Sermon 23

«Jésus ordonna à ses disciples de monter dans une barque et leur ordonna de traverser la fureur.» Pourquoi appelle-t-on la mer une fureur? Parce qu’elle se met en fureur et est agitée.

Il «ordonna à ses disciples de monter». Qui veut entendre cette parole et veut être disciple du Christ, il lui faut monter et élever son intellect par delà toutes les choses corporelles, et il lui faut traverser «la fureur» de l’inconstance des choses éphémères. Aussi longtemps qu’est là quelque versatilité, que ce soit malice ou colère ou tristesse, cela couvre l’intellect en sorte qu’il ne peut pas entendre la parole. Un maître dit: «Qui doit entendre choses naturelles et aussi choses matérielles, il lui faut dénuder son entendement de toutes les autres choses». Je l’ai dit souvent aussi: lorsque le soleil déverse son éclat sur les choses corporelles, ce qu’alors il peut saisir il le rend subtil et l’entraîne vers le haut avec lui; si l’éclat du soleil le pouvait, il l’entraînerait dans le fond d’où il a flué. Mais lorsqu’il l’entraîne vers le haut dans l’air et que cela est alors dilaté en soi-même et chaud de par le soleil et que cela monte ensuite vers le froid, il éprouve un contrecoup de par ce froid et se trouve projeté vers le bas en pluie ou en neige. Il en est ainsi du Saint Esprit: il élève l’âme vers le haut, et l’enlève, et l’attire vers le haut avec lui, et si elle était prête il l’entraînerait vers le fond d’où elle a flué. Il en est ainsi lorsque le Saint Esprit est dans l’âme: c’est ainsi qu’elle monte car il l’entraîne alors avec lui. Mais lorsque le Saint Esprit se retire de l’âme, elle tombe vers le bas, car ce qui est de la terre cela tombe vers le bas mais ce qui est de feu, cela tournoie vers le haut. C’est pourquoi il faut que l’homme ait foulé aux pieds toutes les choses qui sont terrestres et tout ce qui peut couvrir l’entendement, pour que là rien ne demeure que seulement ce qui est égal à

l’entendement. L’âme opère-t-elle encore dans l’entendement, alors elle lui est égale.

L’âme qui a ainsi transcendé toutes choses, celle-là le Saint Esprit l’élève et l’enlève avec lui dans le fond d’où il a flué. Oui, il l’emporte dans son image éternelle d’où elle a flué, dans l’image selon laquelle le Père a formé toutes choses, dans l’image où toutes choses sont Un, dans la largeur et dans la profondeur où toutes choses retrouvent leur fin. Celui qui veut parvenir là, il lui faut avoir foulé aux pieds toutes les choses qui sont inégales à cela, et qui veut écouter la Parole et veut être disciple de Jésus le salut.

Or notez-le, Saint Paul dit: «Lorsque nous contemplons à visage dénudé l’éclat et la clarté de Dieu, alors nous nous trouvons formés en retour et formés intérieurement dans l’image qui est comme une image de Dieu et de la déité». Lorsque la déité se donna pleinement à l’intellect de Notre Dame, parce qu’il était nu et limpide, alors il conçut Dieu en soi, et de la surabondance de la déité cela jaillit et s’écoula dans le corps de Notre Dame, et un corps fut formé par le Saint Esprit dans le corps de Notre Dame. Et n’aurait-elle pas porté la déité dans l’intellect, elle ne l’aurait jamais conçu corporellement. Un maître dit: «C’est une grâce particulière et un grand don qu’avec l’aile de la connaissance l’on s’envole vers le haut et élève l’intellect vers Dieu, et que l’on se trouve transporté de clarté en clarté, et avec la clarté dans la clarté».

L’intellect de l’âme, c’est là le plus élevé de l’âme. Lorsqu’il est fixé en Dieu, alors il se trouve emporté par le Saint Esprit dans l’image, et uni à elle. Et avec l’image et avec le Saint Esprit, il se trouve conduit et introduit dans le fond. Là où le Fils est formé à l’intérieur, là aussi l’âme doit se trouver formée à l’intérieur. Celle donc qui est ainsi introduite et qui est enfermée et enclose en Dieu, à celle-là toutes créatures sont soumises, comme à Saint Pierre: aussi longtemps sa pensée fut simplement enfermée et enclose en Dieu, alors la mer se referma sous ses pieds en sorte qu’il marcha sur l’eau; aussitôt qu’il se détourna de cette pensée, il sombra.

