C’est toujours le saint apôtre qui nous donne l’occasion de découvrir le sens spirituel; il en montre les traces, peu nombreuses il est vrai mais indispensables à ceux qui étudient l’Écriture, pour leur faire reconnaître où que ce soit «la loi spirituelle». Parlant d’Abraham et de Sara, il dit quelque part: «Sans faiblir dans sa foi, il ne considéra pas que son corps était déjà éteint, puisqu’il avait près de cent ans, ni que le sein de Sara était épuisé». Cet homme dont l’Apôtre dit qu’il avait le corps éteint à cent ans et qu’il engendra Isaac plutôt par la puissance de la foi que par la fécondité du corps, voici que l’Écriture rapporte maintenant qu’il prit une femme du nom de Kétura, qu’il eut d’elle plusieurs enfants, et cela vraisemblablement à l’âge d’environ cent trente-sept ans car Sara son épouse était, dit l’Écriture, de dix ans plus jeune que lui, et elle mourut à cent vingt-sept ans, ce qui indique qu’Abraham avait plus de cent trente-sept ans lorsqu’il épousa Kétura. Qu’en conclure? Faut-il penser qu’un si grand patriarche sentait encore à cet âge les aiguillons de la chair? Faut-il croire que celui qu’on nous a montré naguère éteint aux mouvements naturels sente maintenant revivre en lui la passion? Ou plutôt, comme nous l’avons souvent dit, les mariages des patriarches n’indiquent-ils pas quelque chose de mystérieux et de sacré, comme ces paroles du Sage qui disait en parlant de la Sagesse: «J’ai songé à la prendre pour épouse»?

Sans doute Abraham a-t-il songé à quelque chose de semblable; il était sage et partant, il savait que nulle limite n’est assignée à la sagesse et que la vieillesse ne met pas un terme au savoir. Car celui qui se met ordinairement en mariage de la façon que nous avons dite plus haut en parlant d’Abraham, c’est-à-dire qui garde habituellement la vertu comme épouse, quand peut-il abandonner cette union? Le dernier sommeil de Sara signifie la consommation de la vertu. Or celui qui possède une vertu parfaite et consommée doit toujours s’adonner à quelque science. C’est cette science que le langage divin appelle «son épouse». J’imagine que c’est à cause de cela qu’il y a dans la loi une malédiction pour le célibataire et l’homme stérile. Il est dit en effet: «Maudit soit celui qui n’aura pas laissé de descendants en Israël». Si l’on entend ces mots de la descendance charnelle, il faut englober sous la malédiction toutes les vierges de l’Église. Et que dis-je, les vierges de l’Église? Jean lui-même, «le plus grand parmi les enfants des femmes», et d’autres en grand nombre parmi les saints n’ont pas laissé de descendance charnelle. Et pourtant, il est bien certain qu’ils ont laissé une descendance spirituelle et des fils spirituels et qu’ils avaient tous la Sagesse pour épouse, tel Paul qui «engendrait des fils par l’Évangile». Donc Abraham épousa Kétura alors qu’il était un vieillard au corps déjà éteint. Je crois qu’il vaut mieux, selon les raisons que j’ai données plus haut, se marier lorsque le corps est éteint, lorsque «les membres sont morts». Car nos sens sont bien plus capables de recevoir la Sagesse quand «nous portons la mort du Christ dans notre corps» mortel.

Enfin Kétura, qu’Abraham déjà vieux prit en mariage, signifie encens, c’est-à-dire parfum ou bonne odeur. Par quoi il faut entendre que nous sommes, comme a dit Paul, «la bonne odeur du Christ». Or voyons comment l’on devient la bonne odeur du Christ. Le péché est une chose qui sent mauvais. Les pécheurs sont comparés à des porcs qui se roulent dans leurs péchés comme dans une ordure infecte. Et David, parlant au nom du pécheur pénitent, dit: «mes meurtrissures sont infectes et purulentes.» Quiconque parmi vous ne répand plus l’odeur du péché mais au contraire l’odeur de la justice et la douceur de la miséricorde, quiconque offre au Seigneur l’encens d’une prière ininterrompue et dit: «Que ma prière monte vers vous comme l’encens, que l’élévation de mes mains soit comme le sacrifice du soir», celui-là a pris Kétura comme épouse. C’est la façon la plus convenable, à mon avis, d’expliquer les noces des vieillards: oui, c’est à leur honneur que les patriarches ont contracté ces unions à un âge très avancé et presque défaillant, et je pense qu’il faut également tenir compte des fils qu’ils ont engendrés. Pour des mariages de cette sorte et pour une descendance pareille, les jeunes gens sont moins bien faits que les vieillards car plus la chair est accablée, plus l’âme est résistante et propre aux embrassements de la Sagesse. Aussi est-il raconté dans les Écritures que le juste Elchana avait en même temps deux épouses, l’une s’appelait Peninna et l’autre Channah, c’est-à-dire la conversion et la grâce. Et c’est de Peninna d’abord, c’est-à-dire de la conversion, que l’Écriture dit qu’il eut des enfants, et de Channah, c’est-à-dire de la grâce, seulement par la suite.

