Dans nos discours précédents, nous avons combattu vaillamment pour la foi, nous nous sommes réjouis à la vue de nos glorieuses victoires spirituelles. Il est temps de payer le reste de notre dette, il n’y a plus d’obstacle. Je sais que ce long délai vous a fait oublier mes engagements mais je n’ai pas l’intention de cacher quelque chose, je m’en acquitterai même avec un véritable bonheur. Je le fais non seulement par motif de probité mais aussi pour mon propre avantage. Dans les contrats ordinaires, le débiteur profite de l’oubli du créancier; dans les traités spirituels, l’excellente mémoire du créancier procure la plus grande utilité au débiteur. Là en effet, la somme rendue, en passant des mains du débiteur à celles du créancier, appauvrit l’un et enrichit l’autre; ici au contraire, on peut donner et conserver et, prodige étonnant, nous avons d’autant plus que nous donnons davantage. Si je garde une semblable dette enfouie dans mon esprit sans la payer, j’y perds un avantage, je m’appauvris mais si je donne, si je communique à un grand nombre ce que je sais, mes richesses spirituelles s’en augmentent. Telle est la vérité. Celui qui donne aux autres augmente ses trésors, celui qui retient diminue sa fortune, la parabole des talents nous le prouve clairement. Les uns rapportèrent plus que ce qu’on leur avait confié et ils furent comblés d’honneur, l’autre conserva son talent sans le prêter, il ne put lui faire produire le double et pour cela il fut puni. Dans la crainte d’un pareil châtiment, donnons littéralement à nos frères ce que nous avons de bon et d’utile en fait de doctrine. Communiquons-le à tous sans le cacher puisqu’en donnant aux autres, nous nous enrichissons nous-mêmes et qu’en rendant les autres participants de nos biens, nous augmentons nos trésors. On ne perd rien, ni de sa gloire, ni de ses avantages, en faisant part aux autres de ce que l’on sait. Au contraire, on ajoute à l’éclat de sa renommée et l’on gagne en proportion de ce que l’on donne. Quoi de plus glorieux et de plus avantageux que de fouler aux pieds l’envie, de faire taire la jalousie, de pratiquer la charité? Si vous gardez tout pour vous seul, les hommes vous traiteront d’égoïste et d’envieux, ils vous haïront et Dieu vous infligera, comme à un méchant, le dernier supplice. De plus, la grâce elle-même vous abandonnera bientôt. Le blé conservé trop longtemps dans les greniers se consume, rongé par les vers; jeté dans un champ bien préparé, il multiplie et se renouvelle. Ainsi, la parole spirituelle longtemps renfermée s’éteint bientôt et l’âme est rongée par l’envie, la paresse et toute sorte de maladie; semée dans les âmes de nos frères comme dans une terre fertile, la parole produit une riche moisson, non seulement pour ceux qui la reçoivent dans leurs âmes mais aussi pour celui qui l’y jette. Une fontaine où l’on puise sans cesse est plus pure et plus abondante; obstruée, elle tarit. Ainsi, les dons spirituels sans cesse répandus et communiqués à tous ceux qui les désirent n’en sont que plus abondants; enfouis par l’envie et la jalousie, ils diminuent et finissent par s’anéantir. Puisque tel est l’avantage qui nous est réservé, nous voulons vous payer toute notre dette, après vous avoir rappelé d’abord l’ensemble de la question.

