Sermon 25

Moyses orabat dominum deum suum etc…

J’ai dit un petit mot en latin, qui se trouve écrit dans l’épître que l’on lit aujourd’hui au propre du temps, et ce mot dit en français: «Moïse demanda à Dieu son Seigneur: Seigneur, pourquoi ton courroux se tourne-t-il contre ton peuple? Alors Dieu lui répondit et dit: Moïse, laisse-moi me courroucer, accorde-moi que je me courrouce et me venge de mon peuple! Et Dieu fit une promesse à Moïse et dit: Je veux t’élever et veux te rendre grand et veux étendre ta race et veux te faire seigneur d’un grand peuple. Moïse dit: Seigneur, efface-moi du livre des vivants ou épargne ce peuple.»

Que veut-il dire lorsqu’il dit: «Moïse pria Dieu, son Seigneur»? En vérité, Dieu doit-il être ton seigneur, il te faut être son serviteur; et opères-tu ensuite ton œuvre pour ton propre profit ou pour ton plaisir ou pour ta propre béatitude, en vérité tu n’es pas son serviteur car tu ne recherches pas uniquement l’honneur de Dieu, tu recherches ton profit propre. Pourquoi dit-il: «Dieu, son Seigneur»? Dieu veut-il que tu sois malade et voudrais-tu être en bonne santé, Dieu veut-il que ton ami meure et voudrais-tu qu’il vive contre la volonté de Dieu, en vérité Dieu ainsi ne serait pas ton Dieu. Aimes-tu Dieu et es-tu ensuite malade: en nom Dieu!; ton ami meurt-il: en nom Dieu!; perds-tu un œil: en nom Dieu!; et cet homme serait comme il faut! Mais es-tu malade et pries-tu Dieu pour la santé: la santé t’est alors plus chère que Dieu; alors il n’est pas ton Dieu: il est Dieu du royaume céleste et du royaume terrestre mais il n’est pas ton Dieu!

Or prêtez attention à ce que Dieu dit: «Moïse, laisse-moi me courroucer!» Or vous pourriez dire: Pourquoi Dieu se courrouce-t-il? Pour rien d’autre qu’en raison de la perte de notre propre béatitude, nous ne recherchons pas ce qui est sien: ainsi Dieu souffre-t-il de ce que nous agissons contre notre béatitude. A Dieu rien ne pouvait advenir de plus douloureux que le martyre et la mort de Notre Seigneur Jésus Christ son Fils unique, qu’il souffrit pour notre béatitude. Or prêtez attention à ce que Dieu dit: «Moïse, laisse-moi me courroucer!» Or voyez ce que peut un homme bon auprès de Dieu.

C’est une vérité certaine et une vérité nécessaire: qui donne sa volonté totalement à Dieu, celui-là capte Dieu et lie Dieu de sorte que Dieu ne peut rien que ce que l’homme veut. Celui qui donne totalement sa volonté à Dieu, il s’empare de Dieu et attache Dieu en sorte que Dieu ne peut que ce que l’homme veut. Celui qui à Dieu donne totalement sa volonté, à celui-là Dieu donne sa volonté en retour de façon si totale et si propre que la volonté de Dieu devient le propre de l’homme, et Dieu a juré sur lui-même qu’il ne peut rien que ce que l’homme veut car Dieu ne devient le propre de personne qui ne soit d’abord devenu le propre de Dieu. Saint Augustin dit: «Seigneur, tu ne deviens le propre de personne qui ne soit devenu auparavant ton propre.»

Nous assourdissons Dieu nuit et jour et disons: «Seigneur, que ta volonté advienne!», et lorsque advient la volonté de Dieu, nous sommes courroucés, et cela n’est pas comme il faut! Lorsque notre volonté devient volonté de Dieu, c’est bien; mais lorsque la volonté de Dieu devient notre volonté, cela est de loin meilleur!

Lorsque ta volonté devient volonté de Dieu, si alors tu es malade tu ne voudrais pas être en bonne santé contre la volonté de Dieu mais tu voudrais que volonté de Dieu soit que tu sois en bonne santé, et lorsque cela va mal pour toi, tu voudrais que ce soit volonté de Dieu que cela aille bien pour toi.

Mais lorsque la volonté de Dieu devient ta volonté, si tu es malade: en nom Dieu! Ton ami meurt-il: en nom Dieu! C’est une vérité certaine et une vérité nécessaire, et s’il se trouvait que toute peine de l’enfer et toute peine du purgatoire et toute peine du monde y était suspendue, tu voudrais le souffrir éternellement dans la peine de l’enfer avec la volonté de Dieu, et voudrais dans la volonté de Dieu laisser la béatitude de Notre Dame et toute sa perfection et celle de tous les saints, et voudrais être toujours en peine éternelle et amertume, et ne voudrais pas t’en détourner un seul instant; oui, tu ne voudrais pas nourrir une seule pensée qu’il en soit autrement.

Lorsque la volonté se trouve unie de telle sorte que cela devient un unique Un, alors le Père des cieux engendre son Fils unique dans soi en moi. Pourquoi dans soi en moi? Parce que je suis Un avec lui, il ne peut pas m’exclure, et dans cette œuvre le Saint Esprit reçoit son être et son opérer de moi comme de Dieu. Pourquoi? Parce que je suis en Dieu. Ne le reçoit-il pas de moi, il ne le reçoit pas non plus de Dieu; il ne peut m’exclure, d’aucune manière il ne le peut. Si totalement la volonté de Moïse était devenue la volonté de Dieu, que l’honneur de Dieu dans le peuple lui était plus cher que sa propre béatitude.