C’est certes un grand don que l’âme se trouve ainsi introduite par le Saint Esprit, car de même que le Fils est appelé une Parole, ainsi le Saint Esprit est appelé un Don, ainsi l’Écriture le nomme-t-elle. J’ai dit souvent aussi: Amour prend Dieu en tant qu’il est bon; s’il n’était pas bon, il ne l’aimerait pas et ne le prendrait pas pour Dieu. Sans bonté il n’aime rien. Mais l’intellect de l’âme prend Dieu en tant qu’il est un être limpide, un être suréminent. Mais être et bonté et vérité sont d’ampleur égale car dans la mesure où l’être est, alors il est bon et est vrai. Or les maîtres prennent bonté et la placent au-dessus d’être: cela couvre l’être et lui fait un pelage, car cela est ajouté. Derechef ils le prennent tel qu’il est vérité: Être est-il vérité? Oui, car vérité est liée à l’être puisqu’il dit à Moïse: « Celui qui est, celui-là m’a envoyé.» Saint Augustin dit: «La vérité est le Fils dans le Père, car vérité est liée à l’être». Etre est-il vérité? Qui interrogerait à ce propos nombre de maîtres, ils diraient: «Oui!». Qui m’aurait interrogé moi-même, j’aurais dit: «Oui!». Mais maintenant je dis: «Non!» car vérité est aussi ajoutée. Maintenant, ils le prennent selon qu’il est Un, car Un est plus proprement Un que ce qui est uni. Ce qui est Un, tout autre est ôté et pourtant, cela même qui est ôté, cela même est ajouté dès lors qu’il y a changement.

Et s’il n’est ni bonté, ni être, ni vérité, ni Un, qu’est-il alors? Il n’est rien de rien, il n’est ni ceci ni cela. Penses-tu encore quelque chose qu’il serait, cela il ne l’est pas. Où l’âme doit-elle alors prendre vérité? Ne trouve-t-elle pas vérité là où elle se trouve formée à l’intérieur dans une Unité, dans la limpidité première, dans l’impression de l’essentialité limpide? Ne trouve-t-elle pas là vérité? Non, elle ne trouve à saisir aucune vérité ou plutôt de là vient vérité, de là est issue vérité.

Saint Paul fut ravi au troisième ciel. Que sont maintenant les trois ciels, notez-le! Le premier est un détacher de toute corporéité, le second un se rendre étranger à tout ce qui est image, le troisième un connaître nu et sans intermédiaire en Dieu.

Or il est une question: «Si l’on avait touché Saint Paul dans le temps où il était ravi, l’aurait-il ressenti?» Je dis oui! Lorsqu’il était enclos dans l’enceinte de la déité, l’aurait-on touché avec une pointe d’aiguille qu’il l’eût perçu, car Saint Augustin dit dans le livre De l’âme et de l’esprit: «L’âme est créée comme sur une crête entre temps et éternité. Avec les sens inférieurs elle s’exerce dans le temps avec les choses temporelles; selon la puissance supérieure elle saisit et éprouve intemporellement des choses éternelles». C’est pourquoi je dis que si l’on avait touché Saint Paul avec une pointe d’aiguille dans le temps de son ravissement, il l’eût perçu car son âme demeura dans son corps comme la forme dans sa matière. Et comme le soleil éclaire l’air et l’air la terre, ainsi son esprit reçut lumière limpide de Dieu et l’âme de l’esprit et le corps de l’âme. Ainsi est manifeste la façon dont Paul se trouva ravi et pourtant demeura. Il fut ravi selon ce qui est de l’esprit, il demeura selon ce qui est de l’âme.

La seconde question: «Saint Paul a-t-il eu cette connaissance en dehors du temps ou dans le temps?» Je dis: Il connut en dehors du temps car il ne connut pas par les anges, qui sont créés dans le temps, mais il connut par Dieu, qui était avant le temps, que jamais temps ne saisit.

La troisième question: «Etait-il en Dieu ou Dieu en lui?» Je dis: Dieu connaissait en lui, et lui comme n’étant pas en Dieu. Prenez une comparaison: le soleil luit à travers le verre et tire l’eau de la rose; cela vient de la finesse de la matière du verre et de la puissance génératrice du soleil; c’est ainsi que le soleil engendre dans le verre et non le verre dans le soleil. Il en fut ainsi de Saint Paul: lorsque le clair soleil de la déité illumina son âme, alors se trouva tiré de la rose lumineuse de son esprit le flot de l’amoureuse contemplation divine dont parle le prophète: «L’impétuosité du flot réjouit ma cité», c’est-à-dire de mon âme; et cela lui advint certes de par la clarté de son âme: c’est par là que l’amour pénétra de par la puissance d’engendrement de la déité.

La communauté avec le corps égare, de sorte que l’âme ne peut entendre aussi limpidement que l’ange. Mais dans la mesure où l’on connaît sans les choses matérielles, dans cette mesure l’on est angélique. L’âme connaît du dehors, Dieu entend en lui-même par lui-même, car il est une origine de toutes choses, et que Dieu nous aide éternellement à parvenir à cette origine.

Amen.

Pin It on Pinterest

Share This