Le Prophète met dans la bouche du Seigneur ces paroles: «Entre les mains des prophètes, j’ai pris des ressemblances». Ce qui veut dire que notre Seigneur Jésus-Christ, bien qu’il ait une unité substantielle et ne soit corporellement que Fils de Dieu, apparaît sous des aspects divers dans les figures et les représentations de l’Écriture. Je me souviens par exemple avoir expliqué dans les instructions précédentes que, lors de son offrande en holocauste, Isaac était le type du Christ, lequel néanmoins était aussi représenté par le bélier. Je vais plus loin et je dis que c’est encore le Christ qui est représenté dans l’ange qui parla à Abraham et qui lui dit: «Ne porte pas ta main sur l’enfant», car il lui dit une seconde fois: «Parce que tu as accompli ma parole, je te bénirai». L’Écriture dit qu’il est la brebis ou l’agneau qu’on immole pour la Pâque, elle le désigne aussi comme le pasteur des brebis et néanmoins, c’est encore lui qu’elle dépeint dans le pontife qui offre le sacrifice. Comme Verbe de Dieu, il est appelé l’Époux et comme Sagesse de Dieu, l’Épouse, moyennant quoi le prophète le fait ainsi parler: «Il m’a mis un diadème sur la tête comme à un Époux et m’a donné une parure comme à une Épouse». Et tant d’autres aspects qu’il serait trop long de parcourir pour l’instant.

A l’exemple du Seigneur qui, selon les lieux et les temps, prend des formes appropriées à toutes les circonstances, il faut croire que les saints, qui en étaient le type, se sont adaptés aux temps, aux lieux et aux circonstances, pour en figurer les mystères. C’est ce que nous voyons maintenant se vérifier en Isaac, au sujet de qui on vient de nous faire lecture: «Il monta ensuite, dit l’Écriture, au puits du serment, et le Seigneur lui apparut cette nuit-là et lui dit: Je suis le Dieu d’Abraham ton père, ne crains pas car je suis avec toi, je te bénirai, et je multiplierai ta race à cause d’Abraham ton père».

L’apôtre Paul nous a indiqué deux figures en Isaac: la première est celle où il écrit qu’Ismaël, fils d’Agar, représente le peuple selon la chair et Isaac le peuple selon la foi, l’autre est celle où il écrit: «Il n’a pas dit: « et à tes descendants », comme s’il s’agissait de plusieurs, mais: « à ta descendance », comme ne parlant que d’un seul qui est le Christ». Isaac est donc la figure à la fois du peuple et du Christ. Or il est bien certain que le Christ, comme Verbe de Dieu, a parlé non seulement dans les Évangiles mais aussi dans la Loi et dans les Prophètes. Avec cette différence que dans la Loi il enseigne les débutants et dans les Évangiles les parfaits. Par conséquent, Isaac maintenant représente le Verbe se manifestant dans la Loi ou les Prophètes.

«Isaac monta donc au puits du serment et le Seigneur lui apparut». Nous avons déjà dit que la Loi «monta»quand le temple vint lui faire ornement ainsi que ceux qui y accomplissaient le service divin. Ce que les Prophètes ont ajouté peut être appelé de même «une montée de la Loi», aussi est-ce peut-être pour cela qu’il est dit qu’Isaac «monta au puits du serment» et que là «le Seigneur lui apparut». Car dans les Prophètes, «le Seigneur a juré, et il ne s’en repentira pas, qu’il était lui-même prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech». Dieu lui est donc apparu au puits du serment pour lui confirmer les promesses qui devaient se réaliser en lui.

«Isaac éleva un autel à cet endroit, il invoqua le nom du Seigneur, et il planta là sa tente. Et les serviteurs d’Isaac creusèrent un puits à cet endroit». Dans la Loi, Isaac élève un autel et plante sa tente tandis que dans les Évangiles, ce n’est pas une tente qu’il plante mais une maison qu’il bâtit et dont il pose les fondements. Écoutez la Sagesse parlant de l’Église: «La Sagesse s’est bâti une maison et elle a placé à la base sept colonnes». Écoutez aussi Paul sur le même sujet: «Personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé, savoir le Christ Jésus». Quand il y a une tente, toute bien plantée qu’elle est, il est évident qu’un jour elle cessera d’exister; mais quand il y a des fondations et que la maison est bâtie «sur le roc», cette maison-là ne cessera jamais d’exister, «car elle est fondée sur le roc».

