Sermon 22

Ave, gratia plena…

Cette parole que j’ai dite en latin, elle est écrite dans le saint évangile et signifie en français: «Sois saluée, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi!» Le Saint Esprit descendra d’en haut, de son trône le plus élevé, et viendra en toi à partir de la lumière du Père éternel.

Ici trois choses sont à entendre: en premier lieu l’infériorité de la nature angélique; en second lieu qu’il se reconnut indigne d’appeler la Mère de Dieu par son nom; en troisième lieu qu’il ne parle pas à elle seulement mais plutôt à une grande multitude, à toute âme bonne qui désire Dieu.

Je dis: «Marie n’aurait-elle pas conçu Dieu d’abord spirituellement qu’il ne serait jamais né d’elle de façon corporelle». Une femme dit à Notre Seigneur: «Bienheureux le corps qui t’a porté.» Alors Notre Seigneur dit: N’est pas seulement bienheureux le corps qui m’a porté, «bienheureux plutôt sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la gardent». Il est plus précieux à Dieu qu’il soit né spirituellement de toute vierge ou de toute âme bonne que d’être né corporellement de Marie. En cela est à entendre que nous sommes un Fils unique que le Père a éternellement engendré. Lorsque le Père engendra toutes les créatures, alors il m’engendra et je fluai au dehors avec toutes les créatures et demeurai pourtant intérieurement dans le Père. De la même manière que la parole que je dis maintenant bondit en moi, en second lieu je me repose sur cette image, en troisième lieu je l’exprime à l’extérieur et vous la recevez tous et cependant elle demeure à proprement parler en moi. C’est ainsi que je suis demeuré dans le Père. Dans le Père sont les images de toutes les créatures. Ce bois-ci a une image intellectuelle en Dieu; elle n’est pas seulement intellectuelle mais plutôt elle est un intellect limpide.

Le bien le plus grand que Dieu ait jamais fait à l’homme, ce fut qu’il devint homme. Ici je raconterai une histoire qui convient bien à cela. Il y avait un homme riche et une femme riche. Un accident arriva à la femme qui fit qu’elle perdit un œil; elle en fut fort affligée. Alors l’homme vint à elle et dit: «Dame, pourquoi êtes-vous si affligée? Vous ne devez pas vous affliger de ce que vous avez perdu un œil.» Alors elle dit: «Seigneur, je ne m’afflige pas de ce que j’ai perdu un œil, je m’afflige de ce qu’il me semble que vous m’en aimerez moins.» Alors il dit: «Dame, je vous aime.» Peu de temps après, il s’arracha lui-même un œil et vint trouver la femme et dit: «Dame, pour que vous croyiez que je vous aime, je me suis fait égal à vous: moi aussi je n’ai qu’un œil.»

Il en est ainsi de l’homme: il put à peine croire que Dieu l’a en si grand amour jusqu’au jour où Dieu s’arracha lui-même un œil et revêtit la nature humaine. C’est ce que veut dire «est devenu chair». Notre Dame dit: «Comment cela adviendra-t-il?» Alors l’ange dit: «Le Saint Esprit descendra en toi d’en haut», du trône le plus élevé, du Père de la lumière éternelle.

In principio: «Un enfant nous est né, un fils nous a été donné», un enfant selon l’infériorité de la nature humaine, un Fils selon la déité éternelle. Les maîtres disent: «Toutes les créatures œuvrent dans la volonté d’enfanter et dans la volonté de s’égaler au Père». Un autre maître dit: «Toute cause opérante opère en vue de sa fin en sorte qu’elle trouve répit et repos dans sa fin». Un maître dit: «Toutes les créatures opèrent selon leur limpidité première et selon leur perfection la plus haute». Feu en tant que feu n’embrase pas: il est si limpide et si subtil qu’il n’embrase pas, mais plutôt la nature du feu enflamme et déverse dans le bois sec sa nature et sa clarté selon sa perfection la plus haute. C’est ainsi que Dieu a fait: Il a créé l’âme selon la perfection la plus haute et a déversé en elle toute sa clarté dans la limpidité première, et est cependant demeuré sans mélange.

