Aujourd’hui, la résurrection de Lazare nous donne l’occasion de résoudre diverses questions qui sont pour beaucoup un sujet de scandale. Cette leçon, je ne sais comment, fournit aux hérétiques et aux Juifs un prétexte de contradiction, non pas fondée, loin de là, mais apparente et provenant de leurs mauvaises dispositions. Plusieurs hérétiques disent que «le Fils n’est pas semblable au Père». Pourquoi? «Parce qu’il dut prier pour ressusciter Lazare et qu’il n’aurait pu le ressusciter sans prier» et, disent-ils, «comment celui qui prie serait-il semblable à celui qui reçoit la prière? Or le Fils prie et le Père reçoit ses supplications». Mais ils blasphèment, ils ne comprennent pas que Jésus prie pour condescendre et se proportionner à la faiblesse des assistants. Dites-moi quel est le plus grand, de celui qui lave les pieds ou de celui à qui on les lave? Évidemment c’est ce dernier! Or notre Sauveur a lavé les pieds de Judas qui était avec les apôtres. Judas est-il donc plus grand que notre Seigneur, puisque Jésus-Christ lui a lavé les pieds? Touchez-vous du doigt l’absurdité? Lequel est le plus humble, de laver les pieds ou de prier? C’est certainement de laver les pieds. Pourquoi celui qui n’a pas dédaigné le plus humble office dédaignerait-il d’accomplir le plus noble? Tout cela se faisait par condescendance pour la faiblesse des Juifs, comme nous le verrons dans la suite de ce discours.

Les Juifs prétendent aussi y trouver une contradiction: «Comment, disent-ils, les chrétiens peuvent-ils honorer comme Dieu celui qui ignorait où Lazare était enseveli? Le Sauveur, en effet, dit à Marthe et à Marie, sœurs de Lazare: «Où l’avez-vous placé?» Ignorance, faiblesse: il ne sait où est Lazare et il serait Dieu?» Mais je veux les faire rougir de leur objection. Ô Juifs, vous accusez Jésus-Christ d’ignorance à cause de ces paroles: «Où l’avez-vous placé?» Dieu le Père ignorait donc, dans le paradis, où s’était caché Adam? Car il le cherchait dans le paradis et il l’appelait: «Adam, où es-tu?», c’est-à-dire «où es-tu caché?» Pourquoi Dieu n’indique-t-il pas tout d’abord le lieu où Adam, plein de confiance, s’entretenait autrefois avec lui? Pourquoi cette question: «Adam, où es-tu?» Adam répond: «J’ai entendu votre voix quand vous vous promeniez dans le paradis, j’ai craint parce que je suis nu, et je me suis caché». S’il y a ignorance dans un cas, il y a également ignorance dans l’autre. Jésus-Christ dit à Marthe et Marie: «Où l’avez-vous placé?» et vous l’accusez d’ignorance! Que pensez-vous en entendant Dieu dire à Caïn: «Où est ton frère Abel?» Si le Fils ignore, le Père ignore de même.

Prenons une autre preuve tirée de la sainte Écriture. Dieu dit à Abraham: «Le cri de Sodome et de Gomorrhe est monté jusqu’à moi. Je descendrai et je verrai si leurs œuvres répondent à ce cri qui est venu jusqu’à moi, je saurai s’il en est ainsi ou non». Dieu, qui «connaît toutes choses avant qu’elles soient», qui «sonde les cœurs et les reins», qui «connaît les pensées des hommes», dit: «Je descendrai et je verrai si leurs œuvres répondent à ce cri qui est venu jusqu’à moi»? Encore une fois, si vous accusez le Fils d’ignorance, soyez conséquents et accusez-en aussi le Père. Mais non, l’Ancien Testament ne prouve pas l’ignorance du Père, ni le Nouveau celle du Fils. Pourquoi dit-il: «Je descendrai et je verrai si leurs œuvres répondent à ce qui est venu jusqu’à moi»? «Le cri, dit-il, est monté jusqu’à moi mais je veux m’assurer par ma propre expérience. Ce n’est pas que j’ignore, c’est pour enseigner aux hommes à ne pas croire facilement toutes les accusations et à n’ajouter foi qu’après avoir examiné attentivement et par eux-mêmes». Voilà pourquoi il est dit ailleurs: «Ne croyez pas à toute parole». Rien ne trouble la vie des hommes comme la trop grande crédulité. Le prophète David nous le déclare: «Je persécutais celui qui médisait en secret de son prochain». Ce n’est donc pas par ignorance que le Sauveur demande «Où l’avez-vous placé?» et que le Père dit à Adam «Où es-tu?» et à Caïn «Où est ton frère Abel?», ou bien «Je descendrai et je verrai si leurs œuvres répondent au cri qui est venu jusqu’à moi».

