Je vous ai déjà parlé une fois, et depuis ce jour je vous aime comme si dès l’origine j’avais vécu parmi vous; je vous suis aussi étroitement uni par les liens de la charité que si depuis longtemps je jouissais de votre présence. Cela vient non de ce que je m’attache facilement mais de ce que vous avez un caractère aimable et sympathique. Qui n’admirerait votre zèle ardent, votre charité sincère, votre reconnaissance pour ceux qui vous instruisent, l’union qui règne parmi vous? Tout cela est bien suffisant pour émouvoir même le cœur le plus dur. Aussi nous ne vous chérissons pas moins que l’Église où nous sommes nés, où nous avons été élevés et instruits. Celle-ci est ma sœur, vous le témoignez par vos œuvres. Si celle-là est plus ancienne, celle-ci est plus fervente, plus attachée à la foi. A Antioche, les assemblées sont plus nombreuses et plus brillantes; ici se manifestent une patience plus grande, un courage plus fort. Les loups rôdent autour des brebis mais le troupeau ne diminue pas. Les vents, les vagues, la tempête assiègent sans cesse le navire mais les passagers ne sont pas submergés. Les feux de l’hérésie vous environnent de toutes parts mais au milieu de la fournaise, une rosée spirituelle vous rafraîchit. Ô prodige! Cette Église prospère dans cette partie de la ville comme un olivier qui, au milieu d’un brasier, grandirait, se couvrirait de feuilles et de fruits.

Puisque vous êtes si bien disposés, je m’empresse de m’acquitter de la promesse que je vous ai faite, en vous parlant des armes de David et de Goliath. L’un, vous disais-je, est couvert d’armes nombreuses et terribles; l’autre, au lieu de ces armes, n’est protégé que par la foi. L’un brille à l’extérieur par sa cuirasse et son bouclier, l’autre à l’intérieur par la grâce et l’Esprit de Dieu. C’est pour cela que David, sans arme, triomphe de Goliath armé; le berger, du soldat; la pierre du pâtre broya et mit en pièces l’airain du guerrier. Nous aussi saisissons cette pierre, la pierre spirituelle et angulaire. Si Paul a pu prendre le rocher du désert dans un sens figuré, qui s’opposera à ce que nous fassions de même ici? Ce n’est pas la nature de la pierre visible mais la vertu de la Pierre spirituelle, qui versait aux Juifs l’eau en abondance. De même, ce n’est pas avec la pierre matérielle mais avec la Pierre spirituelle que David frappa la tête du barbare. Nous vous promettions d’imiter David et de laisser de côté les raisonnements humains, «car nos armes ne sont pas charnelles mais spirituelles, détruisant les raisonnements et tout ce qui s’élève avec hauteur contre la science de Dieu». Nous devons détruire les raisonnements humains et non les relever, les dissoudre et non les fortifier. «Les raisonnements des hommes sont timides». Que signifie timides? Le timide, même en pays sûr, se défie, craint et tremble; ainsi, ce qui est démontré par les raisonnements, fût-ce la vérité, ne satisfait pas l’esprit et ne produit pas une foi suffisante. Puisque telle est la faiblesse du raisonnement, recourons à l’Écriture pour combattre nos adversaires.

D’où tirerons-nous le commencement et le principe de ce discours? Le demanderons-nous à l’Ancien ou au Nouveau Testament? Comme il vous plaira. Car ce n’est pas seulement dans les Évangiles et les Épîtres, mais aussi dans les Prophètes et dans toute l’ancienne loi que brille du plus vif éclat la gloire du Fils unique. C’est pourquoi, à mon avis, nous devons aussi puiser dans l’Ancien Testament des armes pour cette lutte. Nous pourrons ainsi terrasser les Anoméens et beaucoup d’autres hérétiques, comme les Marcionites, les Manichéens, les Valentiniens et même les Juifs. Goliath tombe sous la fronde de David et toute l’armée s’enfuit, la mort d’un seul cause la fuite et la déroute de l’armée entière; de même ici, la défaite d’une hérésie entraînera la ruine des autres. Les Manichéens et leurs adeptes semblent recevoir Jésus-Christ annoncé et ils rejettent les Prophètes et les Patriarches qui l’ont annoncé. Les Juifs, au contraire, semblent admettre les Prophètes et Moïse qui ont prédit Jésus-Christ et ils repoussent Jésus-Christ ainsi prédit. En montrant, avec la grâce de Dieu, que la gloire du Fils a été annoncée dans l’ancienne loi, nous fermerons toutes ces bouches impies et nous ferons taire ces langues blasphématrices. A la vue de ces prophéties, quelle excuse restera encore aux Manichéens et aux autres contempteurs de la sainte Écriture, qui prédit celui qu’ils regardent comme leur souverain Maître? Quel pardon pour les Juifs qui repoussent le Messie annoncé par les Prophètes? Avec le sentiment d’une victoire certaine, consultons les plus anciens livres, remontons jusqu’à l’origine, c’est-à-dire à la Genèse, et même au commencement de la Genèse. Jésus-Christ lui-même atteste que Moïse a parlé de lui: «Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi; car c’est de moi qu’il a écrit». Où Moïse a-t-il parlé du Christ? Tâchons de le montrer.

