A mesure que nous avançons dans notre lecture, les mystères s’accumulent devant nous. Quand on prend la mer sur un faible navire, on ne craint rien tant qu’on reste près de la côte mais une fois gagnée la haute mer, que l’on vienne à monter et à descendre avec les vagues qui s’enflent et qui retombent, une immense frayeur s’empare de l’âme et l’on tremble d’effroi à la pensée d’avoir confié une si petite barque à l’immensité des flots. Tel est à peu près notre sentiment à nous qui, pauvres de mérites et faibles d’esprit, osons affronter un si vaste océan de mystères. Mais si le Seigneur daigne, à vos prières, nous accorder le souffle propice de son Saint Esprit, après une croisière favorable de la parole, nous entrerons au port du salut.

Examinons donc les paroles qu’on nous a lues. «Et l’Ange du Seigneur appela du ciel Abraham une seconde fois, disant: Je l’ai juré par moi-même, dit le Seigneur, puisque tu as accompli ma parole et que tu n’as point épargné ton fils bien-aimé à cause de moi, je te bénirai et je te multiplierai. Ta race sera nombreuse comme les étoiles du ciel et comme les grains de sable de la mer qu’on ne peut compter.» Ces paroles requièrent un auditeur très attentif. Elles présentent une nouveauté: «L’Ange du Seigneur appela Abraham du haut du ciel une seconde fois». Mais ce qui suit n’est pas nouveau car il avait été déjà dit: «Je te bénirai» et déjà promis: «Je te multiplierai» et déjà déclaré: «Ta race deviendra nombreuse comme les étoiles du ciel et comme le sable de la mer». Qu’y a-t-il donc maintenant de plus dans ce second appel qui vient du ciel? Quel est le nouvel objet qui s’ajoute aux anciennes promesses? Quelle augmentation de récompense y a-t-il à dire: «parce que tu as accompli cette parole», autrement dit: «parce que tu as offert ton fils, parce que tu n’a pas épargné ton fils unique»? Je ne vois rien d’ajouté: ce sont les mêmes promesses qu’auparavant qui sont reprises. Mais alors, pensera-t-on, n’est-il pas inutile de revenir plusieurs fois sur les mêmes choses? Pas du tout! C’est nécessaire car tout ce qui arrive arrive en mystère.

Si Abraham n’avait vécu que dans la chair, s’il n’avait été le père que du peuple qu’il engendra dans la chair, il aurait suffi d’une seule promesse. Mais pour montrer qu’il devait être d’abord le père de ceux qui ont été circoncis dans la chair, il reçoit à l’époque de sa propre circoncision une promesse qui devait concerner le peuple de la circoncision. Puis, comme il devait être aussi le père de ceux qui appartiennent à la foi et entrent dans l’héritage par la Passion du Christ, il reçoit à nouveau, à l’époque de la passion d’Isaac, une promesse qui devait concerner cette fois le peuple sauvé par la Passion et la Résurrection du Christ.

L’Écriture répète, semble-t-il, les mêmes choses; elles sont pourtant bien différentes. Les premières promesses, celles qui concernent le premier peuple, ont été faites sur la terre. L’Écriture dit en effet: «Il l’amena dehors (c’est-à-dire en dehors de la tente) et lui dit: Regarde les étoiles du ciel et vois si tu peux les compter dans leur multitude», et il ajouta: «Ainsi en sera-t-il de ta race». Mais quand la promesse est faite à nouveau, l’Écriture remarque que c’est «du haut du ciel» que vient la voix. Ainsi la première promesse vient de la terre et la seconde du ciel. Ne semble-t-il pas qu’il y ait là une évidente allusion à cette parole de l’Apôtre: «Le premier homme tiré de la terre est terrestre, le second homme venu du ciel est céleste»? La promesse qui concerne le peuple de la foi vient du ciel, l’autre de la terre. Dans celle-ci il n’y a que des paroles ordinaires mais dans celle-là intervient le serment et le saint Apôtre, écrivant aux Hébreux, nous en donne l’explication: «Dieu, voulant montrer aux héritiers de la promesse l’immuable stabilité de ses desseins, fit intervenir le serment». Et il ajoute: «Les hommes jurent par un plus grand qu’eux», mais «Dieu n’a personne de plus grand que lui par qui jurer», aussi «Je jure par moi-même, dit le Seigneur». Ce n’est point que Dieu fût obligé de jurer, (qui pourrait exiger de lui un serment?), mais comme l’a expliqué l’Apôtre Paul, c’est pour montrer par là à ses adorateurs «l’immuable stabilité de ses desseins». Semblablement, ailleurs le Prophète dit encore: «Dieu a juré et ne se repentira pas: tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech.» Enfin, lors de la première promesse, l’Écriture ne dit pas la raison pour laquelle est faite la promesse mais seulement que la voix conduisit Abraham dehors, «lui montra les étoiles du ciel et lui dit: Ainsi en sera-t-il de ta descendance». Dans la seconde promesse au contraire, Dieu donne la raison et c’est pourquoi il appuie par un serment la fermeté de la promesse: «Car tu as, dit-il en effet, accompli ma parole et tu n’as pas épargné ton fils». Par là il montre que c’est à cause de l’offrande et de la passion du fils que la promesse est fermement assurée et il insinue clairement que c’est à cause de la Passion du Christ que la promesse demeure fermement assurée au peuple des Gentils, qui appartient à Abraham par la foi.