Comme vous vous en souvenez, nous avons parlé de la gloire du Fils, nous avons exposé les motifs de la manière simple et humble dont il parle de lui-même. Ce n’est pas seulement à cause de l’Incarnation, avons-nous dit, c’est aussi à cause de la faiblesse des auditeurs que Jésus-Christ s’abaisse ainsi en enseignant; c’est encore, souvent, pour nous apprendre l’humilité. Ces raisons ont été suffisamment développées dans la prière qu’il fit pour Lazare, celle qu’il offrit sur la croix; nous les avons expliquées et nous avons clairement prouvé qu’il fit l’une pour attester son incarnation, l’autre pour condescendre à la faiblesse des auditeurs et nullement parce qu’il aurait eu besoin de secours. Qu’il ait accompli beaucoup de ces actions pour enseigner l’humilité à ses apôtres, écoutez-en la preuve. Il verse de l’eau dans un bassin? Ce n’est pas assez: il se ceint d’un linge et, poussant l’abaissement aux dernières limites, il commence à laver les pieds des Apôtres et même ceux du traître. Qui n’est frappé de stupeur et d’admiration? Il lave les pieds de celui qui va le trahir! Pierre s’y refuse en disant: «Quoi! Seigneur, vous me laveriez les pieds?» Il ne le laisse pas pour cela: «Si je ne vous lave les pieds, lui dit-il, vous n’aurez point de part avec moi». Pierre reprend: «Seigneur, non seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête». Remarquez le respect du disciple dans son refus et dans son consentement: quoique contraires, ces paroles sortent également d’un cœur brûlant d’amour. Pierre est tout feu, tout amour! Mais comme je vous le disais, que cet humble office ne rabaisse pas le Fils à vos yeux, ni la dignité de sa nature. Écoutez ce qu’il ajoute: «Savez-vous ce que je viens de vous faire? Vous m’appelez Seigneur et Maître et vous avez raison car je le suis. Si donc moi votre Seigneur et votre Maître je vous ai lavé les pieds, vous devez faire de même entre vous. Car je vous ai donné l’exemple afin qu’en voyant ce que j’ai fait à votre égard, vous le fassiez aussi à l’égard de vos frères». Vous le voyez, la plupart des actions de Jésus-Christ ont été faites pour nous servir d’exemples.

Un maître plein de sagesse balbutie avec les petits enfants, ce qui prouve sa sollicitude pour ces enfants et non son ignorance. Ainsi agit Jésus-Christ, non par suite de l’imperfection de sa nature mais par condescendance. Pesons bien toutes les circonstances. Si l’on voulait, suivant la méthode des hérétiques, étudier cet exemple objectivement et sans avoir égard aux intentions du Sauveur, on en déduirait une conséquence évidemment absurde. En effet, si celui qui lave les pieds est au-dessous de celui à qui il rend ce service, Jésus-Christ est donc au-dessous des disciples. Personne n’est assez fou pour le prétendre. Quel malheur d’ignorer les raisons qui dirigeaient le Seigneur dans sa conduite! Quel avantage au contraire de tout considérer attentivement et de savoir découvrir les raisons cachées et mystérieuses des actions si ordinaires et si simples qui ont rempli sa vie terrestre. Je pourrais citer d’autres passages analogues à celui-ci par l’enseignement qu’ils insinuent: «Qui est le plus grand, dit le divin Sauveur, de celui qui est à table ou de celui qui sert? N’est-ce pas celui qui est à la table? Et moi je suis parmi vous comme celui qui sert». Actions et paroles, tout tend au même but: instruire ses disciples par ses abaissements et leur enseigner l’humilité. Évidemment, c’est pour l’instruction des apôtres et non par infériorité de sa nature qu’il agit ainsi! Ailleurs en effet, il dit: «Les princes des nations dominent sur elles; qu’il n’en soit pas de même parmi vous. Que celui qui voudra être le premier parmi vous soit le serviteur de tous». Car le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir. Si donc il est venu pour servir et pour enseigner l’humilité, ne vous étonnez pas de le voir agir et parler comme un serviteur. Il prie souvent dans la même intention. Ses apôtres s’approchent en lui disant: «Seigneur, apprenez-nous à prier comme Jean l’a appris à ses disciples». Que faire, dites-moi? Ne pas leur apprendre à prier? Mais il est venu pour leur enseigner toute sagesse, Il devait donc les instruire et par conséquent prier lui-même. Il aurait pu le faire en paroles, dites-vous. Les actions sont bien plus puissantes que les paroles pour instruire et persuader. Voilà pourquoi il ne se contente pas de les instruire de vive voix, il prie et il passe en prières les nuits dans les déserts pour nous apprendre, quand nous devons nous entretenir avec Dieu, à fuir le tumulte et les bruits de la foule, à choisir le lieu et le temps favorables à la solitude. La solitude, ce n’est pas seulement une montagne, un désert, c’est aussi votre chambre pourvu que vous ayez soin d’en écarter tout bruit, toute dissipation.

