Encore les jeux du cirque, encore l’église déserte; ou plutôt non, puisque vous êtes venus, l’église n’a rien perdu. Le laboureur, à la vue de sa récolte en pleine maturité, s’inquiète peu des feuilles qui tombent. C’est le sentiment que j’éprouve car je vous regarde comme des fruits, et ces déserteurs de l’église comme des feuilles; ils ont été emportés par le vent des plaisirs mais la perte est médiocre puisque vous nous restez. A la vérité, leur négligence m’attriste mais votre assiduité me console. Au reste, ces gens-là, même lorsqu’ils viennent, ne sont pas présents; leur corps est ici, leur esprit divague au dehors. Pour vous, même en votre absence, vous êtes présents; votre corps est ailleurs, votre esprit est ici. Je voulais ne pas les épargner aujourd’hui mais réprimander des absents qui ne m’entendent pas, ce serait combattre des fantômes. J’attendrai pour cela qu’ils soient ici et avec la grâce de Dieu, j’essayerai de vous conduire aux pâturages accoutumés de la sainte Écriture. On a beau y puiser, c’est un océan qui ne tarit jamais. Soyez dociles et attentifs. Sur mer, tous les passagers peuvent dormir pourvu que le pilote veille; il n’y a aucun danger: sa vigilance, son habileté suffisent à tout. Il n’en est pas de même ici: l’orateur a beau s’appliquer, si les auditeurs n’apportent pas la même attention, la parole tombe inutilement, ne trouvant pas de coeurs préparés à la recevoir.

Il faut donc être attentif et vigilant car il s’agit d’une affaire importante. Ce n’est pas pour de l’or, de l’argent, des richesses périssables que nous naviguons, mais pour la vie future et les trésors du ciel. Les voies différentes par lesquelles les hommes peuvent s’avancer dans la vie sont plus nombreuses encore que sur terre ou sur mer, et quiconque ne saura pas se diriger sûrement fera un funeste naufrage. Vous tous qui voguez avec nous, montrez non l’insouciance des passagers mais le zèle et la vigilance des pilotes. Pendant que les autres dorment, les pilotes, assis au gouvernail, examinent les routes de la mer et les profondeurs du ciel, et guidés par le cours des astres, ils dirigent les navires en toute sûreté. Un autre ne pourrait naviguer plus intrépidement en plein jour qu’ils ne le font au milieu de la nuit, lorsque la mer paraît le plus terrible; ils manœuvrent, attentifs et impassibles; ils considèrent non seulement les voies de l’océan et le cours des astres mais aussi la direction des vents; et telle est leur habileté que souvent, lorsque la tempête se lève plus violente et prête à engloutir les vaisseaux, ils savent par la disposition des voiles éviter tout danger; leur science triomphe des efforts des vents et arrache les passagers au naufrage. Si ces pilotes, parcourant la mer pour des richesses temporelles, montrent une telle vigilance, à plus forte raison doit-il en être ainsi de nous. Car la négligence aurait des conséquences plus graves et la vigilance un résultat plus heureux pour nous que pour eux. Notre barque n’est pas formée de planches mais des saintes Écritures; ce ne sont pas les astres du ciel qui nous conduisent, c’est le soleil de justice qui dirige notre course; assis au gouvernail, nous n’attendons pas le souffle du zéphyr mais la douce influence du Saint Esprit. Veillons donc, examinons attentivement toutes les voies. Nous allons encore parler de la gloire du Fils unique.

Naguère, nous avons montré que la compréhension de l’essence divine surpasse infiniment la science de l’homme, des anges, des archanges et de toute créature, et que le Fils unique et le Saint Esprit seuls connaissent clairement cette essence. Maintenant, transportons la lutte sur un autre terrain. Nous cherchons si le Fils a la même vertu, la même puissance, la même substance que le Père, ou plutôt, nous ne le cherchons pas car, par la grâce de Jésus-Christ, nous l’avons trouvé et nous le croyons fermement, mais nous voulons le démontrer à ceux qui ont l’impudence de le nier. J’ai honte, je rougis d’aborder ce sujet: qui de vous ne rirait de nous voir occupés à prouver et démontrer des choses si évidentes? N’est-ce pas se condamner soi-même que de chercher si le Fils est consubstantiel au Père? Car une telle conduite est en contradiction non seulement avec l’Écriture mais avec l’opinion générale des hommes et la nature des choses. Que l’engendré soit de la même substance que l’engendrant, cela se voit, non seulement pour les hommes mais pour les animaux, pour les arbres mêmes. N’est-il pas absurde, quand cette loi est immuable parmi les plantes, les hommes et les animaux, de vouloir la violer et la renverser en Dieu seul? Cependant, ne nous contentons pas de ces raisons tirées de la nature des choses, et passons aux saintes Écritures, dont les paroles prouveront ce dogme. Ce n’est pas nous, fidèles, ce sont ces incrédules qui sont dignes de risée, eux qui repoussent des choses si claires et qui résistent à la vérité.

