Vidi supra montem Syon agnum stantem, etc…

Saint Jean vit un agneau se tenir sur la montagne de Sion, et par-devant il avait inscrit sur son front son nom et le nom de son Père, et avait debout près de lui cent quarante-quatre mille. Il dit que c’étaient tous des vierges, et «ils chantaient un chant nouveau que personne ne pouvait chanter si ce n’est eux, et ils suivaient l’agneau partout où il allait».

Les maîtres païens disent que Dieu a ordonné les créatures de telle sorte que toujours l’une est au-dessus de l’autre, et que les plus élevées touchent les moins élevées et les moins élevées les plus élevées. Ce que les maîtres ont dit avec des mots scellés, cela, un autre le dit de façon manifeste, et il dit que «la chaîne d’or est la nature nue limpide qui est élevée en Dieu, et qui ne goûte rien de ce qui lui est extérieur, et qui saisit Dieu. Chacune touche l’autre, et la plus élevée a le pied posé sur la tête de l’inférieure». Toutes les créatures touchent Dieu, non pas selon leur nature créée; et ce qui est créé, il lui faut être brisé si le bien doit en sortir. Il faut que la coque soit fendue en deux si le noyau doit sortir. Tout cela vise un dépassement, car l’ange, en dehors de cette nue nature, ne sait pas plus que ce bois; oui, l’ange, sans cette nature, n’a pas davantage que n’a une mouche sans Dieu.

Il dit: «Sur la montagne». Comment cela doit-il advenir que l’on parvienne à cette limpidité? Ils étaient vierges, et étaient en haut sur la montagne, et étaient fiancés à l’agneau et refusés à toutes créatures, et suivaient l’agneau partout où il allait. Certaines gens suivent l’agneau aussi longtemps que tout va bien pour eux mais dès lors que cela ne va pas selon leur volonté, ils rebroussent chemin. Cela n’est pas entendu dans ce sens, car il dit: «Ils suivaient l’agneau partout où il allait.» Si tu es vierge et que tu es fiancé à l’agneau et refusé à toutes créatures, alors tu suis l’agneau partout où il va; tu ne te trouves pas alors désarçonné lorsque viennent souffrances de la part de tes amis ou de la part de toi-même par quelque tentation.

Il dit: «Ils étaient en haut». Ce qui est en haut, cela ne souffre pas de ce qui est sous lui, mais seulement lorsque quelque chose est au-dessus de lui qui soit plus élevé qu’il n’est. Un maître incroyant dit: «Aussi longtemps que l’homme est près de Dieu, il est impossible qu’il souffre». L’homme qui est en haut et refusé à toutes créatures et fiancé à Dieu, celui-là ne souffre pas; et devrait-il souffrir, le cœur de Dieu s’en trouverait atteint.

Ils étaient «sur la montagne de Sion». Sion veut dire contempler; Jérusalem veut dire paix. Comme je l’ai dit récemment au Mariengarten, ces deux choses contraignent Dieu et les as-tu en toi, il lui faut alors se trouver engendré en toi. Je veux vous raconter une histoire en partie: Notre Seigneur allait une fois au milieu d’une grande foule. Alors une femme vint et dit: «Si je pouvais toucher les bords de son vêtement, je serais guérie». Alors Notre Seigneur dit: «J’ai été touché». «De par Dieu! dit saint Pierre, comment dis-tu, Seigneur, que tu as été touché? Une grande multitude t’entoure et te presse.»

Un maître dit que «nous vivons de la mort». Si je dois manger une poule ou un bœuf, il faut qu’avant cela il soit mort. On doit prendre sur soi les souffrances et on doit suivre l’agneau dans la souffrance et dans la joie. Les Apôtres prenaient sur eux également souffrance et joie, c’est pourquoi leur était doux tout ce qu’ils souffraient; ils aimaient autant la mort que la vie.

Un maître païen pose les créatures comme égales à Dieu. L’Écriture dit que nous devons «devenir égaux à Dieu». Egal, c’est mauvais et trompeur. Si je m’égale à un homme et si je trouve un homme qui est égal à moi, cet homme se comporte comme s’il était moi et il ne l’est pas et trompe. Mainte chose s’égale à l’or: elle ment et n’est pas or. De même, toutes choses s’égalent à Dieu et elles mentent et toutes elles ne le sont pas. L’Écriture dit que nous devons être égaux à Dieu or un maître païen, qui parvint à cela par perception naturelle, dit: «Dieu peut aussi peu souffrir ce qui est égal qu’il peut souffrir de n’être pas Dieu». Ressemblance est quelque chose qui n’est pas en Dieu; il y a un être-un dans la déité et dans l’éternité, ou plutôt égalité ce n’est pas un. Serais-je un, je ne serais pas égal. Il n’est rien d’étranger dans l’unité, il y a pour moi être-un dans l’éternité, non être-égal.

Il dit: «Ils avaient leur nom et le nom de leur Père inscrits sur leurs fronts». Quel est notre nom et quel est le nom de notre Père? Notre nom est que nous devons être engendrés et le nom du Père est engendrer, car la déité rayonne hors de la limpidité première, qui est une plénitude de toute limpidité, ainsi que je l’ai dit au Mariengarten. Philippe dit: «Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit.» Il vise en premier que nous devons être Père; en second lieu nous devons être grâce car le nom du Père est engendrer, il engendre en moi son égal. Si je vois un mets qui est égal à moi, alors provient de là un amour. Il en est de même: le Père céleste engendre en moi son égal, et de cette égalité provient un amour, c’est l’Esprit Saint. Celui qui est le père, celui-là engendre l’enfant de façon naturelle; celui qui présente l’enfant au baptême, celui-là n’est pas son père. Boèce dit: «Dieu est un bien qui se tient immobile et qui meut toutes choses». Que Dieu soit immobile, cela met toutes choses en mouvement. Il y a quelque chose de si heureux, et met toutes choses en mouvement, en sorte qu’elles retournent de là où elles ont flué, et cela demeure immobile en lui-même. Et plus une chose quelconque est noble, plus elle se meut de façon constante. Le fond les pousse toutes. Sagesse et bonté et vérité ajoutent quelque chose, Un n’ajoute rien que le fond de l’être.