C’est par les mariages aussi que l’Écriture désigne symboliquement les progrès des saints. Aussi dans ces mariages vous pouvez être le mari si vous voulez: si par exemple vous exercez l’hospitalité de grand cœur, c’est elle, l’hospitalité, que pour ainsi dire vous prenez pour épouse; et si vous lui ajoutez le soin des pauvres, c’est comme une seconde épouse que vous prenez; si vous y joignez la patience, la douceur et les autres vertus, vous aurez pris autant d’épouses que vous avez de vertus. C’est pourquoi l’Écriture mentionne que certains Patriarches ont en même temps plusieurs épouses, et que d’autres, à la mort de leur première femme, en ont pris une seconde. Elle veut indiquer par là en figure qu’il y en a qui peuvent exercer en même temps plusieurs vertus, tandis que d’autres doivent avoir mené l’une à sa perfection pour en pratiquer une autre. Ainsi Salomon, à qui le Seigneur avait dit: «Il n’y a pas eu de Sage comme toi dans le passé, il n’y en aura point à l’avenir», eut, dit l’Écriture, plusieurs épouses à la fois. Le Seigneur lui avait donné une prudence infinie, «comme le sable de la mer», pour qu’il jugeât son peuple dans la sagesse. Aussi pouvait-il exercer plusieurs vertus ensemble.

Si en plus des vertus que nous enseigne la loi de Dieu nous nous adonnons aux disciplines qui, étant du siècle, semblent venir du dehors, comme la littérature, la grammaire, la géométrie, l’arithmétique, la dialectique; si nous faisons concourir ces disciplines tirées du dehors à notre enseignement, si nous les admettons à témoigner en faveur de notre loi, alors on pourra dire que nous avons pris en mariage des étrangères ou même des concubines. Et si de semblables unions nous amènent à exposer nos idées, à discuter, à réfuter des contradicteurs et qu’à ce propos nous puissions en convertir quelques-uns à la foi et si, maniant mieux qu’eux leurs propres sciences et leurs propres méthodes, nous les persuadons de recevoir la vraie philosophie du Christ et la vraie piété de Dieu, alors on pourra dire que nous avons eu des enfants de la dialectique ou de la rhétorique comme d’une étrangère ou d’une concubine. Ainsi donc, pour personne la vieillesse n’empêche ces sortes de mariages ni la procréation de semblables enfants. Au contraire, cette chaste descendance convient mieux à un âge avancé. C’est ainsi qu’Abraham, déjà très âgé et, comme dit l’Écriture, «vieux et plein de jours», prit Kétura pour épouse. Mais dans les données historiques, il ne doit pas nous échapper quelles furent les générations qui sortirent de cette union. En les gardant dans notre mémoire, nous pourrons plus facilement saisir ce que disent les Écritures sur les différentes nations. Par exemple, il est dit que Moïse prit pour épouse une fille de Jéthro, le prêtre de Madian. Or ce Madian est un des fils de Kétura et d’Abraham. Ce qui nous fait reconnaître que l’épouse de Moïse était de la race d’Abraham et non pas une étrangère. Lorsqu’on parle de la «reine de Sheba», il faut savoir également que Sheba est un descendant de Kétura et d’Abraham. Vous ferez de semblables découvertes dans la postérité d’Ismaël. A l’examiner attentivement, vous en tirerez beaucoup de remarques historiques qui ont échappé à d’autres. Mais remettons ce sujet à une autre fois et hâtons-nous vers la suite du récit.

«Après la mort d’Abraham, dit l’Écriture, Dieu bénit son fils Isaac, et Isaac habitait près du puits de Lachaï Roï (puits du vivant qui me voit, puits de vision). » Au sujet de la mort d’Abraham, que pouvons-nous ajouter à ce que contient la parole du Seigneur dans les Évangiles: «A propos de la résurrection des morts, n’avez-vous pas lu ce que Dieu dit dans le passage du buisson: Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob? Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants car tous sont vivants devant lui»? Souhaitons donc pour nous-mêmes une mort de ce genre pour qu’«étant morts au péché», comme dit l’Apôtre, «nous vivions pour Dieu». Car ainsi faut-il comprendre la mort d’Abraham: elle a dilaté son sein dans une telle mesure que tous les saints qui viennent des quatre coins du monde «sont portés par les anges dans le sein d’Abraham».