Il nous est facile maintenant de répondre à ceux qui prétendent que Jésus-Christ pria par faiblesse avant de ressusciter Lazare. Suivez avec la plus grande attention. Lazare est mort, Jésus n’était pas là, il était en Galilée. Il dit à ses disciples:«Notre ami Lazare dort». Ceux-ci, croyant qu’il parlait d’un sommeil ordinaire, répondirent: «Seigneur, s’il dort, il sera guéri». Jésus leur dit ouvertement: «Lazare est mort». Le Sauveur vient ensuite à Jérusalem où était Lazare. La sœur de Lazare court à sa rencontre et lui dit: «Si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort». Si vous eussiez été ici? Vous êtes faible, ô femme! Elle ne sait pas que Jésus-Christ, absent de corps, est présent par la puissance de la divinité; elle mesure le pouvoir du divin Maître à la présence matérielle. Marthe lui dit: «Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort; et maintenant je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, il vous l’accordera». C’est donc pour répondre au désir de Marthe que le Sauveur prie. Dieu n’a pas besoin de prières pour ressusciter un mort. N’a-t-il pas opéré d’autres résurrections? Quand il rencontra à la porte de la ville un mort qu’on portait en terre, il ne fit que toucher la bière et «le mort se leva». Eut-il besoin de prière pour le ressusciter? Dans une autre circonstance, il ne dit qu’un mot à la jeune fille: «Talitha, cumi», et il la rendit vivante à ses parents. A-t-il eu besoin de prier?

Pourquoi parler du Maître? Les disciples, d’un mot, ressuscitent les morts. Une parole de Pierre n’a-t-elle pas rendu Tabitha à la vie? Les vêtements de Paul n’ont-ils pas opéré de nombreux prodiges? Voici quelque chose de plus admirable encore: l’ombre des apôtres ressuscite les morts: «On apportait les malades dans des lits, afin que l’ombre de Pierre couvrît quelqu’un d’eux, et aussitôt ils étaient guéris». Quoi donc? L’ombre des disciples ressuscite les morts et le Maître, pour ressusciter Lazare, aurait besoin de prier? Le Sauveur prie à cause de la faiblesse de Marthe! Elle lui dit: «Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort; maintenant je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, il vous le donnera». «Vous voulez une prière? Voici une prière!» La miséricorde du Sauveur est une fontaine où l’on peut remplir tout vase, quel qu’il soit: s’il est grand il contient beaucoup, peu s’il est petit. Marthe demande une prière et le Sauveur lui donne une prière. Un autre dit: «Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole, qu’il soit fait ainsi et mon serviteur sera guéri». Le Sauveur lui répondit: «Qu’il soit fait selon que vous avez cru». Un autre dit: «Venez, guérissez ma fille» et il répond: «Je vous suis». Le médecin proportionne ses remèdes aux désirs des hommes. Une femme touche en secret la frange de son vêtement et elle obtient en secret sa guérison. Chacun obtient selon sa foi. Marthe dit: «Je sais que tout ce que vous demanderez au Père, le Père vous le donnera». Elle a voulu une prière? Le Sauveur la lui accorde, non par nécessité mais par condescendance pour sa faiblesse, pour montrer qu’il n’est point opposé à Dieu mais que tout ce qu’il fait, son Père le fait aussi.

Dieu a formé l’homme dès le commencement, c’est l’œuvre du Fils aussi bien que du Père: «Faisons l’homme, dit-il, à notre image et à notre ressemblance». Jésus-Christ veut introduire le bon larron dans le paradis? Il prononce une parole et le larron entre au paradis! Et il n’a pas besoin de prière, quoique l’entrée en fût interdite à tous les enfants d’Adam, «car Dieu y avait placé une épée flamboyante pour la garder». Jésus-Christ, de son autorité, ouvre le paradis et y introduit le larron. Ô Seigneur, vous faites entrer un larron dans le paradis? Votre Père, pour un seul péché, en chasse Adam et vous y introduisez le larron chargé de mille crimes, de mille forfaits? Et pour cela une parole vous suffit? Oui! Car l’un ne s’est pas fait sans moi ni l’autre sans mon Père, «car je suis dans le Père et le Père est en moi».