Quelles objections élèvent-ils contre la croyance universelle? Si, de ce que Jésus-Christ est appelé Fils, il s’ensuit qu’il est consubstantiel, nous sommes aussi consubstantiels, nous tous, car nous sommes appelés fils. N’est-il pas écrit: «J’ai dit: Vous êtes tous des dieux et les fils du Très-Haut»? Ô imprudence! Ô folie extrême! Comme ces hérétiques mettent à nu leur démence! Quand nous parlions de l’Incompréhensible, ils s’arrogeaient ce qui est le propre du Fils et prétendaient connaître Dieu aussi parfaitement qu’il se connaît lui-même. Maintenant que nous parlons de la gloire du Fils, ils veulent le rabaisser à leur niveau: «Nous aussi, disent-ils, nous sommes appelés fils, et nous ne sommes pas pour cela consubstantiels à Dieu». Vous êtes appelés fils, oui, mais le Christ est Fils; vous en avez le nom, Lui la réalité. Vous êtes appelés fils mais non comme lui, fils unique; vous n’habitez pas le sein du Père, vous n’êtes pas la «splendeur de la gloire» ni «la figure de la substance» ni «la forme de Dieu». Si notre premier raisonnement ne suffit pas, laissez-vous du moins persuader par les passages de l’Écriture qui prouvent la noble origine de notre Sauveur. Dans les textes suivants, Jésus-Christ montre qu’il ne diffère en rien du Père quant à la substance: «Celui qui me voit, voit mon Père», «Mon Père et moi nous sommes un»; quant à la puissance: «Comme le Père ressuscite les morts et leur donne la vie, ainsi le Fils vivifie qui il veut»; quant au culte: «Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père»; quant à l’autorité de législateur: «Mon père agit et moi aussi».

Mais laissant de côté tous ces textes, ils refusent de prendre le mot Fils dans son sens propre par la raison qu’ils sont eux-mêmes honorés de ce nom, et ils rabaissent jusqu’à eux le Fils de Dieu, en s’appuyant sur ces paroles: «J’ai dit: Vous êtes tous des dieux et les fils du très-Haut». Puisque, à vous entendre, le Fils, malgré ce nom, n’a rien de plus que vous et n’est pas vraiment Fils, il s’ensuit que le Père, malgré le nom de Dieu, n’a rien de plus que vous puisqu’il vous a aussi communiqué ce nom. Car de la même manière que vous êtes appelés fils, vous êtes appelés Dieu. Ce nom de Dieu, bien qu’il vous soit donné, vous n’osez dire que ce soit une simple dénomination sans réalité mais vous reconnaissez que le Père est vrai Dieu; de même ainsi craignez de vous comparer au Fils et ne dites pas: «moi aussi je suis appelé fils, et puisque je n’ai pas la même substance que le Père, lui non plus n’est pas consubstantiel». Car tout ce que nous avons dit ci-dessus montre qu’il est vrai Fils et qu’il a la même substance que le Père. Ces paroles, en effet: «Il est la figure et la forme de Dieu», ne prouvent-elles pas l’identité de substance? En Dieu, il n’y a ni forme ni visage.