J’ai dit récemment en un lieu: «Lorsque Dieu créa toutes les créatures, Dieu n’aurait-il pas auparavant engendré quelque chose qui fût incréé, qui en lui eût porté les images de toutes les créatures, (c’est l’étincelle, comme j’ai dit naguère au monastère des Saints-Macchabées, à supposer que vous n’ayez pas été là en vain), cette petite étincelle est si apparentée à Dieu qu’elle est un unique Un non séparé, et porte en soi l’image de toutes les créatures, images sans images et images par-delà les images.»

Une question fut débattue hier à l’Ecole entre de grands clercs: «Je m’émerveille», dis-je, «que l’Ecriture soit dotée d’une telle plénitude que personne ne puisse aller au fond de la moindre de ses paroles» et si vous me demandez, du fait que je suis un Fils unique que le Père céleste a éternellement engendré, si j’ai été Fils éternellement en Dieu, je dis alors: «Oui et non. Oui, un Fils selon que le Père m’a éternellement engendré et non Fils selon l’état de non-engendrement.»

In principio: Ici nous est donné à entendre que nous sommes un Fils unique que le Père a éternellement engendré hors de la « ténèbre cachée » de l’être caché éternel demeurant intérieurement dans le premier commencement de la limpidité première, qui est là une plénitude de toute limpidité. Ici je me suis éternellement reposé et ai dormi dans la connaissance cachée du Père éternel, demeurant intérieurement inexprimé. Hors de cette limpidité il m’a engendré éternellement comme son Fils unique dans la même image de sa paternité éternelle, afin que je sois Père et engendre celui par qui j’ai été engendré. De la même manière que si quelqu’un se tenait devant une haute montagne et criait: «Es-tu là?», l’écho et la résonance lui répliqueraient: «Es-tu là?» S’il disait: «Sors!», l’écho lui dirait aussi: «Sors!». Oui, qui dans cette lumière verrait un morceau de bois, celui-ci deviendrait un ange et deviendrait doué d’intellect, et non seulement doué d’intellect, il deviendrait un limpide intellect dans la limpidité première qui là est une plénitude de toute limpidité. Ainsi fait Dieu: il engendre son Fils unique dans la partie la plus élevée de l’âme. En même temps qu’il engendre son Fils unique en moi, je l’engendre en retour dans le Père. Il n’en fut pas autrement lorsque Dieu engendra l’ange alors que lui-même naquit de la Vierge.

J’ai pensé (il y a de cela plusieurs années) au cas où je me trouverais interrogé sur ce qui fait que chaque brin d’herbe est si inégal aux autres, et il advint de fait que je fus interrogé sur ce qui fait qu’ils sont si inégaux. Je dis alors: «Que tous les brins d’herbe soient si égaux, c’est encore plus étonnant». Un maître dit: «Que tous les brins d’herbe soient si inégaux, cela provient de la surabondance de la bonté de Dieu qu’il déverse avec surabondance dans toutes les créatures, afin que sa seigneurie s’en trouve d’autant plus révélée». Je dis alors: «Il est plus étonnant que tous les brins d’herbe soient aussi égaux», et je dis: «De même que tous les anges sont un ange dans la limpidité première, tout à fait Un, ainsi tous les brins d’herbe dans la limpidité première sont-ils Un, et toutes choses là sont Un».

J’ai pensé parfois, tandis que je venais ici, que l’homme dans le temps peut en venir à pouvoir contraindre Dieu. Si j’étais ici en haut et disais à quelqu’un: «Monte!», cela serait difficile. Si je disais plutôt: «Assieds-toi!», cela serait facile. Ainsi fait Dieu. Lorsque l’homme s’humilie, Dieu ne peut pas se retenir, de par sa bonté propre il lui faut s’abaisser et s’épancher dans l’homme humble, et à celui qui est le plus petit il se donne le plus et se donne à lui pleinement. Ce que Dieu donne, c’est son être, et son être fait sa bonté, et sa bonté fait son amour. Toute souffrance et toute joie proviennent d’amour. J’ai pensé en chemin, lorsque je devais venir ici, que je ne voulais pas venir ici car je serais inondé de larmes par amour. Quand avez-vous été inondés de larmes par amour? Laissons cela. Joie et souffrance proviennent d’amour. L’homme ne doit pas craindre Dieu car celui qui le craint, celui-là le fuit. Cette crainte est une crainte dommageable.