C’est par condescendance que Jésus-Christ a prié: vous l’avez vu au sujet de Lazare, nous le voyons encore ailleurs. Pourquoi prie-t-il pour les plus petits et non pour les plus grands miracles? Si comme vous le prétendez, il priait pour demander du secours, s’il n’avait pas la puissance à sa disposition, il devrait prier et invoquer son Père pour tous les miracles ou du moins pour les plus considérables. Or il fait précisément le contraire. Il ne prie pas quand il opère les plus grands prodiges pour montrer que lorsqu’il prie, il le fait avec l’intention d’instruire les hommes et qu’il n’a pas besoin d’un secours étranger. Lorsqu’il bénit les pains, il lève les yeux au ciel et il prie pour nous apprendre à ne pas toucher à la nourriture avant d’avoir rendu grâces à Dieu qui nous la donne. Dans les résurrections de morts il ne prie pas, excepté pour Lazare. J’en ai indiqué la cause: c’était pour condescendre à la faiblesse des spectateurs. Jésus-Christ lui-même l’a manifesté clairement: «J’ai dit cela à cause de la foule qui m’environne». Ce n’est pas sa prière mais sa parole qui a ressuscité le mort, nous l’avons suffisamment montré.

Pour rendre la chose encore plus évidente, continuons. Faut-il punir, récompenser, porter des lois, faire quelque grand miracle: vous le verrez non pas invoquer le Père ni prier, mais agir avec autorité. Citons des exemples et vous remarquerez que nulle part il ne prie dans ces occasions solennelles. «Venez les bénis de mon Père, dit-il, possédez le royaume qui vous a été préparé», «Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu qui a été préparé au démon et à ses anges»: il punit et récompense de sa propre autorité, sans avoir besoin de prière. S’agit-il de guérir le paralytique: «Lève-toi, prends ton lit et marche»; de délivrer de la mort: «Talitha, cumi, lève-toi»; de remettre les péchés: «Aie confiance, mon fils, tes péchés te sont remis»; de chasser le démon: «Je te le commande, esprit mauvais, sors de cet homme»; d’apaiser la mer: «Tais-toi et fais silence»; de rendre la santé à un lépreux: «Je le veux, sois purifié»; de porter des lois: «Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens: Tu ne tueras point; moi je vous dis que quiconque dira à son frère « Fou » méritera d’être condamné au feu de l’enfer»… Voyez comme il fait tout avec une autorité souveraine: il condamne à l’enfer, il fait entrer au ciel, il guérit les paralytiques, il ressuscite les morts, il remet les péchés, chasse les démons, apaise la mer. Quel est le plus grand? De donner le ciel, de jeter en enfer, de remettre les péchés, de porter des lois avec autorité ou de multiplier les pains? Évidemment les premiers miracles l’emportent sur le dernier! Cependant il ne prie pas pour ceux-là, il est donc clair qu’il le fait non par faiblesse mais pour l’instruction de la foule qui l’entoure.

Afin que vous sachiez ce que c’est que remettre les péchés, écoutez le Prophète; il nous dit que ce privilège appartient à Dieu seul: «Ô Dieu, qui est comme vous qui ôtez les péché et effacez les iniquités?» Faire entrer au ciel est encore plus que ressusciter un mort et cependant, Jésus-Christ le fait avec pleine autorité. Porter des lois appartient aux rois et non aux sujets, la nature même des choses le proclame: les rois seuls peuvent donner des lois. L’Apôtre aussi le déclare: «Quant aux vierges, je n’ai point reçu de commandement du Seigneur mais je donne un conseil comme fidèle ministre du Seigneur par sa miséricorde»; serviteur et ministre, il n’a pas osé ajouter aux lois portées dès l’origine. Il n’en est pas ainsi de Jésus-Christ: avec une autorité souveraine, il abroge les lois anciennes et en établit de nouvelles. Si faire des lois n’appartient qu’au roi, quelle raison peuvent encore alléguer les hérétiques pour la défense de leur impudente doctrine, quand on voit Jésus-Christ non seulement porter des lois nouvelles mais amender les anciennes? Il est clair par là qu’il est Un avec le Père.