La création était achevée, le ciel était couronné d’astres innombrables, la terre était parée de fleurs aux mille nuances; les sommets des montagnes, les plaines et les vallées, toute la surface du globe était couverte d’herbes, de plantes et d’arbres; les troupeaux bondissaient, le chœur des oiseaux harmonieux remplissait l’air de suaves accents; les poissons parcouraient la mer; les étangs, les fontaines, les fleuves avaient leurs habitants; rien n’était inachevé; tout était parfait. Alors le corps demandait une tête, la cité un prince, la création un roi: l’homme, enfin. Sur le point de le créer, Dieu dit: «Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance». A qui parle-t-il? A son Fils évidemment. Il ne dit pas: «Fais», comme s’il eût commandé à un inférieur mais: «Faisons», indiquant par cette forme consultative qu’il parlait à un égal. Dieu semble tantôt avoir un conseiller, tantôt n’en point avoir; ce n’est pas une contradiction dans l’Écriture, cela nous révèle un double mystère. Pour montrer que Dieu n’a besoin de rien, l’Écriture nous dit qu’il n’a pas de conseiller; pour établir l’égalité du Fils avec le Père, elle appelle le Fils le Conseiller du Père.

Les prophètes appellent le Fils le Conseiller du Père, non que le Père ait besoin de conseil mais pour nous prouver la dignité du Fils. Que Dieu n’ait pas besoin de conseil, Paul va vous en convaincre. Écoutez: «Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables! Qui a connu les desseins de Dieu, ou qui a été son conseiller?» Ainsi Paul proclame que Dieu se suffit à lui-même. D’un autre côté, Isaïe, parlant du Fils de Dieu, dit: «Et ils désireront devenir la proie des flammes; car un petit enfant nous est né, un Fils nous est donné, et il sera appelé l’Ange du grand conseil, le Conseiller admirable». S’il est un conseiller admirable, comment Paul dit-il: «Qui a connu les desseins de Dieu, qui a été son conseiller?» N’est-ce pas pour montrer l’indépendance du Père tandis que le Prophète proclame l’égalité du Fils? Voilà pourquoi Dieu ne dit pas fais, mais faisons. Car le mot fais est un ordre donné à un esclave. Écoutez: le centurion s’approche de Jésus et dit «Seigneur, mon serviteur est malade de paralysie dans ma maison, et il souffre extrêmement». Que dit Jésus-Christ? «J’irai et je le guérirai». Le centurion n’osait pas emmener le divin Médecin à sa maison; Jésus, dans sa miséricorde et de lui-même, promet de s’y rendre afin de donner au centurion l’occasion de montrer sa vertu. Prévoyant les paroles que ce juste allait prononcer, il veut le suivre pour vous apprendre la piété de cet homme. Que répond le centurion? «Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison». La circonstance de la maladie ne lui fait pas oublier sa piété, même dans cette infortune il rend hommage à la majesté du Seigneur. «Dites une parole et mon serviteur sera guéri; car je suis un homme ayant des soldats sous moi, et je dis à l’un: Va, et il va; à l’autre: Viens, et il vient; et à mon serviteur: Fais cela, et il le fait». Ainsi le mot fais est d’un maître s’adressant à son esclave, faisons indique l’égalité. Quand donc un maître parle à un serviteur, il dit: Fais; quand le Père s’adresse au Fils, il dit: Faisons. «Je n’accepte pas l’autorité du centurion», dira l’hérétique. Le centurion est-il un apôtre? Est-il disciple, pour que je me rende à son témoignage? Il s’est trompé. Soit, il n’est pas apôtre, mais voyons la suite. Jésus-Christ l’a-t-il réprimandé? Lui a-t-il reproché d’errer et d’introduire des dogmes pervers? Lui a-t-il dit «Homme, que faites-vous? Vous m’attribuez plus d’honneur qu’il ne convient; vous m’accordez ce qui ne m’est pas dû; vous croyez que j’agis avec autorité et je n’ai pas d’autorité». A-t-il tenu ce langage? Nullement! Au contraire, il le confirma dans son sentiment et, s’adressant à la foule: «En vérité je vous le dis, je n’ai point trouvé une si grande foi dans Israël». Ainsi, la louange du Maître ratifie les paroles du centurion. Ce n’est plus le langage du centurion, c’est la sentence du Seigneur. Ce que Jésus-Christ loue et approuve de son suffrage, je l’accepte comme un oracle divin puisque la parole de Jésus-Christ lui communique l’autorité suprême.