La résurrection de Lazare ne fut pas l’œuvre de la prière! Pour vous en convaincre, écoutez cette prière: «Je vous rends grâces de ce que vous m’avez exaucé». Quoi donc? Est-ce là une prière, une supplication? «Je vous rends grâces de ce que vous m’avez exaucé. Pour moi, je sais bien que vous m’exaucez toujours». Si vous savez, Seigneur, que vous êtes toujours exaucé par le Père, pourquoi l’importuner au sujet de choses que vous connaissez? «Je sais bien, dit-il, que mon Père m’exauce toujours, mais je dis cela pour le peuple qui m’environne, afin que tous sachent que vous m’avez envoyé». Prie-t-il pour le mort? Fait-il des supplications pour ressusciter Lazare? Dit-il: «Mon Père, commandez au mort d’obéir; mon Père, ordonnez au tombeau de rendre le mort, de ne pas se fermer plus longtemps sur lui»? Mais «je dis cela pour le peuple qui m’environne, afin que tous sachent que vous m’avez envoyé». Ce qui se passe est moins un miracle qu’une instruction pour les spectateurs.

La prière n’est donc pas pour le mort mais pour les Juifs incrédules, «afin qu’ils sachent que vous m’avez envoyé». Comment reconnaître cette mission? Suivez, je vous en prie, avec la plus grande attention. «De ma propre autorité, semble-t-il dire, j’appelle le mort; de ma propre puissance je commande à la mort; au Père je dis: Mon Père; j’évoque Lazare du tombeau. Si le Père n’est pas mon père, que ce prodige n’ait pas lieu; s’il l’est, au contraire, que le mort obéisse pour l’instruction de ceux qui m’entourent». Pourquoi Jésus-Christ dit-il: «Lazare, venez dehors»? Il a prié et le mort n’est pas ressuscité; il dit «Lazare, venez dehors!» et le mort se lève. Ô tyrannie de la mort! Ô tyrannie sous laquelle gémissait cette âme! Ô enfer! Il prie et tu ne rends pas le mort? «Non!» répond-il. Pourquoi? «Je n’avais pas reçu d’ordre! Je suis établi gardien et je ne laisse sortir que sur un ordre formel. La prière ne s’adressait pas à moi, c’était pour les Juifs incrédules. Et à moins d’un ordre précis, je ne délivre personne. Pour délivrer l’âme j’attends la parole: Lazare, venez dehors!» Le mort entend l’ordre du Maître et aussitôt se brisent les chaînes du trépas. Que les hérétiques soient confondus et qu’ils disparaissent de la surface de la terre car vous le voyez par le texte même, le Christ prie non pour ressusciter Lazare mais pour condescendre à la faiblesse des assistants incrédules. «Lazare, venez dehors!» Pourquoi appelle-t-il le mort par son nom? Pourquoi? Parce qu’en s’adressant aux morts en général, il aurait ressuscité tous ceux qui étaient dans les tombeaux! Voilà pourquoi il dit «Lazare, venez dehors!» «Je vous appelle seul devant le peuple pour montrer par cet acte particulier les prodiges de l’avenir: j’ai ressuscité un mort, je ressusciterai la terre entière car je suis la résurrection et la vie«Lazare, venez dehors!» Et le mort sortit enveloppé de bandelettes. Ô merveille étonnante! Celui qui a arraché l’âme des liens de la mort, qui a brisé les portes de l’enfer, qui a broyé les portes d’airain et les verrous de fer, qui a délivré l’âme des chaînes de la mort, celui-là n’a pu déchirer les bandelettes du mort? Si, il le pouvait! Mais il ordonne aux Juifs d’ôter ces liens qu’ils avaient attachés eux-mêmes en ensevelissant le mort. De la sorte, ils devaient reconnaître leurs propres liens et se convaincre par leur expérience que c’était ce Lazare enseveli par eux, que Jésus-Christ était le Messie envoyé dans le monde par la bonté du Père et qu’il avait pouvoir sur la vie et sur la mort.

A lui avec le Père et le Saint Esprit, soient la gloire et l’empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.

Amen.

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