Là encore, Isaac creuse un puits. On ne le voit jamais cesser de creuser des puits. Il creuse jusqu’à ce que jaillisse «la source d’eau vive» et que «le courant du fleuve réjouisse la cité de Dieu». Mais Abimélech, cet homme qui jadis avait rendu hommage à Abraham, arrive maintenant de Guerar avec ses amis auprès d’Isaac: «et Isaac leur dit: Pourquoi êtes-vous venus vers moi, vous qui me haïssez et qui m’avez renvoyé de chez vous?» A quoi ils répondirent: «Nous avons vu clairement que le Seigneur est avec toi et nous avons dit: Qu’il y ait un serment entre nous et toi, et faisons une alliance avec toi pour que tu ne nous fasses pas de mal, etc…» Cet Abimélech, à ce que je vois, n’est pas toujours en paix avec Isaac, mais tantôt il est en désaccord et tantôt il demande la paix. Si vous vous le rappelez, nous disions de lui dans les précédentes homélies qu’il tient le rôle, parmi les partisans du siècle, de ces sages qui, par l’étude de la philosophie, sont arrivés à la connaissance de beaucoup de vérités. Par là vous pouvez comprendre comment, avec Isaac qui est la figure du Verbe de Dieu contenu dans la Loi, Abimélech ne peut être ni toujours en désaccord ni toujours en paix. Car si la philosophie n’est pas en opposition en tout avec la Loi de Dieu, en tout non plus elle n’est pas en accord avec elle.

Beaucoup de philosophes écrivent qu’il y a un seul Dieu, créateur de toutes choses: en quoi ils sont d’accord avec la Loi de Dieu. D’aucuns ont même ajouté que Dieu a tout fait et qu’il dirige tout par son Verbe et que c’est le Verbe de Dieu qui règle tout: en quoi ils sont d’accord non seulement avec la Loi mais avec les Évangiles. La philosophie dite morale et naturelle pense à peu près tout ce que nous pensons. Mais elle est en désaccord avec nous quand elle dit que la matière est coéternelle à Dieu, quand elle soutient que Dieu ne s’occupe pas des choses périssables, que sa providence est réservée aux espaces lunaires, quand elle fait dépendre la vie des hommes du cours des étoiles, quand elle dit que ce monde durera toujours et n’aura pas de fin. Et il y a encore beaucoup d’autres points sur lesquels les tenants de cette philosophie sont soit en accord soit en désaccord avec nous. C’est pourquoi Abimélech, dans cette figure, est représenté tantôt en paix avec Isaac et tantôt en désaccord avec lui.

Je ne pense pas non plus que ce soit sans raison que l’Esprit Saint qui écrit tout cela ait eu soin d’ajouter que deux autres personnages vinrent avec Abimélech: Ochozath son gendre et Phicol, le chef de son armée. Ochozath signifie Celui qui tient, Phicol la bouche de tous, et le nom d’Abimélech Mon père est roi. A eux tous, me semble-t-il, ils représentent toute la philosophie, que les philosophes divisent en trois parties: la logique, la physique, l’éthique, c’est-à-dire la philosophie rationnelle, la philosophie naturelle et la philosophie morale. La philosophie rationnelle est celle qui reconnaît en Dieu le père de tous: c’est Abimélech; la philosophie naturelle sert de base et tient tout en s’appuyant en quelque sorte sur les forces de la nature elle-même: c’est celle d’Ochozath, celui qui tient; la philosophie morale est celle qui est dans la bouche de tous, celle qui s’adresse à tout le monde et qui se trouve dans la bouche de tous, dans la mesure où les préceptes qui s’adressent à tous se ressemblent: c’est Phicol qui la représente, Phicol qui signifie bouche de tous. Ces personnages, très au fait de ces sciences, viennent donc trouver la Loi de Dieu et lui disent: «Nous avons vu que le Seigneur est avec toi et nous avons dit: Qu’il y ait un serment entre nous et toi, et faisons alliance, pour que tu ne nous fasses pas de mal, mais que, de même que nous ne t’avons pas maudit, ainsi sois-tu béni par le Seigneur». Ces trois personnages qui demandent la paix au Verbe de Dieu et qui, dans leur désir, prennent les devants pour s’associer et faire alliance avec lui, peuvent aussi représenter les Mages qui, instruits par les livres de leurs pères et les traditions de leurs ancêtres, viennent des régions de l’Orient et disent: «Nous avons vu le roi qui vient de naître, nous avons vu que Dieu est avec lui et nous sommes venus l’adorer». Quiconque est versé dans ces sciences doit dire, en voyant que «Dieu était dans le Christ pour réconcilier le monde avec Lui» et en admirant la grandeur de ses œuvres: «Nous avons vu que le Seigneur est avec toi et nous avons dit: Qu’il y ait un serment entre nous». S’approchant alors de la Loi de Dieu, il ne peut manquer de dire: «J’ai juré et décidé de garder tes commandements».