N’y a-t-il que là, où la seconde ébauche soit plus ferme que la première? En bien des endroits vous trouverez l’esquisse de semblables mystères. Moïse brisa et rejeta les premières tables de la Loi qui étaient selon la lettre; il reçut une seconde Loi qui est selon l’Esprit et la seconde est plus ferme que la première. Moïse encore, après avoir renfermé toute la Loi en quatre livres, écrivit le Deutéronome qu’on appelle la seconde Loi. Ismaël est premier et Isaac second, mais c’est encore dans le second que réside la supériorité. Ce qui a lieu aussi pour Esaü et Jacob, pour Ephraïm et Manassé, et vous le trouverez encore signifié dans mille autres exemples semblables.

Mais revenons à nous-mêmes, et expliquons en détail le sens moral. L’Apôtre dit, comme nous l’avons déjà rappelé: «Le premier homme sorti de la terre est terrestre, le second homme venu du ciel est céleste. Tel est le terrestre, tels sont aussi les terrestres, et tel est le céleste, tels sont aussi les célestes. De même que nous avons porté l’image du terrestre, nous porterons aussi l’image du céleste.» Vous voyez son raisonnement: si vous demeurez dans ce premier homme qui vient de la terre, vous serez rejetés à moins que vous ne vous changiez, que vous ne vous convertissiez et que, devenus célestes, vous ne receviez en vous l’image de l’homme céleste. C’est ce qu’il dit ailleurs: «Dépouillant le vieil homme avec ses œuvres et revêtant le nouveau qui a été créé selon Dieu», et ailleurs encore: «Voici que les choses anciennes sont passées, tout est devenu nouveau».

Dieu renouvelle donc ses promesses pour vous montrer que vous devez, vous aussi, vous renouveler. S’il ne demeure pas, lui, dans les vieilles choses, c’est que vous ne devez pas demeurer, vous, de «vieux hommes». Et s’il prononce ses paroles «du haut du ciel», c’est pour que vous receviez, vous aussi, «l’image de l’homme céleste». Car à quoi bon, pour vous, que Dieu renouvelle ses promesses si vous ne vous renouvelez pas? Qu’il parle du haut du ciel si c’est à la terre que vous prêtez l’oreille? A quoi bon qu’il se lie par un serment si vous écoutez tout cela en passant comme une histoire ordinaire? Pourquoi ne pas remarquer que c’est à cause de vous que Dieu adopte des manières d’agir qui ne semblent pas du tout convenir à sa propre nature? Si l’Écriture dit que Dieu fait un serment, c’est pour que vous écoutiez avec crainte et tremblement et que, dans votre saisissement, vous mesuriez l’importance de ce qui a motivé le serment de Dieu. Bref, si tout cela se produit, c’est pour que vous soyez attentifs et sur vos gardes, c’est pour qu’apprenant qu’une promesse vous est préparée dans les cieux, vous soyez vigilants et cherchiez à vous rendre dignes des promesses divines.

Quoi qu’il en soit, l’Apôtre explique notre texte en disant: «Dieu a donné la promesse à Abraham et à sa descendance. Il n’a pas dit: « et à tes descendants », comme s’il s’agissait de plusieurs, mais il dit: « et à ta descendance », comme ne parlant que d’un seul qui est le Christ». C’est donc du Christ qu’il est écrit: «Je multiplierai ta descendance et elle deviendra aussi nombreuse que les étoiles du ciel ou que les grains de sable sur le bord de la mer». A qui est-il besoin d’expliquer comment la descendance du Christ se multiplie, quand on voit la prédication de l’Évangile s’étendre «d’une extrémité de la terre à l’autre» et qu’il n’y a presque plus de lieu qui n’ait reçu la semence de la parole? D’avance, cette vérité avait été figurée au début du monde quand il avait été dit à Adam: «Croissez et multipliez» car c’est de cela que l’Apôtre énonce que «ce fut dit par rapport au Christ et à l’Église».

Quant à la parole: «aussi nombreux que les étoiles du ciel» et celle qui suit: «comme les grains de sable sur le bord de la mer qu’on ne peut compter», on dira peut-être que la figure du nombre céleste convient au peuple chrétien et celle du sable de la mer au peuple juif. Je préfère néanmoins penser qu’on peut appliquer aux deux peuples l’un et l’autre exemple. En effet, dans le peuple juif il y a eu beaucoup de justes et de prophètes qu’on peut assimiler à bon droit aux étoiles du ciel; dans notre peuple en revanche, il y en a beaucoup qui n’ont de goût que pour les choses terrestres et dont la folie est plus pesante que le sable de la mer, et j’estime qu’il faut surtout ranger parmi eux la masse des hérétiques sans toutefois nous croire nous-mêmes en sécurité, car les exemples terrestres doivent s’appliquer à quiconque n’a pas dépouillé «l’image de l’homme terrestre» et revêtu «l’image de l’homme céleste».

