Sermon 27

Hoc est praeceptum meum ut diligatis invicem, sicut dilexi vos.

J’ai dit trois petits mots en latin, qui se trouvent écrits dans l’évangile: le premier petit mot que Notre Seigneur dit: «C’est là mon commandement que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés»; en deuxième lieu il dit: «Je vous ai dit mes amis, car tout ce que jamais j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai révélé»; en troisième lieu il dit: «Je vous ai choisis pour que vous alliez et portiez du fruit et que ce fruit demeure auprès de vous.»

Or notez le premier petit mot qu’il dit: «C’est là mon commandement.» A ce propos je veux dire un petit mot afin qu’il «demeure auprès de vous». «C’est là mon commandement que vous vous aimiez.» Que veut-il dire lorsqu’il dit: «Que vous vous aimiez»? Il veut dire un petit mot, notez-le: amour est si limpide, si nu, si détaché en lui-même que les meilleurs maîtres disent que l’amour avec lequel nous aimons est le Saint Esprit. Ils s’en trouva qui voulurent le contredirent mais c’est toujours vrai: tout le mouvement par lequel nous nous trouvons mus vers amour, là rien d’autre ne nous meut que le Saint Esprit. Amour en ce qu’il y a de plus limpide, en ce qu’il y a de plus détaché en lui-même, n’est rien d’autre que Dieu. Les maîtres disent que la fin de l’amour, pour laquelle amour opère toute son œuvre, est bonté; et la bonté est Dieu. Aussi peu mon œil peut-il parler et ma langue connaître la couleur, aussi peu l’amour peut-il s’incliner à autre chose qu’à bonté et à Dieu.

Or notez-le! Que veut-il dire ici qu’il lui tient tant à coeur que nous aimions? Il veut dire que l’amour avec lequel nous aimons doit être si limpide, si nu, si détaché, qu’il ne doit être incliné ni vers moi, ni vers mon ami, ni vers quoi que ce soit à côté de soi. Les maîtres disent que l’on ne peut nommer aucune œuvre bonne, ni aucune vertu vertu, qu’elle n’advienne dans l’amour. Vertu est si noble, si détachée, si limpide, si nue en elle-même, qu’elle ne peut rien connaître de mieux que soi et Dieu.

Or il dit: «C’est là mon commandement.» Qui me commande ce qui m’est doux, ce qui m’est utile et ce en quoi est ma béatitude, cela m’est très doux. Lorsque j’ai soif, alors la boisson me commande; lorsque j’ai faim, alors la nourriture me commande. Et c’est ainsi que fait Dieu: oui, de façon si douce que tout ce monde ne peut rien offrir d’égal. Et qui a goûté une fois à la douceur, pour vrai, aussi peu Dieu peut-il se détourner de sa déité, aussi peu l’homme peut-il, avec son amour, se détourner de bonté et de Dieu; oui, et il lui est plus facile de renoncer à soi-même et à toute sa béatitude, et de demeurer avec son amour auprès de bonté et auprès de Dieu.

Or il dit: «Que vous vous aimiez les uns les autres.» Ah, ce serait une vie noble, ce serait une vie bienheureuse! Ne serait-ce pas une vie noble que tout un chacun soit tourné vers la paix de son prochain comme vers sa propre paix, et que son amour soit si nu, et si limpide, et si détaché en lui-même qu’il ne vise rien que bonté et Dieu? Qui demanderait à un homme bon: «Pourquoi aimes-tu bonté? – A cause de la bonté»; «Pourquoi aimes-tu Dieu? – A cause de Dieu». Et ton amour est-il si limpide, si détaché, si nu en lui-même que tu n’aimes rien d’autre que bonté et Dieu, alors c’est là une vérité certaine que toutes les vertus que tous les hommes ont jamais pratiquées sont tiennes aussi parfaitement que si tu les avais toi-même pratiquées, et plus limpidement et mieux car, que le pape soit pape, cela lui procure souvent de grands travaux mais la vertu, tu l’as de façon plus limpide et plus détachée et avec repos, et elle est plus tienne que sienne s’il se trouve que ton amour est si limpide, si nu en lui-même que tu ne vises ni n’aimes rien d’autre que bonté et Dieu.

Or il dit: «Comme je vous ai aimés.» Comment Dieu nous a-t-il aimés? Il nous aima alors que nous n’étions pas et alors que nous étions ses ennemis. Telle nécessité a Dieu de notre amitié qu’il ne peut attendre que nous le priions: il vient au-devant de nous et nous prie que nous soyons ses amis, car il désire de nous que nous voulions qu’il nous pardonne. De là Notre Seigneur dit fort bien: «C’est là ma volonté que vous priiez pour ceux qui vous font du mal.» C’est ainsi que doit nous tenir à cœur de prier pour ceux qui nous font du mal. Pourquoi? Pour que nous fassions la volonté de Dieu, pour que nous ne devions pas nous attendre à ce que l’on nous prie, nous devrions dire: «Ami, pardonne-moi de t’avoir attristé!»