«Mais, direz-vous, il y a des textes contraires: il est dit par exemple que le Fils prie le Père. S’il a la même puissance, la même essence, s’il opère tout par sa vertu, pourquoi prie-t-il?» A cette objection je veux en ajouter d’autres en vous citant divers passages où Jésus-Christ s’humilie dans son langage. Seulement je vous ferai une observation: nous avons beaucoup d’excellentes raisons qui expliqueront les passages de l’Écriture où Jésus-Christ semble humilié. Au contraire, pour rendre raison de ceux où il est exalté, vous ne trouverez qu’une seule explication, que j’ai déjà exposée: c’est qu’il veut nous montrer sa noble origine. Comprenez-moi bien: les textes que vous nous citerez, nous pouvons les interpréter dans le sens de notre croyance; ceux que nous vous apporterons, aucune interprétation ne les fera cadrer avec vos erreurs, en sorte que si vous persistez à entendre vos textes comme vous faites, vous devrez aboutir à la conséquence absurde qu’il y a contradiction dans l’Écriture. Car dire: «Comme le Père ressuscite les morts et leur donne la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il veut» et ensuite prier au lieu d’agir, c’est une contradiction pour vous. Pour que toute difficulté disparaisse pour vous comme pour nous, il vous faut pénétrer avec nous les raisons pour lesquelles Jésus-Christ est quelquefois humilié dans le langage de l’Écriture. Quelles sont donc ces raisons? La première et la principale, c’est qu’il a revêtu notre chair; il veut, en s’abaissant, convaincre ses contemporains et les siècles futurs que son corps n’est pas une ombre ou un fantôme mais une réalité. Après tant de textes qui prouvent son humanité, des malheureux, poussés par le démon, ont osé nier l’Incarnation, soutenir que le Fils n’a pas pris un corps, et détruire ainsi le plus grand témoignage de la bonté divine. Que serait-ce donc si Jésus-Christ n’avait pas employé ce langage humble? Qui aurait évité cet abime? N’entendez-vous pas nier l’Incarnation par Marcion, Manès, Valentin et beaucoup d’autres? Ainsi Jésus-Christ tient ce langage humble et si éloigné de son essence ineffable pour nous contraindre à croire l’Incarnation. Car le démon s’est efforcé de détruire cette foi parmi les hommes, sachant bien que s’il y réussissait, c’en était fait de tout le reste.

Une autre raison, c’est la faiblesse des auditeurs de Jésus-Christ qui, le voyant et l’entendant pour la première fois, ne pouvaient comprendre la sublimité de sa doctrine. Ce que j’avance n’est pas une simple conjecture, je veux vous le prouver par l’Écriture. Quand le langage du Sauveur était élevé, sublime, digne de sa gloire, que dis-je? Élevé, sublime et digne de sa gloire? Quand il dépassait quelque peu la portée de l’intelligence humaine, ils étaient troublés, scandalisés. Quand au contraire Jésus-Christ parlait simplement, comme homme, ils accouraient pour l’entendre. Où en est la preuve? Dans Jean surtout. Il leur dit: «Abraham votre Père a souhaité mon jour, il l’a vu et s’en est réjoui»; ils répondent: «Vous n’avez pas encore quarante ans et vous avez vu Abraham?». Ils le regardaient donc comme un homme. Jésus-Christ reprend: «Avant qu’Abraham fût, je suis»; et les Juifs prennent des pierres pour les lui jeter. Une autre fois, après avoir longtemps parlé des mystères, il ajoute: «Le pain que je donnerai pour la vie du monde, c’est ma chair», et ils répondent: «Ce discours est dur, qui peut l’entendre? Et plusieurs de ses disciples l’abandonnèrent et ne le suivirent plus». Que faire? Toujours parler un langage relevé au risque d’éloigner et de rebuter les âmes qu’il voulait gagner à sa doctrine? Ce ne serait pas le fait de la miséricorde divine. Jésus-Christ avait dit: «Celui qui écoute ma parole ne mourra jamais» et ils s’écrient: «N’avons-nous pas bien dit que vous êtes possédé du démon? Abraham est mort, les Prophètes sont morts, et vous dites: Celui qui écoute ma parole ne mourra jamais». Qu’y a-t-il d’étonnant qu’il en fût ainsi de la foule quand il en était de même des chefs? L’un d’eux, Nicodème, vint avec d’excellentes dispositions trouver Jésus-Christ et lui dit: «Maître, nous savons que vous êtes venu de Dieu». Cependant, son intelligence trop faible ne put comprendre la doctrine du baptême car après ces paroles de Jésus-Christ: «Quiconque ne renaît de l’eau et de l’Esprit ne peut voir le royaume de Dieu», il tombe dans le doute et dit: «Comment un homme déjà vieux peut-il naître? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère une seconde fois, pour naître de nouveau?» Que répond Jésus-Christ? «Si vous ne me croyez pas quand je vous parle des choses de la terre, comment me croirez-vous quand je vous parlerai des choses du Ciel?» Plus tard, au temps de sa Passion, après avoir fait des milliers de miracles, après avoir clairement manifesté sa puissance, il dit: «Vous verrez le Fils de l’Homme venant sur les nuées» et à ces mots, le grand prêtre indigné déchire ses vêtements. Comment parler à ces hommes qui repoussent tout langage relevé? Il ne faut donc pas s’étonner qu’à des auditeurs si faibles et si rampants le Christ n’ait rien dit de grand, rien de sublime sur lui-même.

