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