Sermon 29

Convescens praecepit eis, ab Ierosolymis ne discederent…

Ces mots que j’ai dits en latin, on les lit en la fête à la messe; Notre Seigneur les dit à ses disciples lorsqu’il voulut monter au ciel: «Demeurez à Jérusalem ensemble et ne vous séparez pas, et attendez la promesse que le Père vous a faite: que vous seriez baptisés dans l’Esprit Saint après ces jours peu nombreux.»

Personne ne peut recevoir le Saint Esprit s’il n’habite au-dessus du temps dans l’éternité. Dans les choses temporelles, le Saint Esprit ne peut se trouver ni reçu ni donné. Lorsque l’homme se détourne des choses temporelles et se tourne vers soi-même, il perçoit alors une lumière céleste qui est venue du ciel. Elle est sous le ciel et est pourtant du ciel. Dans cette lumière, l’homme trouve satisfaction et c’est pourtant corporel: on dit qu’elle est matière. Un morceau de fer, dont la nature est de tomber, se soulève contre sa nature et s’accroche à l’aimant en raison de la noblesse de l’influx que la pierre magnétique a reçu du ciel: où que se tourne la pierre, vers là se tourne aussi le morceau de fer. Ainsi fait l’esprit: il ne se contente pas seulement de cette lumière, il s’élance toujours à travers le firmament, et s’élance à travers le ciel, jusqu’à ce qu’il parvienne à l’esprit qui meut le ciel; et de cette révolution du ciel, tout ce qui est dans le monde verdoie et se couvre de feuilles.

Cependant, l’esprit de l’homme ne s’en satisfait pas, il s’élance plus avant vers le sommet et vers l’origine, là où l’esprit prend son origine. Cet esprit comprend selon le nombre sans nombre; et le nombre sans nombre, il n’en est pas dans le temps de la caducité. Personne n’a une autre racine dans l’éternité; là, personne n’est sans ce nombre qui est sans nombre. Il faut que cet esprit franchisse tout nombre et fasse sa percée à travers toute multiplicité, et Dieu alors fait en lui sa percée; et tout ainsi qu’il fait sa percée en moi, je fais ma percée en lui en retour. Dieu conduit cet esprit au désert et dans l’unité de lui-même, là où il est un Un, limpide et sourd en lui-même. Cet esprit n’a pas de pourquoi et devrait-il avoir un pourquoi quelconque, il lui faudrait avoir l’unité comme pourquoi. Cet esprit se tient en unité et en liberté.

Or les maîtres disent que «la volonté est à ce point libre que personne ne peut la contraindre que Dieu seul». Dieu ne contraint pas la volonté, il l’établit en la liberté en sorte qu’elle ne veuille rien d’autre que ce qu’est Dieu lui-même et ce qu’est la liberté elle-même. Et l’esprit ne peut vouloir rien d’autre que ce que Dieu veut, et ce n’est pas là sa non-liberté, c’est sa liberté propre.

Or certains hommes disent: «Si je possède Dieu et l’amour de Dieu, alors je peux bien faire ce que je veux». Ces mots ils ne les entendent pas de façon juste. Aussi longtemps que tu veux une chose quelconque qui est contre Dieu et contre son commandement, alors tu n’as pas l’amour de Dieu; même si tu peux bien tromper le monde, comme si tu l’avais. Pour l’homme qui se tient dans la volonté de Dieu et dans l’amour de Dieu, lui sont agréables à faire toutes choses qui sont chères à Dieu et à laisser toutes choses qui sont contre Dieu; et il lui est aussi impossible de laisser aucune chose que Dieu veut avoir opérée que de faire aucune chose qui est contre Dieu; exactement comme à celui dont les jambes seraient liées, à cet homme il serait impossible de marcher, comme il serait impossible à l’homme qui est dans la volonté de Dieu de se livrer à aucun vice.

Quelqu’un disait: «Dieu aurait-il ordonné de se livrer au vice et d’éviter la vertu, je ne voudrais pourtant pas me livrer au vice». Car personne n’aime la vertu que celui qui est lui-même la vertu. L’homme qui a laissé soi-même et toutes choses, qui ne recherche pas ce qui est sien en chose aucune et opère toute son œuvre sans pourquoi et par amour, cet homme est mort au monde entier et vit en Dieu et Dieu en lui.

Or certaines gens disent: «Vous nous tenez de beaux discours, et nous n’en percevons rien.» Je déplore la même chose. Cet être est si noble et si commun que, pour l’acheter, tu n’as pas besoin d’un haller ni d’un demi-pfennig. Aie seulement une intention juste et une volonté libre, alors tu l’as. L’homme qui a ainsi laissé toutes choses en ce qu’elles ont de plus bas et là où elles sont mortelles, celui-là les retrouve en Dieu où elles sont vérité. Tout ce qui ici-bas est mort, cela est vivant là-bas, et tout ce qui ici-bas est grossier, cela est là-bas esprit en Dieu.

De la même manière que lorsque l’on verse de l’eau pure dans un récipient pur qui serait pleinement limpide et pur, et qu’on la laisserait en repos, et qu’alors un homme pencherait dessus son visage, il le verrait au fond tel qu’il serait en lui-même. Cela vient de ce que l’eau est limpide, et pure, et calme. Ainsi en est-il de tous les hommes qui se tiennent en liberté et en unité en eux-mêmes; et s’ils accueillent Dieu dans la paix et dans le repos, ils doivent alors l’accueillir aussi dans l’agitation et dans l’inquiétude; ces hommes sont alors pleinement comme il faut et plus: s’ils accueillent moins dans l’agitation et dans l’inquiétude que dans le repos et dans la paix, alors ces hommes ne sont pas comme il faut. Saint Augustin dit: «Celui que le jour indispose et auquel le temps est long, qu’il se tourne vers Dieu, là où il n’est aucune longueur, là où toutes choses sont intérieurement en repos». Qui aime la justice, celui-là se trouve saisi par la justice, et il devient la justice.