Ce qui précède vous montre assez pourquoi Jésus-Christ parle de lui avec tant de modestie. Je veux encore vous en donner une autre raison. Quand le langage de Jésus-Christ est plus relevé, les Juifs se scandalisent, se troublent, se retirent, insultent et s’enfuient. Si, au contraire, il est simple et commun, ils accourent et écoutent avec attention. Ils se retirent puis, à ces paroles: «Je ne fais rien de moi-même, et je dis ce que mon Père m’a enseigné», ils reviennent aussitôt. Pour nous montrer qu’ils crurent à cause de la simplicité de ses paroles, l’évangéliste ajoute: «Lorsqu’il disait ces choses, plusieurs crurent en lui». Partout vous pouvez voir le même résultat. Voilà pourquoi il parle tantôt en homme, tantôt en Dieu et d’une manière digne de sa noble origine; par là, tout en condescendant à la faiblesse de ses auditeurs, il maintient l’intégrité du dogme. Cette condescendance, si elle eût été continuelle, aurait pu faire douter de sa divinité dans les siècles futurs; il y a pourvu et malgré les négligences, les injures, l’abandon qu’il prévoyait, il parla cependant pour établir ce dogme. Il expliqua même la raison de la simplicité de son langage; cette raison, c’est que les Juifs ne pouvaient pas encore comprendre la sublimité des révélations qu’il avait à leur faire. Pourquoi prêcher ces vérités sublimes à des hommes qui ne voulaient ni écouter ni comprendre, s’il n’eût voulu, par cette prédication inutile aux Juifs, nous instruire nous et ceux qui viendront après nous, nous donner une juste idée de lui-même et nous indiquer qu’il s’est abaissé dans son langage parce que les Juifs ne pouvaient le comprendre? Quand donc vous lisez l’Evangile, songez que Jésus-Christ proportionne son langage, non à sa propre essence mais à la faible intelligence de ses auditeurs.

Voulez-vous une troisième raison? Ce n’est pas seulement à cause de son Incarnation et de la faiblesse des auditeurs qu’il parle quelquefois de lui-même avec une grande modestie; c’est encore pour nous enseigner l’humilité: telle est la troisième raison des abaissements de Jésus-Christ. Il nous prêche cette vertu par ses discours et par ses œuvres; il est modeste en paroles et en actions. «Apprenez, dit-il, que je suis doux et humble de cœur» et ailleurs: «Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir». Il voulait, par ses paroles et ses actions, nous enseigner à être humbles, à ne jamais rechercher les premières places mais à nous contenter des dernières. Il avait de nombreux motifs de tenir un pareil langage.

Il y a une quatrième raison, qui n’est pas la moins forte. La voici: les rapports intimes des personnes divines auraient pu faire supposer qu’il n’y en a qu’une. Il a voulu prévenir cette erreur où, malgré cette précaution, plusieurs sont tombés. Ainsi Sabellius l’Africain, à cause de ces paroles: «Mon Père et moi nous sommes un» et «Celui qui me voit, voit mon Père»; paroles qui indiquent l’égalité du Fils avec le Père, Sabellius, dis-je, prétend dans son impiété qu’il n’y a qu’une personne et qu’une hypostase. Ces raisons ne sont pas les seules: c’était encore pour qu’on ne le crût pas la substance première et inengendrée, ou plus grand que le Père. Paul semble aussi avoir redouté cette doctrine perverse et impie. Après avoir dit: «Jésus-Christ doit régner jusqu’à ce qu’il lui ait mis ses ennemis sous les pieds… Il a tout mis sous ses pieds», l’Apôtre ajoute: «Excepté celui qui lui a tout soumis»; addition inutile s’il n’avait pas craint cette erreur diabolique. Souvent encore, pour apaiser la jalousie des Juifs, calmer les soupçons de ses interlocuteurs, Jésus-Christ tempère son langage. Par exemple: «Si je rends témoignage de moi-même, mon témoignage n’est pas véritable». En parlant ainsi, son intention n’est pas de leur avouer qu’il soit capable de mensonge, mais de leur reprocher qu’ils l’en soupçonnent.

