Sermon 30

Praedica verbum, vigila, in omnibus labora.

On lit un petit mot aujourd’hui et demain à propos de Messire saint Dominique, et c’est saint Paul qui l’écrit dans l’épître, et cela sonne ainsi en français: «Prêche la Parole, prêche-la au dehors, propose-la, porte-la au dehors et enfante la Parole!»

C’est une chose étonnante qu’une chose flue au dehors et pourtant demeure à l’intérieur; que la Parole flue au dehors et pourtant demeure à l’intérieur, cela est tout à fait étonnant; que toutes créatures fluent au dehors et cependant demeurent à l’intérieur, cela est tout à fait étonnant; ce que Dieu a donné et ce que Dieu a promis de donner, cela est tout à fait étonnant et est incompréhensible et incroyable. Et c’est dans l’ordre, car si c’était compréhensible et si c’était croyable, ce ne serait pas dans l’ordre. Dieu est en toutes choses. Plus il est dans les choses, plus il est en dehors des choses; plus il est à l’intérieur, plus il est à l’extérieur; et plus il est à l’extérieur, plus il est à l’intérieur. Je l’ai dit souvent, Dieu crée tout ce monde maintenant en plénitude. Tout ce que Dieu créa jamais il y a six mille ans et davantage, lorsque Dieu fit le monde, il le crée maintenant en plénitude. Dieu est en toutes choses, mais parce que Dieu est divin et parce que Dieu est doué d’intellect, Dieu n’est jamais aussi proprement que dans l’âme et dans l’ange, si tu veux, dans le plus intime de l’âme et dans le plus élevé de l’âme. Et lorsque je dis «le plus intime», je vise alors le plus élevé; et lorsque je dis «le plus élevé», je vise alors le plus intime de l’âme. Dans le plus intime et dans le plus élevé de l’âme, là je les vise tous deux en un. Là où jamais temps ne pénétra, là où jamais image ne brilla, dans le plus intime et dans le plus élevé de l’âme, Dieu crée tout ce monde. Tout ce que Dieu créa il y a six mille ans, lorsqu’il fit le monde, et tout ce que Dieu doit encore créer dans mille ans, si le monde dure aussi longtemps, cela il le crée dans le plus intime et dans le plus élevé de l’âme. Tout ce qui est passé, et tout ce qui est présent, et tout ce qui est à venir, cela Dieu le crée dans le plus intime de l’âme. Tout ce que Dieu opère dans tous les saints, cela Dieu l’opère dans le plus intime de l’âme. Le Père engendre son Fils dans le plus intime de l’âme et t’engendre avec son Fils unique, pas moins. Dois-je être Fils, il me faut alors être Fils dans le même être dans lequel il est Fils, et en nul autre. Dois-je être un homme, alors je ne peux pas être un homme dans un être animal, il me faut être un homme dans l’être d’un homme. Mais dois-je être cet homme, il me faut être cet homme dans cet être. Or saint Jean dit: «Vous êtes enfants de Dieu», «Prêche la Parole, prêche-la au dehors, propose-la, porte-la au dehors, enfante la Parole!»

«Prêche-la au dehors!» Ce que l’on vous dit du dehors, c’est une chose grossière; cela est dit à l’intérieur. «Prêche-la au dehors!», c’est-à-dire: «Trouve que cela est en toi». Le prophète dit: «Dieu dit une chose, et j’en entendis deux.» C’est vrai: Dieu ne dit jamais qu’une chose. Son dire n’est pas rien qu’une chose. En un dire, il dit son Fils et en même temps le Saint Esprit et toutes créatures, et il n’est pas rien qu’un seul dire en Dieu. Mais le prophète dit: «J’en entendis deux», c’est-à-dire: «J’ai perçu Dieu et les créatures». Là où Dieu dit cela, là c’est Dieu mais ici c’est créature. Les gens s’imaginent que c’est là-bas seulement que Dieu est devenu homme. Il n’en est pas ainsi, car Dieu est devenu homme ici aussi bien que là-bas, et la raison pour laquelle il est devenu homme, c’est pour qu’il t’engendre comme son Fils unique et non pas moins.

J’étais assis hier en un lieu où je dis un petit mot qui se trouve dans le Pater Noster et déclarai: «Que ta volonté soit!» Plutôt, ce serait mieux «Que volonté soit tienne», «que ma volonté soit ta volonté», «que je sois lui»; c’est cela que vise le Pater Noster. Ce mot a deux sens. Le premier est: «sois en sommeil de toutes choses!», c’est-à-dire que tu ne saches rien ni du temps ni des créatures ni d’images. Les maîtres disent: «Un homme qui dormirait pour de bon, dormirait-il cent ans, il ne saurait rien d’aucune créature, il ne saurait rien du temps ni des anges», et alors tu peux percevoir ce que Dieu opère en toi. C’est pourquoi l’âme dit sans le Livre de l’amour: «Je dors et mon coeur veille.» C’est pourquoi si toutes créatures dorment en toi, alors tu peux percevoir ce que Dieu opère en toi.