«Dieu fit une promesse à Moïse» et celui-ci n’y prêta pas attention; oui, et lui aurait-il promis toute sa déité, celui-ci ne lui aurait pas permis de se courroucer: «Et Moïse pria Dieu et dit: Seigneur, efface-moi du livre de vie!» Les maîtres interrogent: «Moïse aimerait-il le peuple plus que soi-même?» et disent: «Non!», car dans le fait que Moïse recherchait l’honneur de Dieu dans le peuple, il savait bien qu’il était plus proche de Dieu que s’il avait délaissé l’honneur de Dieu dans le peuple, et avait recherché sa propre béatitude. Ainsi faut-il que soit un homme bon, qu’en toutes ses œuvres il ne recherche pas ce qui est sien mais seulement l’honneur de Dieu. Tout le temps qu’en tes œuvres tu es tourné de quelque façon plus vers toi-même ou plus vers un homme que vers un autre, alors la volonté de Dieu n’est pas encore devenue vraiment ta volonté.

Notre Seigneur dit dans l’évangile: «Ma doctrine n’est pas ma doctrine, mais plutôt de celui qui m’a envoyé.» C’est ainsi qu’un homme bon doit se tenir: «Mon œuvre n’est pas mon œuvre, ma vie n’est pas ma vie.» Et est-ce que je me tienne ainsi, toute la perfection et toute la béatitude que possède saint Pierre, et le fait que saint Paul tendit sa tête, et toute la béatitude que là ils possédèrent, je la goûte aussi bien qu’eux et je veux en jouir éternellement comme si j’avais moi-même opéré cela. Plus: toutes les œuvres que tous les saints et tous les anges ont jamais opérées, et même celles que Marie, la Mère de Dieu, opéra jamais, je veux en recevoir un bonheur éternel comme si j’avais opéré cela moi-même.

Je dis: «Humanité et homme sont inégaux». Humanité en elle-même est si noble que ce qui est le plus haut en l’humanité a égalité avec les anges et parenté avec la déité. La plus grande union que Christ a possédé avec le Père, il m’est possible de la gagner à condition que je puisse me défaire de ce qui relève de ceci ou de cela et puisse me saisir comme humanité. Tout ce que jamais Dieu a donné à son Fils unique, il me l’a donné aussi parfaitement qu’à lui et non pas moins, et m’a donné plus encore: il a donné plus à mon humanité en Christ qu’en lui car il ne le lui a pas donné; il me l’a donné et non pas à lui car il ne le lui a pas donné: il l’avait éternellement dans le Père. Et si je te bats, je bats en premier lieu un Burkhard ou un Henri, et bats ensuite l’homme. Et cela, Dieu ne le fit pas: il prit en premier lieu l’humanité.

Qui est un homme? Un homme qui a son nom propre selon Jésus Christ. Et de là Notre Seigneur dit dans l’évangile: «Celui qui de ceux-là en touche un, il m’atteint à l’oeil.» Or je redis: «Moïse pria Dieu, son Seigneur.» Bien des gens prient Dieu pour tout ce qu’il peut accomplir mais ils ne veulent pas lui donner tout ce qu’ils peuvent accomplir, ils veulent partager avec Dieu mais veulent lui donner le plus misérable et seulement un peu. Mais la première chose que Dieu donne jamais est de se donner soi-même. Et lorsque tu as Dieu, tu as toutes choses avec Dieu. J’ai dit parfois: «Qui a Dieu et toutes choses avec Dieu, celui-là n’a pas plus que celui qui a Dieu seulement». Je dis aussi: «Mille anges dans l’éternité ne sont pas plus en nombre que deux ou un, car dans l’éternité il n’est pas nombre, c’est au-dessus de tout nombre.»

«Moïse pria Dieu, son Seigneur.» Moïse signifie celui qui a été tiré de l’eau. Maintenant je parlerai à nouveau de la volonté. Qui pour Dieu donnerait cent marks d’or, ce serait une grande oeuvre et paraîtrait une grande oeuvre, mais je dis pourtant: «si j’ai volonté, au cas où j’aurais cent marks à donner, et si cette volonté de les donner est vraiment totale, en vérité je m’en suis alors acquitté envers Dieu et il lui faut me les revaloir comme si je m’étais acquitté de cent marks envers lui». Et je dis plus: aurais-je volonté, au cas où je posséderais un monde entier, de vouloir le donner, je me suis acquitté envers Dieu d’un monde entier et il lui faut me le revaloir comme si je m’étais acquitté envers lui d’un monde entier. Je dis: le pape serait-il abattu de ma main sans que cela se soit produit de par ma volonté, je monterais l’autel et n’en voudrais pas moins pour autant dire la messe. Je dis: Humanité est aussi parfaite dans l’homme le plus pauvre et le plus méprisé que dans le pape ou dans l’empereur, car humanité en elle-même m’est plus chère que l’homme que je porte en moi.

Pour qu’ainsi nous nous trouvions unis à Dieu, qu’à cela nous aide la vérité dont j’ai parlé.

Amen.

Pin It on Pinterest

Share This