On pourrait encore trouver plusieurs autres raisons qui nous rendraient compte de la simplicité du langage que tient Jésus-Christ en parlant de lui-même. Mais vous, essayez d’expliquer les passages où Jésus-Christ est exalté autrement que par la raison que nous avons donnée, savoir qu’il voulait révéler sa divinité: je vous défie d’y parvenir. Un prince peut, sans s’avilir, parler de lui-même en termes simples: c’est de la modestie; un esclave qui exalte ses grandeurs se fait mépriser: c’est de l’orgueil! Voilà pourquoi nous louons tous le prince qui s’humilie et personne ne loue l’esclave qui se vante. Si donc le Fils était bien inférieur au Père, comme vous le dites, il ne devrait pas dans ses paroles se donner comme l’égal du Père: ce serait de la jactance. Mais qu’étant égal au Père, il s’abaisse et s’humilie, personne ne peut l’en blâmer: cela fait son éloge et c’est le plus beau spectacle, et le plus instructif à proposer aux hommes.

Entrons plus avant dans la question et vous verrez que nous ne sommes pas en contradiction avec l’Écriture. Examinons la première raison et montrons comment, à cause de son Incarnation, il tient un langage au-dessous de son essence divine. Étudions, si vous le voulez, la prière qu’il adresse à son Père. Suivez attentivement, je veux reprendre d’un peu plus haut. Jésus-Christ avait achevé la cène dans cette nuit sainte où il devait être livré. Je l’appelle sainte parce que d’elle découlent tous les biens qui inondent la terre. Le traître était avec les onze disciples et pendant le repas, Jésus-Christ dit: «Un de vous me trahira». Souvenez-vous de ces paroles, et quand nous traiterons de la prière, vous verrez pourquoi il prie ainsi. Admirez l’attention du Seigneur. Il ne dit pas «Judas me trahira»: ce reproche direct aurait rendu le traître plus impudent. Mais quand celui-ci, tourmenté par sa conscience, répond: «Est-ce moi, Seigneur?», Jésus ajoute: «Vous l’avez dit». Même en ce moment, il ne l’accuse point, il le laisse se juger lui-même. Judas n’en devint pas meilleur et, ayant pris le morceau, il sortit. Après son départ, Jésus, s’adressant à ses disciples, leur dit: «Je vous serai à tous une occasion de scandale». Pierre, prenant la parole, dit: «Quand tous se scandaliseraient, pour moi, je ne me scandaliserai point». Jésus reprit: «En vérité, je vous le dis, avant que le coq chante, vous me renoncerez trois fois». Pierre, ayant encore nié, Jésus le laissa. «Vous ne croyez pas mes paroles, vous me contredisez», les actions vous apprendront qu’il ne faut pas contredire le Seigneur. Souvenez-vous encore de ces paroles: elles nous serviront quand nous expliquerons la prière. Il indique le traître, il annonce la fuite de ses disciples et sa mort: «Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées». Il prédit qui le reniera, quand et combien de fois, et le tout avec exactitude. Après tout cela, après avoir assez montré qu’il connaissait l’avenir, il va au jardin des Oliviers et prie. Les hérétiques prétendent qu’il prie comme Dieu, nous disons qu’il prie comme homme. Jugez vous-mêmes, mes frères, et par la gloire du Fils unique, prononcez sans prévention. Je plaide devant des amis, toutefois je vous en prie, que votre jugement soit impartial, sans égards pour moi, sans haine contre eux. A n’examiner la chose qu’en elle-même, il est évident que ce n’est pas comme Dieu qu’il prie car Dieu ne prie pas, il est adoré; il reçoit nos prières, il n’en fait point. Mais à cause de leur impudence, je veux, par les paroles de cette prière, vous montrer que Jésus-Christ prie comme homme, comme revêtu de notre chair. Quand Jésus s’humilie dans son langage, son humilité est si profonde que les plus téméraires sont forcés de convenir que son langage est bien au-dessous de son essence ineffable et infinie.