Le mot: «Travaille en toutes choses!» possède en lui trois sens. Il veut dire: «procure ton avantage en toutes choses!», c’est-à-dire «prends Dieu en toutes choses!» car Dieu est en toutes choses. Saint Augustin dit: «Dieu a créé toutes choses; non pas qu’il les ait fait advenir et ait poursuivi son chemin mais plutôt il est demeuré en elles» Les gens s’imaginent qu’ils ont davantage lorsqu’ils ont les choses en même temps que Dieu que s’ils avaient Dieu sans les choses. Mais c’est un tort car toutes choses avec Dieu, ce n’est pas davantage que Dieu seul; si celui qui avait le Fils et le Père en même temps que lui s’imaginait qu’il a davantage que s’il avait le Fils sans le Père, ce serait un tort. Car le Père en même temps que le Fils n’est pas davantage que le Fils seul, ni le Fils en même temps que le Père n’est davantage que le Père seul. C’est pourquoi prends Dieu ainsi en toutes choses, et c’est là un signe de ce qu’il t’a engendré comme son Fils unique et non pas moins.

Le second sens est: «procure ton avantage en toutes choses!», c’est-à-dire «Aime Dieu par-dessus toutes choses et ton prochain comme toi-même!», et c’est là un commandement de Dieu. Mais je dis que ce n’est pas seulement un commandement mais plutôt c’est aussi ce que Dieu a donné et ce que Dieu a promis de donner. Et si tu aimes cent marks davantage en toi qu’en un autre, c’est un tort. Si tu aimes un homme plus que les autres, c’est un tort; et aimes-tu ton père et ta mère et toi-même plus qu’un autre homme, c’est un tort; et si tu aimes plus la béatitude en toi qu’en un autre, c’est un tort. «A Dieu ne plaise! Que dites-vous? Ne dois-je pas aimer la béatitude en moi plus qu’en un autre?»: il se trouve bien des gens instruits qui ne comprennent pas cela et estiment que c’est bien difficile; mais ce n’est pas difficile, c’est tout à fait facile. Je te montrerai que ce n’est pas difficile. Voyez, la nature poursuit deux visées dans la mesure où un membre quelconque opère en l’homme. La première visée qu’il vise dans ses oeuvres, c’est qu’il serve pleinement le corps, et en outre chaque membre de façon particulière, comme lui-même et pas moins qu’en lui-même, et qu’il ne se vise pas soi-même davantage dans ses oeuvres qu’un autre membre. Bien plus encore doit-il en être ainsi de la grâce. Dieu doit être une règle et un fondement de ton amour. La visée première de ton amour doit être nûment vers Dieu et en outre vers ton prochain comme toi-même et pas moins que toi-même. Et si tu aimes la béatitude davantage en toi qu’en un autre, alors tu t’aimes toi-même; là où tu t’aimes, là Dieu n’est pas nûment ton amour, et c’est alors un tort. Car si tu aimes la béatitude dans saint Pierre et dans saint Paul autant qu’en toi-même, tu possèdes la même béatitude qu’ils ont eux aussi. Et si tu aimes la béatitude dans les anges autant qu’en toi, et si tu aimes la béatitude en Notre Dame autant qu’en toi, tu jouis proprement de la même béatitude qu’elle-même: elle est tienne aussi proprement qu’à elle. C’est pourquoi l’on dit dans le Livre de la Sagesse: «Il l’a fait égal à ses saints.»

Le troisième sens: «procure ton avantage en toutes choses!», c’est-à-dire «aime Dieu également en toutes choses!», c’est-à-dire «aime Dieu aussi volontiers en pauvreté qu’en richesse, et aime-le autant en maladie qu’en santé; aime-le autant dans la tentation que sans tentation, et aime-le autant dans souffrir que sans souffrir!» Oui, plus grand le souffrir, plus léger le souffrir, comme de deux seaux: plus lourd l’un, plus léger l’autre. Et plus l’homme abandonne, plus facile il lui est d’abandonner. Un homme qui aime Dieu, ce lui serait aussi facile de donner tout ce monde qu’un œuf. Plus il abandonne, plus facile il lui est d’abandonner, comme les Apôtres: plus dures étaient leurs souffrances, plus facilement ils souffraient.

«Travaille en toutes choses!», c’est-à-dire: là où tu te trouves engagé en de multiples choses et ailleurs qu’en un être nu, limpide, simple, fais en sorte que se soit pour toi un travail, c’est-à-dire «Travaille en toutes choses», «accomplis ton service!» Cela signifie: «Relève la tête!» Voilà qui a deux sens. Le premier est: «dépose tout ce qui est tien et approprie-toi Dieu, ainsi Dieu devient-il ton propre comme il est le propre de soi-même, et il est Dieu pour toi comme il est Dieu pour lui-même, et pas moins». Ce qui est mien, je ne le tiens de personne; si je le tiens d’un autre, alors il n’est pas mien, alors il est à celui dont je le possède. Le second sens est: «relève la tête!», c’est-à-dire «dirige toute ton oeuvre vers Dieu!» Il est beaucoup de gens qui ne comprennent pas cela, et cela ne me paraît pas étonnant car l’homme qui doit comprendre cela, il lui faut être très détaché et élevé au-dessus de toutes choses.

Pour que nous venions à cette perfection, qu’à cela Dieu nous aide.

Amen.

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