Pour plus d’évidence, étudions le passage de l’Écriture auquel je fais allusion. Jésus, étant monté sur la montagne, s’assit et commença à parler à la foule qui l’entourait: «Bienheureux les pauvres d’esprit, ceux qui sont doux, les miséricordieux, ceux qui ont le cœur pur». Après ces béatitudes, il continue: «Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi ou les prophètes, je ne suis pas venu les détruire mais les accomplir». Est-ce qu’on l’a soupçonné de vouloir détruire la loi? A-t-il énoncé quelque chose de contraire à la loi ancienne pour s’exprimer ainsi? Il a dit: «Bienheureux les pauvres d’esprit», c’est-à-dire les humbles et l’Ancien Testament dit: «Un sacrifice agréable à Dieu, c’est un esprit brisé. Dieu ne rejette pas un cœur contrit et humilié». «Bienheureux ceux qui sont doux», ajoute le Sauveur et Isaïe, parlant au nom de Dieu, proclame la même chose: «Sur qui jetterais-je les yeux sinon sur celui qui est doux, pacifique, et qui craint mes paroles?» «Bienheureux les miséricordieux», poursuit le Seigneur et dans la loi ancienne il est partout question de miséricorde: «Ne prenez pas la vie du pauvre, ne rejetez pas la prière de l’affligé». «Bienheureux ceux qui ont le cœur pur», lisons-nous toujours dans le sermon sur la montagne et David, de son côté, s’écrie: «Mon Dieu, créez en moi un cœur pur, rétablissez au fond de mon âme l’esprit de droiture». On trouverait le même accord à l’égard des autres béatitudes. Pourquoi Jésus-Christ, n’ayant rien publié de contraire à la loi ancienne, ajoute-t-il: «Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi et les prophètes»? C’est à cause de ce qui va suivre et non de ce qu’il vient de dire. Il allait perfectionner la loi et c’est afin qu’on ne prît pas ce perfectionnement pour une opposition qu’il dit: «Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi et les prophètes», c’est-à-dire: «je vais révéler des préceptes plus parfaits que les anciens préceptes». Ainsi, «Vous avez entendu dire: Ne tuez pas; et moi je vous dis: Ne vous mettez pas en colère»;«On vous a dit: Ne commettez point d’adultère; et moi je vous dis: Quiconque regarde une femme avec un mauvais désir a déjà commis l’adultère», etc… Accomplir n’est pas détruire et ici il y a accomplissement et non destruction. Ce qu’il a fait pour les corps, il le fait pour la loi. Qu’a-t-il fait pour les corps? En venant sur cette terre, il trouva des membres mutilés, rongés par des maux de toute sorte: il les guérit et leur rend leur première beauté. Par tout cela il montre clairement qu’il est le même Dieu qui a porté les lois anciennes et créé notre nature.