Examinons cette prière: «Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi. Cependant non comme je veux, mais comme vous voulez». Ici, posons une question aux Anoméens. Ignore-t-il s’il est possible ou non d’éviter ce calice, celui qui vient de dire pendant la cène: «Un de vous me trahira… Il est écrit… Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées… Je vous serai à tous une occasion de scandale» et en s’adressant à Pierre: «Vous me renierez… vous me renierez trois fois»? L’ignore-t-il, dites-moi? Qui oserait le soutenir? Si la mort du Seigneur avait été un secret pour les anges et les prophètes, on pourrait jusqu’à un certain point soutenir que Jésus-Christ l’aurait ignorée. Mais c’était une chose si publique que les hommes ne l’ignoraient pas: ils en avaient une connaissance exacte, ils savaient que Jésus-Christ devait mourir, et mourir sur la croix. Bien des années auparavant, David, parlant au nom du Messie, disait: «Ils ont percé mes mains et mes pieds». Remarquez qu’il emploie le passé pour le futur: il nous montre par là que sa prophétie se réalisera aussi certainement que s’est réalisé un événement déjà passé. Isaïe annonçait la même chose: «Comme une brebis qu’on va égorger, comme un agneau muet devant celui qui le tond». Jean, en voyant l’agneau, disait: «Voici l’agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde», c’est-à-dire «celui qui a été prédit». Et voyez, il ne l’appelle pas simplement agneau mais agneau de Dieu. En s’exprimant ainsi, il veut le distinguer d’un autre agneau, l’agneau des Juifs. Celui-ci était offert pour une nation seulement, celui-là est offert pour toute la terre; le sang de l’un guérissait les plaies corporelles des Juifs seuls, le sang de l’autre purifie le monde entier. L’agneau des Juifs n’opérait pas ces effets par sa propre puissance, mais c’est comme figure de l’agneau de Dieu qu’il avait cette vertu.

Où sont donc ceux qui disent: «Jésus-Christ est appelé fils et nous aussi» et qui, à cause de cette communauté de noms, le rabaissent à notre niveau? Voici deux agneaux: ils ont un même nom mais la distance entre eux est infinie. Ici, malgré ce nom commun à tous deux, vous ne supposez aucune parité; de même, malgré le nom de fils, ne rabaissez donc pas jusqu’à vous le Fils unique! Mais pourquoi tant discuter sur des choses évidentes? Si Jésus-Christ prie comme Dieu, il y a en lui opposition, lutte et contradiction. Il dit ici: «Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi»; il hésite, il repousse la passion. Ailleurs, ayant annoncé que le Fils de l’Homme serait trahi, flagellé, et Pierre s’étant écrié: «A Dieu ne plaise, cela ne vous arrivera pas», il le réprimande fortement en ces termes: «Retirez-vous de moi, satan, vous n’êtes un sujet de scandale, parce que vous ne goûtez pas les choses de Dieu mais celles des hommes». Il venait de le louer et de le féliciter, et il l’appelle Satan; ce n’est pas pour l’outrager, il veut montrer par ce reproche, non que telle fut la pensée de Pierre mais que son langage était si étrange que quiconque parlerait ainsi, fût-ce même Pierre, mériterait d’être appelé Satan. Ailleurs, il dit: «J’ai désiré avec ardeur de manger cette pâque avec vous». Pourquoi dit-il cette pâque? Il avait déjà célébré cette fête avec eux. Pourquoi donc désire-t-il cette pâque plus qu’une autre? Parce qu’après, c’était la croix. Et encore: «Mon Père, glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie». Dans beaucoup d’autres passages, il prédit sa passion et la désire: c’est pour cela qu’il est venu. Pourquoi dit-il donc s’il est possible? Il nous montre la faiblesse de la nature humaine qui ne voulait pas quitter la vie présente, qui hésitait et tergiversait à cause de l’amour que Dieu, dès l’origine, lui avait donné pour cette vie. Après de telles paroles, quelques-uns osent dire que le Fils ne s’est pas incarné. Sans ces témoignages, que diraient-ils donc? Ici il parle comme Dieu et il désire sa passion; là comme homme il la fuit et la repousse. Il acceptait volontiers la passion puisqu’il dit: «J’ai le pouvoir de quitter la vie, et j’ai le pouvoir de la reprendre. Personne ne me la ravit, c’est de moi-même que je la quitte». Comment dit-il donc: «Non comme je veux, mais comme vous voulez»? Il n’y a rien d’étonnant qu’avant sa mort il ait mis tant de soin à prouver la vérité de sa chair, lui qui, après sa résurrection, voyant l’incrédulité de son disciple, n’hésite pas à lui montrer ses blessures, les marques des clous, et à lui faire toucher ses cicatrices, en disant: «Regardez et voyez, un esprit n’a ni chair ni os».

