Sermon 28

Ego elegi vos de mundo…

Ces paroles que j’ai dites en latin, on les lit aujourd’hui dans le saint évangile de la fête d’un saint qui s’appelait Barnabé, et l’Écriture dit communément que c’est un Apôtre, et Notre Seigneur dit: «Je vous ai élus, je vous ai choisis du monde entier, je vous ai mis à part du monde entier et de toutes choses créées, pour que vous alliez et portiez beaucoup de fruit et que ce fruit vous demeure», car il est tout à fait agréable que quelque chose porte du fruit et que ce fruit lui demeure, et à celui-là, le fruit lui demeure qui demeure et qui habite dans l’amour. A la fin de cet évangile, Notre Seigneur dit: «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai éternellement aimés» et «et comme mon Père m’a aimé éternellement, ainsi vous ai-je aimés; gardez mon commandement, ainsi demeurez-vous dans mon amour.»

Tous les commandements de Dieu viennent d’amour et de bonté de sa nature car s’ils ne venaient pas d’amour, ils ne pourraient être alors commandements de Dieu car le commandement de Dieu est la bonté de sa nature, et sa nature est sa bonté dans son commandement. Qui maintenant habite dans la bonté de sa nature, celui-là habite dans l’amour de Dieu, et l’amour n’a pas de pourquoi. Aurais-je un ami et l’aimerais-je pour la raison que me viendrait de lui du bien et tout ce que je veux, je n’aimerais pas mon ami mais moi-même. Je dois aimer mon ami pour sa bonté propre et pour sa vertu propre et pour tout ce qu’il est en lui-même: c’est alors que j’aimerais mon ami comme il faut; lorsque je l’aime ainsi qu’il est dit ci-dessus. Ainsi en est-il de l’homme qui se tient dans l’amour de Dieu, qui ne cherche pas ce qui est sien en Dieu ni en lui-même ni en aucune chose, et qui aime Dieu seulement pour sa bonté propre et pour la bonté de sa nature et pour tout ce qu’il est en lui-même, et c’est là l’amour juste.

L’amour de la vertu est une fleur, et un ornement, et une mère de toute vertu et de toute perfection et de toute béatitude car il est Dieu, car Dieu est fruit de la vertu, Dieu féconde toutes les vertus et est un fruit de la vertu, et le fruit demeure à l’homme. L’homme qui opérerait en vue d’un fruit et de ce que ce fruit lui demeure, ce lui serait fort agréable; et s’il y avait un homme qui possédât une vigne ou un champ et les confiât à son serviteur pour qu’il les travaille et pour que le fruit lui demeure, et s’il lui donnait aussi tout ce qui est requis pour cela, ce lui serait fort agréable que le fruit lui demeure sans dépense de sa part. Ainsi est-il fort agréable à l’homme qui habite dans le fruit de la vertu, car celui-là n’a aucune contrariété ni aucun trouble, car il a laissé soi-même et toutes choses. Or Notre Seigneur dit: «Qui laisse quelque chose pour ma volonté et pour mon nom, à celui-là je veux procurer cent fois plus en retour et donner en sus la vie éternelle.» Mais le laisses-tu pour le centuple et pour la vie éternelle, alors tu n’as rien laissé! Oui, si tu laisses pour une récompense cent mille fois plus grande, tu n’as rien laissé! Il te faut te laisser toi-même et te laisser tout à fait, alors tu as laissé de façon juste. Un homme vint à moi une fois, (il n’y a pas longtemps de cela), et dit qu’il avait laissé de grandes choses en terres et en biens, dans la volonté de conserver son âme. Alors je pensai: «Ah, combien peu et quelles petites choses tu as laissées! C’est un aveuglement et une folie tout le temps que tu prêtes attention à ce que tu as laissé». T’es-tu laissé toi-même, alors tu as laissé. L’homme qui s’est laissé soi-même, celui-là est si limpide que le monde ne peut le souffrir.

Ainsi ai-je dit une fois ici, il n’y a pas longtemps de cela: «Qui aime la justice, la justice s’empare de lui, et il se trouve saisi par la justice, et il est la justice». J’ai écrit une fois dans mon livre: «L’homme juste n’a besoin ni de Dieu ni des créatures car il est libre; et plus il est proche de la justice, plus il est la liberté elle-même, et plus il est la liberté». Tout ce qui est créé, ce n’est pas libre. Aussi longtemps qu’une chose quelconque est au-dessus de moi qui n’est pas Dieu lui-même, cela m’opprime, si petit que ce soit ou quoi que ce soit, et serait-ce même intellect et amour, pour autant qu’ils sont créés et ne sont pas Dieu lui-même, cela m’opprime car c’est non-libre. L’homme injuste peut servir la vérité, que ce lui soit joie ou souffrance, il sert le monde entier et toutes les créatures et est un serviteur du péché s’il sert la vérité et qu’il n’est pas vérité en servant Dieu.