La guérison de l’aveugle prouve évidemment son intention de nous faire entendre cette vérité. En passant, il voit un aveugle, fait de la boue, oint de cette boue les yeux de l’aveugle et lui dit: «Allez vous laver dans la piscine de Siloé». Lui qui, d’un mot, ressuscite les morts, sans parler de ses autres miracles, pourquoi prend-il ici la peine de faire de la boue et d’en oindre les yeux de l’aveugle? N’est-ce pas pour nous apprendre qu’il est le même Dieu qui, au commencement, prit du limon de la terre et en forma l’homme? Autrement, sa peine serait bien superflue. Il n’avait pas besoin de boue pour rendre la vue à l’aveugle, un seul mot sans cette matière lui suffisait. C’est pour nous le faire comprendre qu’il ajoute: «Allez vous laver à la piscine de Siloé». Son intention était de nous montrer, par la manière dont il opère ce miracle, que c’est lui qui a créé le monde. La leçon donnée, il dit à l’aveugle: «Allez vous laver à la piscine de Siloé». Parfois, quand un artiste d’un rare talent veut faire éclater toute la gloire de son art, il laisse dans sa statue une partie inachevée qu’il se propose de travailler et de parfaire sous les yeux mêmes du public; c’est ce que fit le Christ en cette occasion, pour montrer que l’homme est bien son œuvre. Voici un homme qu’il a laissé inachevé, ce sont les yeux qui manquent; qui pourra achever cette partie qui reste à faire sinon celui qui a créé et formé le tout? Or Jésus donne à cet homme les yeux qui lui manquent, donc la preuve est évidente et Jésus-Christ est le créateur de l’homme. Considérez quel membre Jésus-Christ a rétabli par ce miracle: ce n’est ni une main ni un pied; c’est l’œil, le plus beau, le plus nécessaire, le plus précieux de tous nos organes. Or celui qui peut créer l’organe le plus nécessaire et le plus beau, c’est-à-dire les yeux, celui-là peut évidemment créer un pied, une main ou tout autre membre. Qu’ils soient bénis, ces yeux qui, comme un magnifique spectacle, attiraient toute la foule présente; leur beauté est une voix qui apprend à tous la puissance de Jésus-Christ. Prodige étonnant! Un aveugle apprend à voir aux voyants, c’est ce que Jésus-Christ insinue: «Je suis venu dans ce monde pour un jugement, afin que les aveugles voient et que ceux qui voient deviennent aveugles». Ô heureuse cécité! Ce que la nature refuse à cet homme, il le reçoit de la grâce et ce refus lui a été moins nuisible que la réparation n’en devint avantageuse. Quoi de plus admirable que ces yeux, que des mains saintes et pures daignèrent former! Ce qui est arrivé pour la femme stérile se renouvelle ici: le délai, loin de lui nuire, la rendit plus glorieuse puisqu’elle eut un fils non par la loi de la nature mais par la loi de la grâce. Ainsi l’aveugle n’éprouva aucun préjudice de sa cécité passée, il en tira au contraire un grand avantage puisqu’il contempla le soleil de justice avant de voir le soleil matériel qui nous éclaire. Que cet exemple nous apprenne à garder une pieuse résignation quand nous voyons quelque malheur fondre sur nous ou sur ceux qui nous sont chers. Car si nous supportons avec joie et patience tout ce qui nous arrive, nos malheurs deviendront pour nous une source de bénédictions et de toutes sortes de biens. Mais je reviens à mon sujet.

Comme Jésus-Christ a perfectionné les corps imparfaits, de même, ayant trouvé la loi imparfaite, il l’amenda, la mit en ordre; en un mot il la perfectionna. Ne croyez pas qu’en parlant de l’imperfection de la loi j’accuse le législateur; elle n’était pas imparfaite de sa nature, elle le devint par le progrès des temps. A l’époque où elle fut portée, elle était parfaite et proportionnée à l’état des Juifs. Plus tard, la nature se perfectionnant par les leçons du Christ, la loi devint imparfaite non en elle-même, mais à cause d’une vertu plus grande qui se manifestait dans ceux qu’elle avait instruits. A un enfant, on donne un arc et des flèches moins pour combattre que pour s’exercer, et ces armes lui sont inutiles quand, parvenu à l’âge d’homme, il est apte à la guerre. Ainsi en est-il de notre nature. Quand nous étions faibles et occupés à nous former par l’exercice, Dieu nous donna des armes convenables et faciles à manier; mais quand nos forces se furent accrues et que notre vertu eut gagné en perfection, ces armes nous devinrent inutiles, aussi Jésus-Christ est venu nous en apporter d’autres.