Voyez-vous l’harmonie des deux Testaments? Chacun démontre la puissance de Jésus-Christ. «Vous accordez qu’il a créé l’homme, mais vous soutenez que c’est en qualité de ministre de Dieu». Écoutez la suite et cessez cette dispute téméraire. Après ces mots: «Faisons l’homme», Dieu le Père n’ajoute pas «à ton image plus petite», ni «à mon image plus grande», mais «à notre image et à notre ressemblance». Ce qui prouve que le Père et le Fils n’ont qu’une image. Il ne dit pas «à nos images», mais «à notre image» car il n’y a pas deux images inégales; c’est une seule et même image du Père et du Fils. Aussi le Fils est assis à la droite du Père, ce qui montre l’égalité de puissance. Le serviteur n’est pas assis avec le maître, il se tient debout en sa présence. Être assis marque la puissance du maître; être debout l’infériorité de l’esclave. Daniel va nous l’indiquer: «Je regardais jusqu’à ce que des trônes furent placés, et l’Ancien des jours s’assit. Des myriades de myriades d’anges le servaient, et des millions se tenaient devant lui». Isaïe dit aussi: «Je vis le Seigneur assis sur un trône élevé et sublime, et les séraphins se tenaient autour de lui»; et Michée: «Je vis le Seigneur Dieu d’Israël assis sur son trône, et toute l’armée du ciel se tenait à sa droite et à sa gauche». Partout, vous le voyez, les puissances célestes sont debout et le Seigneur assis. Si donc le Fils est assis, c’est qu’il possède le pouvoir suprême et non pas seulement la dignité de ministre. Paul savait bien que les choses sont ainsi. Écoutez: «L’Écriture dit, touchant les anges: Dieu a pris les esprits pour ses anges et les flammes pour ses ministres; et au Fils: Votre trône, ô Dieu, est éternel». Le trône indique la puissance royale. Puisque nous avons prouvé la souveraine autorité du Fils, adorons-le comme notre Seigneur et comme l’égal du Père. Lui-même nous le commande: «Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père». Unissons à une doctrine pure un zèle ardent et des oeuvres saintes, pour ne pas tronquer l’affaire de notre salut.

Le meilleur moyen de conserver ce zèle et cette pureté de vie, c’est de venir souvent ici entendre la parole de Dieu. Car ce que la nourriture est pour le corps, la doctrine divine l’est pour l’âme: «L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole procédant de la bouche de Dieu». Ne pas approcher de cette table sainte, c’est s’exposer à souffrir de la faim. C’est un châtiment et une punition dont Dieu nous menace: «Je leur enverrai, dit-il, non la famine du pain ni la soif de l’eau, mais la faim de la parole de Dieu». On a recours à toutes sortes de moyens pour écarter la faim du corps et l’on recherche celle de l’âme, qui est plus terrible et dont les ravages sont plus funestes. Quelle absurdité! Je vous en conjure, ne soyez pas si cruels pour vous-mêmes; préférez nos assemblées à toutes les occupations mondaines. Ce que vous gagnez peut-il compenser la perte que vous cause, à vous et à votre famille, l’absence de ces réunions? Quand vous trouveriez, en vous absentant, des monceaux d’or, vous perdriez encore parce que les biens spirituels l’emportent beaucoup sur les biens temporels. Ceux-ci, quelque grands qu’ils soient, ne nous suivent pas dans la vie future, ils ne nous accompagnent pas au ciel et ne nous assistent pas devant le terrible Juge mais, souvent même avant la mort, ils nous abandonnent, et s’ils restent jusqu’à la fin de la vie, ils ne vont jamais au-delà. Le trésor spirituel est une possession assurée, il nous suit et nous accompagne partout et nous donne une grande confiance pour paraître au tribunal de Jésus-Christ.