Voilà pourquoi il n’a pas voulu apparaître dès l’origine à l’état d’homme fait; mais il est conçu, il nait, il est allaité et il reste sur la terre tout le temps nécessaire pour attester son humanité. Car souvent les anges et Dieu lui-même se sont montrés sous une forme humaine; ils n’avaient pas un corps véritable, ce n’était qu’une apparence. Pour distinguer son avènement de ces apparitions et pour montrer qu’il était vraiment incarné, il est conçu, enfanté, nourri, couché dans une crèche, non en secret mais dans une hôtellerie, devant une grande multitude, de sorte que sa naissance peut être connue de tous. Aussi les prophètes annoncent-ils non seulement qu’il est homme mais aussi qu’il est conçu, mis au monde et nourri comme les autres enfants. Isaïe s’écrie: «Voici qu’une vierge concevra et enfantera un fils, et on l’appellera Emmanuel; il mangera le beurre et le miel», «Un petit enfant nous est né; un fils nous est donné». Voyez comment ils ont prédit son enfance. Interrogez l’hérétique: est-ce Dieu qui craint, qui tremble, qui hésite, qui est plongé dans la tristesse? S’il répond oui, retirez-vous, mettez-le au rang ou plutôt au-dessous du diable. Car celui-ci n’a pas osé le dire. S’il répond que tout cela ne peut convenir à Dieu, concluez: «donc Jésus-Christ ne prie pas comme Dieu».

Si c’étaient là les paroles de Dieu, il en résulterait encore une autre absurdité. En effet, ces paroles montrent non seulement l’angoisse de l’âme mais l’apparition de deux volontés: celle du Père et celle du Fils. Ce texte: «Non comme je veux, mais comme vous voulez», ce texte dis-je, le prouve. Les hérétiques ne l’admettent pas et quand, pour prouver la puissance, nous citons le passage: «Mon Père et moi nous sommes un», ils prétendent qu’il s’agit de la volonté et disent que le Père et le Fils n’ont qu’une volonté. Si le Père et le Fils n’ont qu’une volonté, comment Jésus-Christ dit-il: «Non comme je veux, mais comme vous voulez»? En effet: s’il parle comme Dieu, il y a contradiction et il en résulte une foule d’absurdités; s’il parle comme homme, son langage se conçoit et l’on ne peut rien y objecter. Car que la chair repousse la mort, il n’y a rien de surprenant, c’est naturel. Or Jésus-Christ a pris toute notre nature, excepté le péché, et il l’a prise complètement afin de fermer la bouche aux hérétiques. Par ces paroles: «S’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi», «non comme je veux, mais comme vous voulez», il montre qu’il a vraiment revêtu notre chair, qui a horreur de la mort. Car il est de la chair de craindre la mort, de trembler et d’être dans les angoisses. Tantôt Jésus-Christ la laisse abandonnée à elle-même, afin qu’en montrant sa faiblesse il atteste sa nature; tantôt il la voile pour prouver qu’il n’est pas seulement homme. On aurait cru à son humanité s’il l’avait toujours montrée; et s’il avait toujours accompli des œuvres divines, on aurait douté de l’Incarnation. Voilà pourquoi, dans ses paroles et ses actes, il mêle le divin et l’humain. De la sorte, il ôte tout prétexte à la folie de Paul de Samosate et à la démence de Marcion et de Manès. Voilà pourquoi encore il prédit l’avenir comme Dieu, et le redoute comme homme.

Je voudrais vous exposer les autres raisons et vous montrer, par les faits mêmes, que la prière du Sauveur, ici preuve de son humanité, sert ailleurs à soutenir la faiblesse des auditeurs. Car s’il tient un langage humble, ce n’est pas seulement à cause de son Incarnation mais aussi pour les divers motifs énumérés ci-dessus. Cependant, afin de ne pas noyer ce discours dans la multitude de détails qu’il nous reste à donner, arrêtons-nous, remettons la suite à un autre jour et terminons par l’exhortation à la prière.