Voyez avec quelle prudence il cite les anciennes lois et propose les nouvelles! «Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens: Vous ne tuerez point». Par qui cela a-t-il été dit? Par vous Seigneur, ou par votre Père? Il ne l’indique pas. Pourquoi ce silence? Pourquoi cacher le nom de celui qui a parlé et cité la loi sans nommer le législateur? En voici la raison: s’il s’était ainsi exprimé: «Mon Père vous a dit: vous ne tuerez point; et moi je vous dis: vous ne vous mettrez pas en colère», ce langage eût paru bien dur à des auditeurs grossiers et incapables de comprendre qu’il était venu perfectionner et non détruire les anciennes institutions. Ils lui auraient répondu: «Que prétendez-vous? Votre Père a dit: vous ne tuerez pas; et vous dites: vous ne vous mettrez pas en colère?». C’était donc pour que personne ne s’imaginât qu’il était opposé au Père ou qu’il proposait quelque chose de plus sage qu’il évite de dire: «Vous avez appris du Père». D’un autre côté, s’il avait dit: «Vous savez que j’ai dit aux anciens», l’inconvénient n’aurait pas été moindre. Si à ces mots: «Avant qu’Abraham fût, je suis», on voulait le lapider, que n’aurait-on pas fait s’il avait déclaré qu’il avait donné la loi à Moïse? Voilà pourquoi il ne parle ni de lui-même ni du Père et se contente de ces mots: «Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens: vous ne tuerez point».

En guérissant les corps, il montre qui a créé l’homme au commencement. De même, en rendant la loi plus complète et plus parfaite, il déclare qui a porté cette loi dès l’origine. C’est aussi pour la même raison qu’en parlant de la création de l’homme, il ne nomme ni lui-même ni le Père, et qu’il se sert d’une proposition indéfinie, sans désignation de personne: «Celui qui créa l’homme au commencement, le créa homme et femme». Ses paroles laissent inconnu le nom du créateur, mais ses œuvres le révèlent quand il guérit les corps. De même ici: «Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens», sa phrase voile le nom du législateur mais ses œuvres le font connaître, car celui qui perfectionne est le même qui a ébauché. Il cite les lois anciennes, il les met en parallèle avec celles qu’il promulgue afin de montrer à ses auditeurs qu’il ne contredit pas le Père et qu’il a la même autorité. Les Juifs le comprirent et furent remplis d’admiration, témoin l’Évangéliste qui nous le rapporte: «Le peuple était dans l’admiration de sa doctrine car il les enseignait comme ayant autorité et non comme les docteurs et les pharisiens». Si vous prétendez, vous nos adversaires, que leur sentiment n’était pas fondé, je vous répondrai que Jésus-Christ, loin de les redresser et de les réprimander, les confirme dans ce même sentiment car tout aussitôt, un lépreux s’approche en disant: «Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir». Que répond le Sauveur? «Je le veux, soyez guéri». Pourquoi ne pas répondre simplement: «Soyez guéri»? C’est parce que le lépreux avait rendu témoignage à sa puissance par ces mots: «Si vous le voulez», et pour montrer que ces paroles: «Si vous le voulez», n’expriment pas la croyance du lépreux seulement, mais sont l’expression même de la vérité, le Sauveur ajoute: «Je le veux, soyez guéri». Par là il révèle sa puissance et l’autorité avec laquelle il opère toute chose. S’il n’en était pas ainsi, cette parole: «Je le veux», serait superflue.

Nous savons quelle est sa puissance. Si donc nous le voyons s’abaisser dans ses paroles ou dans ses actions, c’est pour les motifs que nous avons énumérés: c’est parce qu’il veut apprendre l’humilité à ses auditeurs, et non à cause de la bassesse de sa nature. Il s’incarne par humilité et non parce qu’il est inférieur au Père: cela est facile à prouver.