Or Notre Seigneur dit: «Je ne vous ai pas appelés serviteurs, je vous ai appelés amis, car le serviteur ne sait pas ce que son maître veut.» Mon ami, lui aussi, pourrait savoir quelque chose que je ne saurais pas, s’il ne voulait pas me le révéler. Mais Notre Seigneur dit: «Tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai révélé.» Je m’étonne maintenant de certains clercs, qui sont certes instruits et veulent être de grands clercs, de ce qu’ils se laissent si vite satisfaire et se laissent tromper, et interprètent la parole que dit Notre Seigneur: «Tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître» en ce qu’ils veulent entendre ainsi, et disent donc qu’il nous a révélé sur le chemin autant qu’il nous était nécessaire pour notre béatitude éternelle. Je ne tiens pas que cela soit à comprendre ainsi, car cela n’est d’aucune vérité. Pourquoi Dieu était-il devenu homme? Pour la raison que je me trouve engendré comme ce même Dieu. La raison pour laquelle Dieu est mort, c’est pour que je meure au monde entier et à toutes choses créées.

On doit donc comprendre le mot que dit Notre Seigneur: «Tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai révélé.» Qu’est-ce que le Fils entend de son Père? Le Père ne peut rien qu’engendrer, le Fils ne peut rien que se trouver engendré. Tout ce que le Père a et ce qu’il est, l’abyssalité de l’être divin et de la nature divine, cela il l’engendre pleinement dans son Fils unique. C’est cela que le Fils entend de son Père, cela qu’il nous a révélé, que nous sommes le même Fils. Tout ce qu’a le Fils, il l’a de son Père, être et nature, afin que nous soyions le même Fils unique. Personne n’a le Saint Esprit qu’il ne soit le Fils unique. Le Père et le Fils soufflent le Saint Esprit, là où le Saint Esprit se trouve soufflé, car cela est essentiel et spirituel. Tu peux certes recevoir le don du Saint Esprit ou la ressemblance du Saint Esprit, mais cela ne demeure pas pour toi, c’est instable. De la même manière qu’un homme devient rouge de honte et à nouveau blême, c’est là pour lui un hasard et cela lui passe. Mais l’homme qui par nature est rouge et beau le demeure toujours.

Ainsi en est-il de l’homme qui est le Fils unique: pour lui le Saint Esprit demeure de façon essentielle. C’est pourquoi il est écrit dans le Livre de la Sagesse: «Je t’ai engendré aujourd’hui» dans le reflet de ma lumière éternelle, dans la plénitude et «dans la clarté de tous les saints». Il engendre dans le maintenant et l’aujourd’hui. Là est le berceau dans la déité, là ils se trouvent «baptisés dans le Saint Esprit», c’est là «la promesse que le Père leur a faite», «après ces jours qui sont peu nombreux», c’est-à-dire «plénitude de la déité», là où il n’est ni jour ni nuit; là m’est aussi proche ce qui est au-delà de mille lieux que l’endroit où je me tiens maintenant; là est plénitude et abondance de toute déité, là est une unité. Aussi longtemps que l’âme perçoit une différence quelconque, elle n’est pas comme il faut; aussi longtemps que quelque chose sort ou pénètre, il n’y a pas là une unité. Marie-Madeleine cherchait Notre Seigneur dans le tombeau et cherchait un mort et trouva deux anges vivants; elle n’en fut pas consolée. Alors les anges dirent: «Qu’est-ce qui te trouble? Que cherches-tu? Un mort, et tu trouves deux vivants.» Alors elle dit: «C’est bien là ma désolation que d’en trouver deux, alors que je n’en cherche qu’un.»

Aussi longtemps qu’une différence quelconque d’aucunes choses créées peut jeter un regard dans l’âme, ce lui est une désolation. Je dis comme j’ai dit souvent: «Là où l’âme a son être créé naturel, là il n’est pas de vérité». Je dis que quelque chose est au-dessus de la nature créée de l’âme. Et certains clercs n’entendent rien de ce qu’il y a quelque chose qui est tellement apparenté à Dieu et tellement Un. Cela n’a rien de commun avec rien. Tout ce qui est créé ou créable, c’est néant, alors que pour ceci est lointain et étranger tout ce qui est créé et toute créabilité. C’est un Un en lui-même qui en dehors de lui-même n’accueille rien.

Notre Seigneur monta au ciel par delà toute lumière, et par delà tout entendement, et par delà toute compréhension. L’homme qui est ainsi porté par delà toute lumière, celui-là habite dans l’éternité. C’est pourquoi saint Paul dit: «Dieu habite dans une lumière à laquelle il n’est point d’accès» et en elle-même est un Un limpide. C’est pourquoi il faut que l’homme soit tué, et soit tout à fait mort, et ne soit pas en lui-même, et soit dépouillé de toute égalité, et à personne égal; ainsi est-il égal proprement à Dieu. Car c’est propriété de Dieu et sa nature que d’être inégal et de n’être égal à personne.

Pour que nous soyons ainsi Un dans l’unité que Dieu est lui-même, qu’à cela Dieu nous aide.

Amen.

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