Sans doute est-ce sous l’empire de ces pensées que l’Apôtre dresse le tableau de la résurrection dans les corps célestes et terrestres: «Autre est la gloire des corps célestes, autre celle des corps terrestres. Même une étoile diffère en éclat d’une autre étoile, ainsi en sera-t-il pour la résurrection des morts». Et à qui sait entendre, le Seigneur donne le même avertissement quand il dit: «Pour que votre lumière luise devant les hommes afin que voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les cieux».

Le Christ est bien la descendance d’Abraham et le fils d’Abraham. Voulez-vous vous en convaincre par les paroles de l’Écriture? Écoutez ce qui est écrit dans l’Évangile: «Livre de la généalogie de Jésus-Christ fils de David, fils d’Abraham». C’est donc en lui que s’accomplit cette parole de l’Écriture: «Ta descendance recevra en héritage les cités de nos ennemis». Comment le Christ a-t-il reçu en héritage les cités de ses ennemis? Sous ce biais sans doute que «toute la terre est couverte du bruit» des Apôtres et «l’univers entier de leurs paroles». Aussi la colère s’empara-t-elle de ces anges qui tenaient tous les peuples sous leur domination, «Car lorsque le Très-Haut sépara les peuples d’après le nombre des anges de Dieu, Jacob devint sa portion et Israël le lot de son héritage». Le Christ, en effet, auquel son Père avait dit: «Demande-moi et je te donnerai les nations en héritage, les extrémités de la terre comme possession», excite la colère des anges en leur ôtant la puissance et la domination qu’ils avaient sur les peuples. Aussi est-il écrit: «Les rois de la terre se sont dressés et les princes se sont coalisés contre le Seigneur et contre son Christ». Aussi bien se dressent-ils contre nous et nous suscitent-ils luttes et combats. Et l’Apôtre du Christ de dire: «Nous n’avons pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre les princes, les puissances et les dominations de ce monde». Il nous faut donc veiller et nous conduire avec précaution «parce que notre adversaire, comme un lion rugissant, rôde autour de nous cherchant qui dévorer» et à moins que, «fermes dans la foi», nous ne lui résistions, il nous ramènera en captivité. Dans ce cas, ce serait de notre part méconnaître l’œuvre de celui qui «a cloué sur sa croix les principautés et les puissances en triomphant hardiment d’elles en lui-même», et qui «est venu apporter la délivrance aux prisonniers». En suivant au contraire la foi du Christ qui a triomphé d’elles, brisons les liens par quoi elles nous avaient enchaînés à leur puissance. Ces liens qui nous retiennent, ce sont nos passions et nos vices: ils nous retiennent aussi longtemps que nous ne «crucifions pas notre chair avec ses passions et ses convoitises», jusqu’à ce que «nous ayons brisé leurs liens et rejeté leur joug loin de nous».

Donc, la descendance d’Abraham, autrement dit la semence de la parole, c’est-à-dire la prédication de l’Évangile et la foi au Christ, s’est emparée «des cités de ses ennemis». Mais je vous le demande: est-ce que le Seigneur a commis une injustice en arrachant les peuples à la puissance de ses ennemis et en les ramenant à la foi en lui et en son pouvoir? Pas le moins du monde, car autrefois Israël était «la portion du Seigneur», mais ses ennemis entraînèrent Israël dans le péché loin de son Dieu, et c’est à cause de ses péchés que Dieu lui dit: «Voici que vous avez été divisés par vos péchés». Mais il leur dit encore: «Quand bien même vous auriez été dispersés d’un bout du ciel à l’autre, je vous rassemblerai, dit le Seigneur». C’est parce que les princes de ce monde avaient envahi l’héritage du Seigneur que le bon pasteur a dû laisser dans les hauteurs les quatre-vingt-dix-neuf brebis et descendre sur la terre chercher celle qui était perdue: il lui fallait la trouver, la charger sur ses épaules et la ramener à la haute bergerie de la perfection.

Mais à quoi bon, pour moi, que les cités des ennemis appartiennent en héritage à la descendance d’Abraham qui est le Christ, si ma propre cité ne lui appartient pas, si dans ma propre cité, c’est-à-dire dans mon âme qui est la cité du Grand Roi, ses lois ni ses préceptes ne sont observés? A quoi bon que Dieu ait soumis le monde entier et qu’il possède les cités de ses ennemis si, en moi, il n’est pas victorieux de ses ennemis, s’il ne détruit pas «la loi qui est dans mes membres, qui lutte contre la loi de mon esprit et qui me rend captif de la loi du péché»?

Que chacun de nous veuille donc bien faire ce qu’il faut pour que, dans notre âme comme dans notre corps, le Christ soit victorieux de ses ennemis, qu’il se les soumette et qu’il prenne triomphalement possession de la cité de notre âme. De la sorte, nous deviendrons sa portion, sa part de choix, «comparable en éclat aux étoiles du ciel», et nous pourrons recevoir, nous aussi, la bénédiction d’Abraham par le Christ notre Seigneur à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles.

Amen.

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