Les ennemis de la vérité raisonnent ainsi: «S’il est égal au Père, pourquoi le Père ne s’est-il pas incarné? Pourquoi le Fils a-t-il pris la forme de l’esclave? N’est-il pas évident que c’est à cause de son infériorité?» Si tel est le motif de l’Incarnation, l’Esprit Saint qui, selon eux, est inférieur au Fils (nous nous gardons bien de le dire), aurait dû s’incarner. Si le Père est plus grand que le Fils par la raison que c’est le Fils et non le Père qui s’est incarné, l’Esprit Saint sera aussi plus grand que le Fils pour la même raison, car l’Esprit Saint ne s’est pas incarné. Mais laissons les preuves de la raison et prouvons par l’Écriture que le Fils s’est incarné par humilité. Paul le savait bien. Pour nous exciter à la vertu, il nous en donne des exemples pris au ciel. Ainsi, quand il exhorte ses disciples à la pratique de la charité et à s’aimer les uns les autres, il leur propose Jésus-Christ pour modèle: «Et vous, maris, aimez vos femmes comme Jésus-Christ a aimé l’Église». De même en parlant de l’aumône: «Vous connaissez la charité de Notre Seigneur Jésus-Christ qui, étant riche, s’est rendu pauvre pour vous afin de vous enrichir par sa pauvreté», c’est-à-dire: comme Notre Seigneur s’est rendu pauvre en s’incarnant, ainsi soyez pauvres au milieu de vos richesses; et comme la privation de la gloire, à laquelle il s’est volontairement soumis dans son incarnation, n’a pu lui nuire, ainsi la privation des richesses, loin de vous porter aucun préjudice, vous procurera de grands biens. Paul, écrivant aux Philippiens au sujet de l’humilité, leur propose encore l’exemple de Jésus-Christ: «Que chacun, par humilité, croie les autres au-dessus de soi», «Et soyez dans le même sentiment où a été Jésus-Christ qui, ayant la forme et la nature de Dieu, n’a point cru que ce fût pour lui une usurpation d’être égal à Dieu, mais il s’est anéanti lui-même en prenant la forme de l’esclave».

Mais si, comme le veulent les hérétiques, l’infériorité de sa nature est le motif de son incarnation, il n’y a plus d’humilité et l’exemple apporté par Paul tombe à faux. Car l’humilité consiste à obéir à son égal. C’est ce qu’il indique par ces paroles: «Ayant la forme et la nature de Dieu, il n’a point cru que ce fût pour lui une usurpation d’être égal à Dieu…». Que signifient ces paroles? Celui qui possède injustement un bien se garde de le quitter, parce qu’il craint et n’a pas confiance en son droit. Mais celui qui possède un bien qu’on ne peut lui enlever ne craint pas de s’en dessaisir. Un exemple rendra plus claire cette vérité. Un père de famille a un fils et un esclave. Si l’esclave vient à s’emparer d’une liberté imméritée et à résister à son maître, à repousser tout travail servile, à ne plus obéir, il craint que sa liberté n’en souffre et que l’obéissance ne la compromette; il s’est emparé d’une prérogative qui ne lui revient pas. Au contraire, le fils n’hésite pas à accomplir les œuvres d’un esclave: il sait bien que malgré ce travail servile, il ne perd rien de sa liberté qui demeure intacte, et que ces humbles fonctions ne peuvent lui ravir sa noblesse native. Il ne s’en est pas emparé injustement comme l’esclave, c’est un attribut nécessaire de sa condition de Fils. Tel est le sens des paroles de Paul: Jésus-Christ, dit-il, étant le vrai fils, libre par nature et possédant justement cette prérogative, n’a pas craint de la voiler et de prendre la forme de l’esclave. Car il savait bien que cette condescendance ne pouvait diminuer sa gloire, gloire qui n’était pas empruntée, usurpée, étrangère ou messéante, mais légitime et naturelle. Voilà pourquoi il a pris la forme de l’esclave, bien persuadé que cela ne pouvait lui nuire. Il ne fut donc pas privé de sa gloire, qui demeura entière même sous la forme de l’esclave. Ainsi l’Incarnation prouve que le Fils est égal au Père, que cette égalité n’est pas accidentelle, changeante mais stable, immuable, et comme celle qui existe entre un père et un fils.