Et c’est ainsi que devrait nous tenir à cœur ce qui regarde la vertu. C’est ainsi que doit être ton amour, car amour ne veut être nulle part que là où sont égalité et Un. Un maître qui a un valet, là il n’est pas de paix car là il n’est pas d’égalité. Une femme et un homme sont inégaux l’un à l’autre mais dans l’amour ils sont tout à fait égaux. De là l’Écriture dit fort bien que Dieu a pris la femme de la côte et du côté de l’homme, non de la tête ni des pieds car là où il y a deux, là est déficience. Pourquoi? L’un n’est pas l’autre car ce «ne pas», qui là fait différence, n’est rien d’autre qu’amertume, car là il n’est pas de paix. Si j’ai une pomme dans la main, elle procure du plaisir à mes yeux mais la bouche se trouve spoliée de sa douceur; mais que je la mange, alors je spolie mes yeux du plaisir que j’ai là. C’est ainsi que deux ne peuvent être ensemble car il faut que l’un perde son être.

C’est pourquoi il dit: «Aimez-vous les uns les autres!», c’est-à-dire: les uns dans les autres. De quoi l’Écriture parle fort bien. Saint Jean dit: «Dieu est l’amour, et qui est dans l’amour, celui-là est en Dieu et Dieu est en lui.» Oui, il dit fort bien: Dieu serait-il en moi et ne serais-je point en Dieu, ou serais-je en Dieu et Dieu ne serait-il pas en moi, alors tout serait séparé en deux. Mais puisque Dieu est en moi et que je suis en Dieu, alors je ne suis pas plus bas ni Dieu plus haut. Or vous pourriez dire: «Seigneur, tu dis que je dois aimer et je ne peux pas aimer.» C’est pourquoi Notre Seigneur parle fort bien lorsqu’il dit à saint Pierre: «Pierre, m’aimes-tu? – Seigneur, tu sais bien que je t’aime.» Me l’as-tu donné, Seigneur, alors je t’aime; ne me l’as-tu pas donné, alors je ne t’aime pas.

Or notez le second petit mot qu’il dit: «Je vous ai appelés mes amis, car je vous ai révélé tout ce que j’ai entendu de mon Père.» Or notez qu’il dit: «Je vous ai appelés mes amis.» Dans la même origine où le Fils trouve origine, là le Père prononce sa Parole éternelle, et du même cœur là aussi le Saint Esprit trouve origine et flue. Et le Saint Esprit n’aurait-il pas flué du Fils, on n’aurait pas connu de différence entre le Fils et le Saint Esprit. Lorsque j’ai prêché récemment en la fête de la Trinité, j’ai dit un petit mot en latin, que le Père donne à son Fils unique tout ce qu’il peut offrir, toute sa déité, toute sa béatitude, et ne retient rien pour lui-même.

Alors il y eut une question: lui donna-t-il aussi sa nature propre? Et je dis: Oui! Car la nature propre du Père selon laquelle il engendre n’est rien d’autre que Dieu; car j’ai dit qu’il n’a rien retenu pour lui-même. Oui, je dis: la racine de la déité, il la dit pleinement dans son Fils. C’est pourquoi saint Philippe dit: «Seigneur, montre-nous le Père, cela nous suffit.» Un arbre qui porte du fruit présente son fruit: qui me donne ce fruit ne me donne pas l’arbre, mais qui me donne l’arbre et la racine et le fruit, celui-là m’a donné davantage. Or il dit: «Je vous ai appelé mes amis.» Oui, dans cette même naissance où le Père engendre son Fils unique et lui donne sa racine et toute sa déité et toute sa béatitude, et ne retient rien pour lui-même, dans cette même naissance il nous appelle ses amis. Si néanmoins tu n’entends ni ne comprends rien à ce dire, il est pourtant une puissance dans l’âme (dont j’ai parlé alors que je prêchais récemment ici), elle est si détachée et si limpide en elle-même, et est apparentée à la nature divine, et dans cette puissance l’on comprend; c’est pourquoi il dit aussi

de façon fort bien: «De là je vous ai révélé tout ce que j’ai entendu de mon Père.»

Or il dit: «Ce que j’ai entendu». Le parler du Père est son engendrer, l’acte d’entendre du Fils est son se trouver engendré. Or il dit: «Tout ce que j’ai entendu de mon Père». Oui, tout ce qu’il a éternellement entendu de son Père, cela il nous l’a révélé et ne nous a rien dissimulé de ce qui est sien. Je dis: Et s’il avait entendu des milliers de fois davantage, il nous l’aurait révélé et ne nous aurait rien dissimulé de ce qui est sien. Ainsi ne devons-nous rien dissimuler à Dieu; nous devons lui révéler tout ce que nous pouvons offrir. Car si tu gardais quelque chose pour toi-même, dans cette mesure tu perdrais ta béatitude éternelle, car Dieu ne nous a rien dissimulé de ce qui est sien. Cela semble à de certaines gens un discours difficile. A cause de cela personne ne doit désespérer. Plus tu te donnes à Dieu, plus Dieu se donne en retour à toi; plus tu renonces à toi-même, plus grande est ta béatitude éternelle. Je pensais récemment, tandis que je priais le «Notre Père», que Dieu nous enseigna lui-même: lorsque nous disons «Que nous vienne ton règne, que ta volonté soit faite!», là nous prions Dieu toujours qu’il nous enlève à nous-mêmes.

Du troisième petit mot, je ne veux dire rien du tout maintenant, de ce qu’il dit: «Je vous ai choisis, posés, institués, établis, pour que vous alliez et portiez du fruit et que ce fruit demeure auprès de vous!» Et ce fruit, personne ne le connaît que Dieu seul.

Et pour que nous parvenions à ce fruit, qu’à cela nous aide la vérité éternelle dont j’ai parlé.

Amen.

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