Sermon 26

Mulier, venit hora et nunc est, quando veri adoratores adorabunt patrem in spiritu et veritate.

Cela est écrit dans l’évangile de saint Jean. D’un long discours je prends un petit mot. Notre Seigneur dit: «Femme, le temps viendra et est déjà là où les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité, et ce sont de tels gens que cherche le Père.»

Or notez les premiers petits mots qu’il dit: «Le temps viendra et est déjà là». Qui veut adorer le Père, il lui faut se transporter dans l’éternité avec son désir et sa confiance. Il est une partie de l’âme, la plus élevée, qui se tient au-dessus du temps et ne sait rien du temps et du corps. Tout ce qui advint il y a mille ans, le jour qui a été il y a mille ans, n’est pas dans l’éternité plus éloigné que cette heure où je me tiens maintenant, ou que le jour qui doit venir dans mille ans, ou si loin que tu puisses compter; il n’est pas dans l’éternité plus éloigné que cette heure où je me tiens maintenant.

Or il dit que «les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité». Qu’est-ce que la vérité? Vérité est si noble que s’il se trouvait que Dieu puisse se détourner de la vérité, je voudrais m’attacher à la vérité et voudrais laisser Dieu car Dieu est la vérité, et tout ce qui est dans le temps ou tout ce que Dieu jamais créa, cela n’est pas vérité.

Or il dit: «Ils adorent le Père». Ah, combien sont-ils ceux qui adorent une chaussure ou une vache ou une autre créature et s’en préoccupent? Et ce sont de grands fous! Sitôt donc que tu adores Dieu en raison de la créature, tu pries pour ton propre préjudice car sitôt qu’est la créature, elle porte intérieurement amertume, et préjudice, et mal, et inconfort. Et c’est pourquoi advient toute justice aux gens qui ont, de là, inconfort et amertume. Pourquoi? Parce que c’est pour cela qu’ils ont prié!

J’ai dit parfois: qui cherche Dieu et cherche quelque chose avec Dieu, celui-là ne trouve pas Dieu; mais qui cherche uniquement Dieu en vérité, il trouve Dieu et ne trouve Dieu jamais seulement, car tout ce que Dieu peut offrir, il le trouve avec Dieu. Si tu cherches, et si tu cherches Dieu pour ton propre avantage ou pour ta propre béatitude, en vérité tu ne cherches pas Dieu. C’est pourquoi il dit que «les vrais adorateurs adorent le Père», et il le dit à juste titre.

Un homme de bien, celui qui lui dirait: «Pourquoi cherches-tu Dieu? – Parce qu’il est Dieu!»; «Pourquoi cherches-tu la vérité? – Parce qu’il est la vérité!»; «Pourquoi cherches-tu la justice? – Parce qu’il est la justice!»: ces gens sont tout à fait comme il faut. Toutes les choses qui sont dans le temps ont un pourquoi, comme si tu demandais à un homme: «Pourquoi manges-tu? – Pour avoir de la force!»; «Pourquoi dors-tu? – Pour la même chose!»: et ainsi sont toutes les choses qui sont dans le temps.

Mais un homme de bien qui lui demanderait: «Pourquoi aimes-tu Dieu? – Je ne sais pas, pour Dieu»; «Pourquoi aimes-tu la vérité? – Pour la vérité»; «Pourquoi aimes-tu la justice? – Pour la justice»; «Pourquoi aimes-tu la bonté? – Pour la bonté»; «Pourquoi vis-tu? – Pour de vrai, je ne sais! J’aime vivre»: celui-là n’est pas comme il faut.

Un maître dit: «Qui se trouve une fois touché par la vérité, par la justice et par la bonté, s’il se trouvait que toute la peine de l’enfer en dépendît, cet homme ne pourrait jamais se détourner de cela ne fût-ce qu’un instant». Il dit en outre: «Si un homme se trouve touché par ces trois, par la vérité, par la justice et par la bonté, aussi impossible est-il à Dieu qu’il puisse se détourner de sa déité, aussi impossible est-il à cet homme qu’il puisse se détourner de ces trois».

Un maître dit que le bien a trois rameaux: le premier rameau est besoin, le deuxième rameau est plaisir, le troisième rameau est honnêteté. C’est pourquoi il dit: «Ils adorent le Père.» Pourquoi dit-il «le Père»? Lorsque tu cherches le Père, c’est Dieu seul: tout ce qu’il peut offrir, tu le trouves avec Dieu. C’est une vérité certaine, et une vérité nécessaire, et c’est une vérité écrite; et si elle n’était pas écrite elle serait pourtant vraie, et si Dieu avait encore plus, il ne pourrait pas te le cacher et il lui faudrait te le révéler, et il te le donnerait; et j’ai dit parfois: «Il te le donne, et te le donne sous mode de naissance».