Mais voyons maintenant comment, après la mort d’Abraham, «Dieu bénit son fils Isaac» et quelle est cette bénédiction. «Le Seigneur bénit Isaac, dit l’Écriture, et il habitait près du puits de vision». L’essentiel de la bénédiction du Seigneur sur Isaac était qu’il habitât «près du puits de vision». Précieuse bénédiction à la vérité, pour qui sait comprendre! Puisse le Seigneur me la donner à moi aussi, pour que je mérite d’habiter«près du puits de vision»! Qui peut connaître et pénétrer la vision qu’eut Isaïe, fils d’Amos? Qui peut connaître la vision de Nahum? Qui peut pénétrer le contenu de la vision qu’eut Jacob à Béthel lorsqu’il allait en Mésopotamie et où il dit: «Voici la maison de Dieu et la porte du ciel»? Celui qui peut connaître et pénétrer chacune des visions qui sont dans la loi ou dans les prophètes, celui-là habite «près du puits de vision».

Mais examinons de plus près quelle est cette extraordinaire bénédiction qu’Isaac mérita de recevoir du Seigneur pour habiter «près du puits de vision». Tandis que nous, quand pourrons-nous seulement mériter de ne faire que passer près du puits de vision? Isaac a mérité de demeurer en état de vision, d’y habiter; nous, c’est à peine si, illuminés par la miséricorde de Dieu, nous pouvons comprendre ou entrevoir des bribes de chaque vision. Si cependant je peux acquérir ne fût-ce qu’un rayon d’intelligence des visions de Dieu, je pourrai dire que j’ai passé un jour près du puits de vision. Et si je peux en saisir quelque chose, pas seulement selon la lettre mais selon l’Esprit, je pourrai dire que j’ai passé deux jours près du puits de vision. Et si je pénètre jusqu’au sens moral, j’y aurai séjourné trois jours. Et si, ne pouvant tout comprendre, je suis du moins assidu à écouter les Écritures divines, si «je médite jour et nuit la loi de Dieu», si je ne cesse jamais de chercher, de fouiller, d’examiner et, ce qui passe avant tout, de prier Dieu et de lui demander l’intelligence, à lui «qui enseigne toute science à l’homme», je pourrai dire que j’habite, moi aussi, près du puits de vision. Si au contraire je me néglige, si je ne mets pas plus en pratique en mon particulier la parole de Dieu que je ne me rends fréquemment à l’église pour l’écouter, comme je vois faire à certains d’entre vous qui viennent seulement à l’église les jours de fête, en vérité des gens de cette sorte n’habitent pas près du puits de vision. Je crains pour ma part que ceux qui se montrent ainsi négligents ne boivent pas aux puits de la vie et ne refassent pas leurs forces, et cela quand bien même ils se rendraient à l’église, car ils s’occupent alors des affaires qui leur tiennent à cœur, des soucis qu’ils emportent avec eux, et ils s’en vont sans s’être désaltérés aux puits des Écritures.

Hâtez-vous donc et faites en sorte que descende sur vous la bénédiction du Seigneur qui vous rendra capables d’habiter près du puits de vision; le Seigneur vous ouvrira les yeux, vous contemplerez le puits de vision et vous en tirerez l’eau vive qui deviendra en vous «une source d’eau jaillissante pour la vie éternelle». Ne venir que rarement à l’église, ne puiser que rarement aux sources des Écritures, s’en aller aussitôt et, pris par d’autres affaires, ne pas tenir compte de ce qu’on a entendu, ce n’est pas habiter près du puits de vision. Laissez-moi vous montrer quel est celui qui ne s’éloigne jamais du puits de vision: c’est l’Apôtre Paul. Il disait: «Nous tous, le visage découvert, nous contemplons la gloire du Seigneur». Et vous, si vous scrutez sans cesse les visions des prophètes, si vous les examinez sans cesse, si vous désirez sans cesse en faire votre profit, si vous les méditez, si vous demeurez en elles, vous aussi vous recevrez la bénédiction du Seigneur et vous habiterez près du puits de vision. Le Seigneur Jésus vous apparaîtra aussi sur le chemin, il vous ouvrira les Écritures et vous direz alors: «Est-ce que notre cœur n’était pas tout brûlant au dedans de nous tandis qu’il nous dévoilait les Écritures?» Car le Seigneur Jésus apparaît à ceux qui tiennent compte de sa loi nuit et jour. A lui la gloire et la puissance dans les siècles des siècles.

Amen.

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