Il dit maintenant: «Dans leur bouche aucun mensonge n’a été trouvé.» Aussi longtemps que je possède la créature et que la créature me possède, c’est mensonge; et cela n’a pas été trouvé dans leur bouche. C’est un signe d’un homme bon qu’il loue les gens de bien; que si un homme bon me loue, alors je suis vraiment loué; mais si me loue un méchant, alors je suis vraiment outragé; que si un homme méchant m’offense, alors je suis vraiment loué. «Ce dont le coeur est plein, de cela parle la bouche.» C’est toujours le signe d’un homme bon qu’il parle volontiers de Dieu car ce avec quoi les gens ont commerce, ils en parlent volontiers. Ceux qui ont commerce avec des outils, ceux-là parlent volontiers des outils. Ceux qui ont commerce avec les sermons, ceux-là parlent volontiers des sermons. Un homme bon ne parle volontiers que de Dieu.

Il est une puissance dans l’âme dont j’ai souvent parlé, et l’âme serait-elle toute ainsi, elle serait incréée et incréable. Or il n’en est pas ainsi. Selon l’autre partie, elle a un regard vers le temps et une dépendance à son égard, et là elle touche le créé et est créée: intellect; cette puissance n’est pas loin, ni à l’extérieur. Ce qui est au-delà de la mer ou à mille lieux, cela lui est aussi proprement connu et présent que ce lieu où je me tiens. Cette puissance est vierge et suit l’agneau partout où il va. Cette puissance prend Dieu nu pleinement dans son être essentiel: elle est dans l’unité, non pas égale dans l’égalité.

Saint Jean, dans une vision, vit sur le mont Sion un agneau debout, et près de lui cent-quarante-quatre mille qui n’étaient pas terrestres et n’avaient pas le nom de femmes. Ils étaient tous vierges et se tenaient au plus près de l’agneau, et là où l’agneau s’engageait, là ils s’engageaient derrière lui, et chantaient tous avec l’agneau un chant étrange, et avaient leur nom et le nom de leur Père inscrit devant sur leur tête.

Or Jean dit qu’il vit un agneau debout sur la montagne. Je dis que Jean était lui-même la montagne sur laquelle il vit l’agneau, et qui veut voir le divin agneau, il lui faut lui-même être la montagne et parvenir à ce qu’il a de plus élevé et à ce qu’il a de plus limpide.

La seconde chose qu’il dit est qu’il vit l’agneau debout sur la montagne. Ce qui se tient sur quelque chose d’autre, cela touche, avec sa face inférieure, la face supérieure de ce qui est au-dessous. Dieu touche toutes choses et demeure intouché. Dieu est au-dessus de toutes choses, un se-tenir dans soi-même et son se-tenir contient toutes les créatures. Toutes les créatures ont une face supérieure et une face inférieure; cela Dieu ne l’a pas. Dieu est au-dessus de toutes choses et nulle part ne se trouve touché par rien. Toutes les créatures cherchent en dehors d’elles-mêmes, chacune en l’autre ce qu’elle n’a pas; cela Dieu ne le fait pas. Dieu ne cherche pas en dehors de lui-même. Ce que toutes les créatures ont, cela Dieu l’a pleinement en lui. Il est le sol, le cercle de toutes les créatures. Il est certes vrai que l’une est avant l’autre, et pour le moins que l’une se trouve engendrée par l’autre. Néanmoins, elle ne lui donne pas son être; elle conserve quelque chose de ce qui est sien. Dieu est un se-tenir simple, un résider dans soi-même. Chaque créature, selon la noblesse de sa nature, plus elle réside dans soi-même, plus elle s’offre à l’extérieur. Une simple pierre comme un tuffeau n’atteste rien de plus que le fait qu’elle est une pierre. Mais une pierre précieuse, qui a grande puissance en ce qu’elle a un se-tenir, un résider dans soi-même, en cela même dresse en même temps la tête et regarde vers le dehors. Les maîtres disent qu’aucune créature n’a un résider aussi grand dans soi-même que corps et âme, et qu’aucune non plus n’a un sortir aussi grand que l’âme, selon sa partie supérieure.

Or il dit: «Je vis l’agneau debout». De quoi nous pouvons tirer de bons enseignements. L’un: l’agneau donne nourriture et vêtement et le fait très volontiers, et cela doit charmer notre entendement que nous ayons tant reçu de Dieu et qu’il le fasse de façon si aimable; cela doit nous contraindre à ne rien chercher en toutes nos œuvres que sa louange et son honneur. Le second: l’agneau se tenait debout. Il est très doux qu’un ami se tienne près de son ami. Dieu se tient près de nous et il se tient à demeure près de nous, constant et immobile. Or il dit: «Près de lui [ils] se tenaient en grand nombre; chacun d’eux avait inscrit par-devant sur sa tête son nom et le nom de son Père». C’est pour le moins le nom de Dieu qui doit être inscrit sur nous. Nous devons porter l’image de Dieu en nous, et sa lumière doit luire en nous si nous voulons être Jean.

Pour que cela nous advienne, qu’à cela Dieu nous aide.

Amen.

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