Si tel est l’avantage des assemblées en général, nous trouvons dans celles-ci un double profit: d’abord notre âme reçoit la rosée des divins enseignements, ensuite nous couvrons de confusion nos ennemis et nous remplissons nos frères de consolation. Dans une bataille, il est utile d’accourir sur le point le plus faible et le plus menacé. De même, nous devons tous accourir ici pour repousser les assauts de l’ennemi. Vous ne pouvez faire de longs discours? Vous n’avez pas le don d’instruire? Venez seulement, et cela suffit. Présents de corps, vous augmenterez le troupeau, vous encouragerez vos frères et vous couvrirez de honte vos ennemis. Si, en entrant dans l’église, un fidèle aperçoit peu d’assistants, il laisse éteindre son zèle, s’engourdit, devient négligent et paresseux, et se retire; ainsi, peu à peu, tout le peuple tombe dans la torpeur et le relâchement. Au contraire, s’il voit la foule accourir, s’empresser et affluer de toutes parts, quelle que soit sa nonchalance il devient bientôt plus zélé. Le choc fait jaillir des étincelles d’une pierre et cependant quoi de plus froid que la pierre, quoi de plus ardent que le feu? Le frottement triomphe de la nature de la pierre. Si cela arrive pour une pierre, à plus forte raison pour les âmes mises en contact et enflammées par les feux de l’Esprit Saint. Ne savez-vous pas que les premiers chrétiens n’étaient qu’au nombre de cent-vingt? Auparavant, il n’y en avait même que douze et l’un d’eux, Judas, s’étant perdu, ils n’étaient en tout que onze. Cependant, ces onze se multiplièrent jusqu’à cent-vingt, puis jusqu’à trois mille et cinq mille, et ils remplirent toute la terre de la connaissance de Dieu. La cause de cette propagation rapide, c’est que les fidèles ne quittaient pas l’assemblée, ils étaient toujours ensemble, réunis dans le temple, appliqués à la prière et à la lecture. Voilà pourquoi ils allumèrent un grand incendie, pourquoi ils ne se découragèrent jamais et soumirent toute la terre.

Imitons-les. N’est-ce pas une honte d’avoir moins de zèle pour l’Eglise que des femmes pour leurs voisines? Si elles voient une jeune fille pauvre, privée de tout secours, elles lui tiennent lieu de parents, la comblent de présents et assistent en grand nombre à son mariage. Les unes lui apportent des cadeaux, les autres l’honorent de leur présence, ce qui n’est pas peu car leur zèle cache sa misère et leur empressement voile sa pauvreté. Faites de même pour l’église. Accourons tous, voilons son indigence ou plutôt faisons cesser son abandon par notre nombreuse affluence.

«L’homme est le chef de la femme». La femme est l’aide de l’homme. Que le chef ne vienne donc pas à l’église sans le corps ni le corps sans le chef, mais que l’homme y vienne tout entier, accompagné des enfants. S’il est beau de voir un jeune arbre s’élancer de la racine d’un vieux tronc, il est bien plus beau de contempler un homme, créature bien supérieure aux arbres, environné de ses enfants comme de tendres rejetons; cela est non seulement beau mais utile. Car comme je le disais, on gagne beaucoup à venir aux assemblées. Nous admirons surtout le laboureur, non quand il cultive un champ déjà bien préparé mais quand il travaille avec ardeur une terre abandonnée et inculte. Ainsi faisait Paul: il évangélisait avec plus de zèle les peuples qui n’avaient pas encore entendu le nom de Jésus-Christ. Imitons-le pour le bien de l’Église et notre propre avantage. Chaque jour, assistons à l’assemblée. Si la concupiscence vous embrase, vous éteindrez plus facilement ses feux à la vue de ce temple; si vous êtes irrités, vous apaiserez sans peine la colère; si toute autre passion vous assiège, vous pourrez calmer la tempête et rétablir dans votre âme la sérénité et la paix.

Puissions-nous jouir tous de cette paix par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ à qui, avec le Père et le Saint Esprit, soit la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.

Amen.

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