Voilà ce qu’il faut apprendre aux Anoméens. Efforçons-nous autant que possible de retirer nos frères de cette hérésie maudite et de les amener à la vérité. Ne croyons pas que la foi suffise à notre salut. Tâchons encore de mener une vie irréprochable, afin d’obtenir par là les plus grands avantages. Je vous adresse la même exhortation que dernièrement. Déposons toutes nos inimitiés, que personne ne conserve de la haine un jour entier mais qu’avant la nuit toute colère s’apaise, de peur que, resté seul, votre frère, repassant en lui-même les paroles et les actes que la colère vous a inspirés contre lui, ne conçoive un ressentiment qui rendrait la réconciliation plus difficile. Un os démis peut, si l’on opère sur-le-champ, être, sans beaucoup de douleur, rétabli dans sa place; si l’on tarde trop, il ne peut être remis que difficilement et, en outre, il faut encore attendre longtemps avant que le membre puisse s’acquitter convenablement de ses fonctions. De même, si nous nous réconcilions sans délai avec nos ennemis, c’est une chose facile et il ne faut pas beaucoup d’efforts pour rétablir l’ancienne amitié. Si au contraire nous attendons trop longtemps, la haine invétérée dans notre cœur nous aveugle tellement que nous ne pouvons plus songer à la réconciliation sans confusion et sans honte; alors il faut recourir à d’autres personnes qui renouent les relations, les entretiennent adroitement jusqu’à ce que soit rétablie la première intimité. Je passe sous silence le déshonneur et la honte. N’est-il pas blâmable de recourir à d’autres pour nous réunir à ceux qui sont avec nous les membres d’un même corps? Ce n’est pas le seul mal que produise le délai de la réconciliation: on prend pour des offenses ce qui n’en est pas. Nous soupçonnons tout dans un ennemi: ses paroles, ses gestes, ses regards, ses démarches; sa vue enflamme notre colère, sa présence nous attriste. Sa présence, que dis-je? Son souvenir seul nous tourmente; si quelqu’un parle de lui, il nous faut en parler aussi; chaque fois que cela arrive, c’est pour nous un nouveau chagrin; toute notre vie se passe dans la peine et la tristesse; nous nous faisons plus de mal qu’à notre ennemi en entretenant ainsi une haine éternelle dans notre âme.

Pénétrés de ces vérités, mes bien-aimés, efforçons-nous d’aimer tous nos frères. Si quelque inimitié survient, réconcilions-nous le jour même. Si nous attendons deux ou trois jours, ce délai, se prolongeant, ne fera qu’augmenter l’aversion car plus nous différerons et plus la honte nous retiendra. Craignez-vous de prévenir et d’embrasser votre ennemi? Mais c’est là la gloire, la couronne, la louange, l’avantage, un trésor de biens infinis; votre ennemi vous recevra et tous vous féliciteront, et quand les hommes vous blâmeraient, Dieu vous couronnera. Si vous le laissez venir le premier et demander pardon, vous n’aurez plus autant de mérite; il obtiendra la récompense et attirera sur lui toutes les bénédictions. Si au contraire vous le prévenez, loin d’être vaincu, vous triomphez de votre colère, vous surmontez vos passions, vous donnez en obéissant à Dieu un grand exemple de vertu, et vous vous préparez une vie plus douce, à l’abri du trouble et des inquiétudes. Auprès des hommes comme auprès de Dieu, il est dangereux d’avoir beaucoup d’ennemis. Que dis-je, beaucoup? Il est funeste d’en avoir même un seul. Tandis que des amis nombreux sont un gage et une assurance de salut. Les richesses, les armes, les murs, les remparts, rien n’est capable de nous défendre comme une amitié sincère. Cette amitié est tout pour nous: rempart, protection, richesses, délices. Elle nous fait passer dans le calme la vie présente et obtenir la vie future. Ayant bien médité sur les avantages que nous en retirons, efforçons-nous par toute sorte de moyens de nous réconcilier avec nos ennemis, d’empêcher les divisions et de rendre nos amis encore plus fidèles. Car le commencement et la fin de toute vertu, c’est l’amour.

Puissions-nous le posséder toujours en toute vérité, afin d’obtenir le royaume des cieux par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ à qui soient la gloire et l’empire dans les siècles des siècles.

Amen.

Pin It on Pinterest

Share This