Je pensais une fois il n’y a pas longtemps de cela: Que je sois un homme, voilà aussi ce qu’un autre homme a en commun avec moi; que je voie et entende et mange et boive, voilà aussi ce que fait un autre animal; mais le fait que je suis, cela n’est à aucun homme qu’à moi seul, ni à homme ni à ange ni à Dieu, que dans la mesure où je suis Un avec lui; c’est une limpidité et une Unité. Tout ce que Dieu opère, il l’opère dans le Un égal à lui-même. Dieu donne à toutes choses également, et elles sont pourtant tout à fait inégales en leurs œuvres, et elles visent pourtant toutes dans leurs œuvres ce qui leur est égal. La nature opéra dans mon père l’œuvre de la nature. La visée de la nature était que je serais père comme il fut père. Il opère toute son œuvre en vue d’un égal à ce qui est son propre et en vue de son image propre, afin qu’il soit lui-même cette œuvre: cela vise en tout l’«homme». Lorsque la nature se trouve tournée ou empêchée en sorte qu’elle n’exerce pas un pouvoir total dans son œuvre, alors survient une femme et là où la nature déchoit de son œuvre, là Dieu s’attache à opérer et à créer, car s’il n’y avait pas de femme, il n’y aurait pas d’homme non plus. Lorsque l’enfant se trouve conçu dans le corps de la mère, il acquiert image et forme et figure: voilà ce qu’opère la nature. Ainsi demeure-t-il encore quarante jours et quarante nuits, et au quarantième jour Dieu alors crée l’âme en beaucoup moins qu’en un instant, pour que l’âme devienne une forme et une vie pour le corps. Ainsi l’œuvre de la nature s’efface-t-elle avec tout ce que la nature peut opérer en fait de forme, et en fait d’image, et en fait de figure.

L’œuvre de la nature s’efface pleinement, et autant l’œuvre de la nature s’efface pleinement, autant elle est remise tout à l’âme douée d’intellect. C’est maintenant l’œuvre de la nature et une création de Dieu. Tout ce qui est créé, comme je l’ai dit souvent, en cela il n’est pas de vérité. Il est quelque chose qui est au-dessus de l’être créé de l’âme, que ne touche rien de créé, qui est néant; même l’ange ne le possède pas, lui qui a un être limpide, qui est limpide et ample; ce qui est sien ne touche pas cela. C’est une parenté de type divin, c’est Un en lui-même, cela n’a rien de commun avec rien. C’est ici qu’achoppent maints grands clercs. C’est une étrangeté et c’est un désert, et c’est davantage innommé que cela n’a de nom, et c’est davantage inconnu que cela n’est connu. Si tu pouvais t’anéantir toi-même en un instant, je dis même plus brièvement qu’un instant, alors tu aurais en propre ce que c’est en soi-même. Aussi longtemps que tu prêtes attention à quelque chose, à toi-même ou à aucune chose, tu sais aussi peu ce que Dieu est que ma bouche sait ce qu’est la couleur et que mon œil sait ce qu’est le goût; aussi peu sais-tu et t’est connu ce que Dieu est.

Or Platon parle, le grand clerc, il se met en devoir de parler de grandes choses. Il parle d’une limpidité qui n’est pas dans le monde, qui n’est pas dans le monde ni hors du monde, qui n’est ni dans le temps ni dans l’éternité, qui n’a ni extérieur ni intérieur. C’est de là que Dieu, le Père éternel, exprime la plénitude et l’abîme de toute sa déité. Cela, il l’engendre ici dans son Fils unique et pour que nous soyions le même Fils, et son engendrer est son demeurer à l’intérieur, et son demeurer à l’intérieur est son engendrer à l’extérieur. Tout cela demeure le Un qui sourd en lui-même. Ego, le mot «je», n’est propre à personne qu’à Dieu seul dans son unité. Vos, le mot qui veut dire la même chose que «vous», signifie que vous êtes Un dans l’unité, c’est-à-dire les mots ego et vos, «je» et «vous», voilà qui vise l’unité.

Pour que nous soyons cette même unité et que nous demeurions cette unité, qu’à cela Dieu nous aide.

Amen.

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