Nous en avons déjà parlé souvent et il faut encore y revenir. Les étoffes teintes une fois seulement perdent facilement leur éclat; plongées dans le bain longtemps et à plusieurs reprises, elles conservent indestructible la délicatesse de leur couleur. Ainsi en est-il de nos âmes: en entendant souvent les mêmes choses, nous devenons pour ainsi dire imbus et tout pénétrés d’ineffaçables enseignements. Écoutons donc avec attention car rien n’est plus puissant que la prière: rien ne lui est comparable. Un roi tout brillant de pourpre n’égale point celui qui prie et que glorifie son union avec Dieu. Si en présence de l’armée, des généraux, des chefs et des consuls, quelqu’un s’avance et s’entretient familièrement avec le roi, il attire sur soi tous les yeux et acquiert par là un éclat nouveau. Tels sont ceux qui prient. Quel honneur en effet qu’en présence des anges, des archanges, des séraphins, des chérubins et de toutes les autres vertus, un homme s’avance avec une entière confiance et s’entretienne avec leur souverain Maître. Mais outre l’honneur, nous tirons encore le plus grand avantage de la prière, même avant d’être exaucés. Car en levant les mains au ciel et en invoquant Dieu, on se sépare des affaires temporelles, on se transporte par la pensée dans la vie future et l’on contemple déjà les splendeurs célestes. Dans le temps de la prière, si elle est bien faite, on n’est plus de cette vie, les transports de la colère s’apaisent sans peine, les ardeurs de la cupidité s’éteignent, les fureurs de l’envie se calment avec la plus grande facilité. Il nous arrive alors la même chose qui se passe dans la nature, au lever du soleil, selon la description du Prophète: «Vous avez répandu les ténèbres, dit-il, et la nuit a été faite; c’est alors que passent toutes les bêtes des forêts; les lionceaux, en rugissant après leur proie, cherchent la nourriture que Dieu leur a donnée. Le soleil se lève; elles rentrent et vont se coucher dans leurs retraites». De même qu’aux premiers rayons du soleil toutes les bêtes s’enfuient et se cachent dans leurs repaires, ainsi en est-il de la prière: comme un rayon elle s’échappe de nos lèvres, illumine notre âme, chasse et met en fuite toutes les passions brutales et les fait rentrer dans leurs cavernes, pourvu que nous priions avec attention, avec une âme ardente et un esprit vigilant. Alors le démon se retire. Quand un maître parle à un esclave, aucun autre esclave, même des plus confiants, n’oserait venir troubler cet entretien; à plus forte raison les déraisonnables, si odieux au Seigneur, ne pourront-ils nous empêcher de parler à Dieu si nous le faisons avec le zèle convenable. La prière, c’est le port contre la tempête, l’ancre du salut, le bâton du vieillard, le trésor des pauvres, la sûreté des riches, la guérison des maladies, la gardienne de la santé. La prière nous conserve nos biens intacts et écarte promptement les maux. Survient-il une tentation? Elle est facilement repoussée. Une perte de richesses ou toute autre affliction? Tout est bientôt réparé. La prière chasse la tristesse, excite la gaieté; elle est la source de plaisirs continuels, la mère de la sagesse.

Celui qui prie avec attention, fût-il le plus pauvre, devient le plus riche; celui qui ne prie pas, au contraire, fût-il assis sur le trône impérial, est le plus pauvre de tous les hommes. Achab n’était-il pas roi? N’avait-il pas des monceaux d’or et d’argent? Mais parce qu’il ne priait pas, il lui fallut faire chercher Elie, un homme sans habitation qui n’avait pour tout vêtement qu’une peau de brebis. Ô roi, qui possédez de si grands trésors, vous cherchez un homme qui ne possède rien! Oui, dit-il, car à quoi me servent ces richesses? Le Prophète a fermé le ciel et tout me devient inutile. Vous le voyez, Elie était plus riche que ce roi Car jusqu’à ce qu’il eût parlé, le roi avec toute son armée était réduit à la dernière misère. Ô merveille! Elie n’a pas même de quoi se vêtir et il ferme le ciel. Et c’est cette pauvreté qui lui donne une telle prérogative. Parce qu’il ne possède rien ici-bas, il jouit de cette grande puissance. Il n’a qu’à parler pour faire descendre du ciel d’immenses trésors. Ô bouche, source de pluies fécondes! Ô langue, qui verse des ondées bienfaisantes! Ô voix, qui répand toutes sortes de biens! Contemplant toujours cet homme pauvre et riche, riche parce qu’il est pauvre, méprisons les choses présentes et soupirons après les biens futurs. De cette manière nous jouirons des uns et des autres.

Puissions-nous tous les obtenir par la grâce et la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui avec le Père et le Saint-Esprit soit la gloire, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.

Amen.

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