Mais c’est une crainte comme il faut, celle qui craint de perdre Dieu. L’homme ne doit pas le craindre, il doit l’aimer, car Dieu aime l’homme avec toute sa perfection la plus haute. Les maîtres disent que toutes choses opèrent selon qu’elles veulent engendrer et veulent s’égaler au Père, et ils disent: «La terre fuit le ciel; si elle fuit vers le bas, elle parvient au ciel vers le bas; fuit-elle vers le haut, elle parvient à ce qui du ciel est le plus bas». La terre ne peut fuir si bas que la terre ne se déverse en elle et ne la rende fertile, que ce lui soit agréable ou non. Ainsi fait l’homme qui s’imagine fuir Dieu et ne peut pourtant pas le fuir: tous les recoins lui sont une révélation. Il s’imagine fuir Dieu et s’engouffre pourtant dans son sein. Dieu engendre son Fils unique en toi, que ce te soit agrément ou souffrance, que tu dormes ou que tu veilles, il fait ce qui est sien. Je disais récemment: qu’est-ce donc qui serait responsable de ce que l’homme ne le goûte pas, et qu’est-ce qui serait responsable du fait que sa langue serait chargée d’autre impureté, c’est-à-dire des créatures? De la même façon que chez un homme à qui toute nourriture est amère et n’a pas de goût pour lui, qu’est-ce qui est responsable de ce que la nourriture n’a pas de goût pour nous? Responsable du fait que nous n’avons pas de sel? Le sel est l’amour divin. Aurions-nous l’amour divin, nous goûterions Dieu et toutes les œuvres que Dieu a jamais opérées, et nous recevrions toutes choses de Dieu, et opérerions toutes les mêmes œuvres qu’il opère. Dans cette égalité nous sommes tous un Fils unique. Lorsque Dieu créa l’âme, il la créa selon sa plus haute perfection, pour qu’elle soit une fiancée du Fils unique. Etant donné que celui-ci le savait bien, il voulut sortir hors de sa chambre secrète, du trésor de la paternité éternelle dans laquelle il a sommeillé éternellement, demeurant à l’intérieur inexprimé.

In principio: Dans le premier commencement de la limpidité première, le Fils a ouvert la tente de sa gloire éternelle, et pour cette raison est venu de là, du Très-Haut, parce qu’il voulait élever son amie à qui le Père l’avait fiancé éternellement, en sorte qu’il l’a reconduise au Très-Haut dont elle est venue, et il est écrit en un autre lieu: «Vois! ton roi vient à toi.» C’est pourquoi il sortit et s’en vint en bondissant comme un chevreau et souffrit sa peine par amour; et il ne sortit pas qu’il ne veuille rentrer à nouveau dans sa chambre avec sa fiancée. Cette chambre est la ténèbre silencieuse de la paternité cachée. Quand il sortit du Très-Haut, il voulut rentrer à nouveau avec sa fiancée dans le tout-limpide, et voulut lui révéler l’intimité cachée de sa déité cachée, là où il repose avec lui-même et avec toutes les créatures.

In principio, cela signifie en français un point de départ de tout être, comme je l’ai dit à l’Ecole. Je dis encore plus: c’est une fin de tout être, car le premier commencement est en vue de la fin ultime. Oui, Dieu lui-même ne repose pas là où il est le premier commencement; il repose là où il est une fin et un repos de tout être, non pas de telle sorte que cet être soit anéanti mais plutôt qu’il se trouve accompli là dans sa fin ultime selon sa perfection la plus haute. Qu’est-ce que la fin ultime? C’est la ténèbre cachée de la déité éternelle, et c’est inconnu et ne fut jamais connu et ne sera jamais connu. Dieu demeure là en lui-même inconnu, et la lumière du Père éternel a lui là éternellement à l’intérieur, et la ténèbre ne saisit pas la lumière.

Pour que nous parvenions à cette vérité, qu’à cela nous aide la vérité dont j’ai parlé.

Amen.

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