Mais que demandent-ils? «Que tu ne nous fasses pas de mal, disent-ils, mais de même que nous ne t’avons point maudit, de même sois-tu béni par le Seigneur». Ils demandent par là, me semble-t-il, le pardon des péchés afin d’en éviter la punition. Ils sollicitent une bénédiction et non une récompense. D’ailleurs, voyez ce qui suit: «Isaac leur fit, dit l’Écriture, un grand festin, et ils mangèrent et ils burent». Car il est bien certain que le ministre de la parole «se doit aux savants et aux ignorants». Et parce que c’est à des savants qu’il offre le festin, l’Écriture dit qu’il leur fait non pas un petit mais «un grand festin».

Quant à vous, si vous n’êtes plus de petits enfants qui ont encore besoin de lait, si vous apportez un esprit vigoureux, si par des études poussées vous vous êtes au préalable rendus capables de mieux comprendre la parole de Dieu, c’est pour vous aussi qu’il y a un grand festin. On ne vous préparera pas les légumes des faibles, on ne vous nourrira pas avec le lait des petits enfants, mais le ministre de la parole vous servira un grand festin. Il vous parlera de la Sagesse que l’on prêche parmi les parfaits, il vous prêchera «la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, qui n’est connue d’aucun des princes de ce siècle». Il vous révélera le Christ sous l’aspect de Celui «en qui sont cachés tous les trésors de la Sagesse». Il vous fait donc un grand festin et lui-même mange avec vous, à moins que votre état ne l’oblige à vous dire: «Je n’ai pas pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels, comme à de petits enfants dans le Christ». C’est aux Corinthiens qu’il dit cela, et il ajoute: «Puisqu’il y a parmi vous de la jalousie et des discordes, n’êtes-vous pas charnels et ne marchez-vous pas selon l’homme?» Paul ne leur fit pas un grand festin, à tel point qu’étant chez eux et dans le besoin, il ne fut «à charge à personne» et ne mangea gratuitement le pain de personne, mais il gagna lui-même sa vie et celle de tous ses compagnons en travaillant nuit et jour de ses mains. Ils étaient donc tellement loin de mériter un grand festin, les Corinthiens, que le prédicateur de la parole de Dieu ne put même pas faire chez eux le plus petit repas. Mais au contraire, pour ceux qui savent écouter parfaitement, pour ceux qui apportent à écouter la parole de Dieu un esprit éveillé et vigoureux, il y a un grand festin. Isaac mange avec eux et loin de se contenter de manger, il se lève et leur promet avec serment la paix à venir.

Demandons donc, nous aussi, d’approcher de la parole de Dieu avec les dispositions d’esprit et la foi voulues pour être dignes de faire un grand festin. Car «la Sagesse a égorgé ses victimes, elle a mêlé son vin dans le cratère et elle a envoyé ses serviteurs» pour amener à son festin tous ceux qu’ils trouveraient. Et maintenant que nous entrons au festin de la Sagesse, il ne nous reste plus qu’à ne pas y emporter avec nous les vêtements de la folie. N’y venons pas revêtus de la robe d’infidélité, ni ternis par les taches des péchés mais, dans la pureté et la simplicité du cœur, embrassons la Parole et mettons-nous au service de la divine Sagesse qui est le Christ Jésus notre Seigneur, à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles.

Amen.

Pin It on Pinterest

Share This