Les maîtres disent que l’âme a deux visages, et le visage supérieur contemple Dieu en tout temps, et le visage inférieur regarde vers le bas et informe les sens. Et le visage supérieur, c’est ce qui de l’âme est le plus élevé, cela se tient dans l’éternité et n’a rien à faire avec le temps, et ne sait rien du temps ni du corps. Et j’ai dit parfois qu’en cela se trouve cachée comme une origine de tout bien et une lumière qui luit, qui luit en tout temps, et comme un brasier ardent qui arde en tout temps, et le brasier n’est rien d’autre que le Saint Esprit.

Les maîtres disent que de la part supérieure de l’âme fluent deux puissances: la première se nomme volonté, la seconde intellect, et la perfection de ces puissances tient à la puissance supérieure qui s’appelle intellect, qui jamais ne peut entrer en repos. Elle ne veut pas Dieu en tant qu’il est le Saint Esprit et en tant qu’il est le Fils, et fuit le Fils. Elle ne veut pas non plus Dieu en tant qu’il est Dieu. Pourquoi? Là il possède un nom, et s’il y avait dix mille dieux elle ferait d’autant plus sa percée: elle le veut là où il n’a pas de nom, elle veut quelque chose de plus noble, quelque chose de meilleur que Dieu en tant qu’il a nom. Que veut-elle donc? Elle ne sait pas: elle le veut en tant qu’il est Père. C’est pourquoi saint Philippe dit: «Seigneur, montre-nous le Père, cela nous suffit.» Elle le veut en tant qu’il est une moelle d’où sourd originairement bonté; elle le veut en tant qu’il est un noyau d’où flue bonté; elle le veut en tant qu’il est une racine, une veine dans laquelle sourd originairement bonté, et là il est uniquement Père.

Or Notre Seigneur dit: «Personne ne connaît le Père si ce n’est le Fils, ni personne le Fils si ce n’est le Père.» En vérité, devons-nous connaître le Père, il nous faut alors être Fils. J’ai parfois dit trois petits mots, prenez-les comme trois fortes noix de muscade et buvez ensuite: en premier lieu, voulons-nous être fils, il nous faut avoir un père car personne ne peut dire qu’il est fils qu’il n’ait un père, ni personne n’est père qu’il n’ait un fils. Le père est-il mort, il dit alors: «Il était mon père». Le fils est-il mort, il dit alors: «Il était mon fils», car la vie du fils est suspendue au père et la vie du père est suspendue au fils; et c’est pourquoi personne ne peut dire: «Je suis fils» qu’il n’ait alors un père, et l’homme est en vérité fils qui opère toute son œuvre par amour. En second lieu, ce qui par-dessus tout fait de l’homme un fils, c’est égalité. Est-il malade, qu’il soit aussi volontiers malade que bien portant, bien portant que malade. Perd-il son ami – En nom Dieu! Un œil lui est-il arraché – en nom Dieu! La troisième chose qu’un fils doit avoir, c’est qu’il ne puisse jamais incliner la tête si ce n’est sur son père. Ah, combien noble est la puissance qui se tient au-dessus du temps et qui se tient sans lieu! Car dans le fait qu’elle se tient au-dessus du temps, elle a enclos en elle tout temps et est tout temps, et si peu que l’on posséderait de ce qui est au-dessus du temps, cet homme serait très vite devenu riche, car ce qui est au-delà de la mer, ce n’est pas plus éloigné de cette puissance que ce qui maintenant est présent.

Et de là il dit: «Ce sont de tels gens que recherche le Père.» Voyez, c’est ainsi que Dieu nous cajole, c’est ainsi que Dieu nous supplie, et Dieu ne peut attendre que l’âme se soit détournée et dépouillée de la créature, et c’est une vérité certaine et une vérité nécessaire que Dieu ait si grande nécessité de nous chercher, comme si justement toute sa déité en dépendait, ainsi qu’elle le fait aussi. Et Dieu peut aussi peu se passer de nous que nous de lui, car serait-ce que nous puissions nous détourner de Dieu, Dieu pourtant ne pourrait jamais se détourner de nous. Je dis que je ne veux pas prier Dieu pour qu’il me donne et je ne veux pas non plus le louer de ce qu’il m’a donné, mais je veux le prier pour qu’il me rende digne de recevoir et veux le louer de ce qu’il est de sa nature et de son être qu’il lui faille donner. Qui voudrait en spolier Dieu, il le spolierait de son être propre et de sa vie propre.

Pour que donc, dans la vérité, nous devenions Fils, qu’à cela nous aide la vérité dont j’ai parlé.

Amen.

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