Vous qui êtes venus à Dieu et qui vous targuez d’être fidèles, prêtez ici l’oreille et mettez tous vos soins à considérer comment, dans le récit qu’on vient de nous lire, la foi des fidèles est éprouvée. «Et il arriva, dit l’Écriture, qu’après ces paroles Dieu éprouva Abraham et lui dit: Abraham, Abraham. Celui-ci répondit: me voici». Considérez chaque détail de l’Écriture car en chacun, pour qui sait creuser profond, il y a un trésor et peut-être même que c’est là où l’on y songe le moins que se cachent les joyaux précieux des mystères.

L’homme dont il est question s’appelait d’abord Abram et nulle part nous ne lisons que Dieu l’ait appelé de ce nom ou qu’il lui ait dit: «Abram, Abram», car Dieu ne pouvait l’appeler du nom qu’il allait lui ôter. Il l’appelle du nom qu’il lui a donné et non content de l’appeler une fois de ce nom, il le répète. Lorsqu’Abraham eut répondu: «me voici», il lui dit: «Prends Isaac, le fils très cher que tu aimes, et tu me l’offriras. Va sur un lieu élevé et là tu me l’offriras en holocauste sur une montagne que je te montrerai». Dieu lui-même explique pourquoi il lui a donné un nom et l’a appelé Abraham: «parce que je t’ai établi le père d’une multitude de peuples». Dieu lui fit cette promesse à l’époque où il avait comme fils Ismaël, mais il lui assura que la promesse se réaliserait dans un fils qui naîtrait de Sara. Il avait donc stimulé en lui l’amour paternel, non seulement en lui accordant une postérité mais en lui faisant espérer l’accomplissement d’une promesse. Et voici que ce fils, sur qui reposent ces grandes et merveilleuses promesses, ce fils à cause duquel il a reçu le nom d’Abraham, voici que le Seigneur ordonne de le lui offrir en holocauste sur une montagne!

Qu’en dis-tu, Abraham? Quelles sont les pensées qui s’agitent dans ton cœur? La voix de Dieu s’est fait entendre pour secouer et éprouver ta foi. Qu’en dis-tu? Qu’en penses-tu? Est-ce que tu hésites? Est-ce que tu rumines et calcules ainsi dans ton cœur: «Si c’est en Isaac que la promesse m’a été faite et que je l’offre en holocauste, je n’ai plus de promesse à attendre»? N’est-ce pas plutôt cet autre raisonnement que tu tiens, en te disant que celui qui t’a fait la promesse ne peut mentir et que, quoi qu’il arrive, la promesse demeurera?

A la vérité, je suis un trop petit personnage pour sonder les pensées d’un si grand patriarche et je ne puis savoir quelles réflexions fit naître en lui ni quels sentiments provoqua la voix de Dieu qui venait l’éprouver en lui donnant l’ordre d’immoler son fils unique. Mais «l’esprit des prophètes est soumis aux prophètes», aussi l’Apôtre Paul qui avait connu, je crois, par l’Esprit, les sentiments et les pensées d’Abraham, nous les a indiqués dans ce passage: «Abraham ne broncha point dans sa foi lorsqu’il offrit son fils unique sur qui reposaient les promesses, il estimait que Dieu était assez puissant pour le ressusciter des morts.» L’Apôtre nous a donc livré les pensées de cet homme de foi car ce fut alors, à propos d’Isaac, la première fois que se manifesta la foi en la résurrection. Abraham espérait qu’Isaac ressusciterait, il croyait que se réaliserait ce qui n’était pas encore accompli. Comment donc peuvent-ils être «enfants d’Abraham», ceux qui ne croient point à l’accomplissement dans le Christ de ce qu’Abraham croyait seulement en espérance dans Isaac? J’ajouterai, plus clairement encore, qu’Abraham savait qu’il figurait d’avance l’image de la vérité à venir, il savait que le Christ naîtrait de sa descendance pour être offert en victime, véritable cette fois, du monde entier et ressusciter d’entre les morts.

Mais pour lors, «Dieu, dit l’Écriture, éprouvait Abraham et il lui dit: prends ton fils très cher, celui que tu aimes». Comme s’il ne lui suffisait pas de dire «fils», il ajoute «très cher». Passe! Mais pourquoi ajouter encore: «celui que tu aimes»? C’est qu’il veut rendre l’épreuve plus pesante. Par ces expressions de tendresse et d’affection plusieurs fois répétées, il ravive les sentiments paternels pour qu’au souvenir vivace de son amour, la main du père hésite à immoler le fils et que contre la foi de l’Esprit, toute l’armée de la chair entre en révolte. «Prends donc, dit-il, Isaac, ton fils très cher, celui que tu aimes». Passe encore, Seigneur, que vous parliez d’un fils à son père, mais que vous l’appeliez «très cher» quand vous lui enjoignez de l’immoler! Ah! Que cela suffise au supplice du père! Mais vous ajoutez encore: «celui que tu aimes» et c’est là un supplice trois fois plus grand pour le père! Pourquoi faut-il que vous rappeliez encore son nom d’Isaac? Abraham ne savait-il donc pas que son fils, son fils très cher, son fils qu’il aimait, s’appelait Isaac? C’est pour qu’Abraham se souvienne que vous lui aviez dit: «C’est en Isaac que résidera la postérité qui portera ton nom, et c’est en Isaac que se réaliseront pour toi les promesses». Si le nom est mentionné, c’est pour qu’il lui vienne à la pensée de se défier des promesses qui furent faites en ce nom. Bref, tout cela parce que Dieu éprouvait Abraham.

Qu’y a-t-il ensuite? «Va sur un lieu élevé, dit l’Écriture, sur la montagne que je te montrerai, et là tu l’offriras en holocauste.» Observez, dans le détail, comment l’épreuve augmente peu à peu. «Va sur un lieu élevé». Est-ce qu’Abraham, avec l’enfant, n’aurait pas pu être conduit d’abord sur ce lieu élevé et placé sur la montagne que le Seigneur avait choisie, et là seulement s’entendre dire d’offrir son fils? Mais non: c’est en premier lieu qu’il lui est imposé d’offrir son fils, et ce n’est qu’ensuite qu’on lui ordonne de se rendre sur un lieu élevé et de gravir la montagne. Dans quelle intention? C’est pour que sur la route, chemin faisant, tout le long du trajet, il soit déchiré dans ses pensées; pour qu’il soit tourmenté tour à tour par le commandement qui le presse et par l’amour de son fils unique qui se révolte. C’est pour cela aussi qu’on lui impose le voyage et l’ascension de la montagne: c’est pour laisser le temps de s’affronter, au cours du trajet, l’affection paternelle et la foi, l’amour de Dieu et l’amour de la chair, l’attrait des biens présents et l’attente des biens futurs. C’est donc «sur un lieu élevé» qu’on l’envoie, mais pour un patriarche qui va accomplir pour le Seigneur une si grande action, il ne suffit pas d’un lieu élevé: c’est une montagne qu’on lui ordonne de gravir, et cela veut dire qu’il doit, à l’instigation de la foi, délaisser les choses terrestres et monter vers celles d’en haut.

«Abraham se leva donc de bon matin, sella son ânesse et fendit le bois de l’holocauste. Il emmena son fils Isaac et deux serviteurs, et parvint à l’endroit que Dieu lui avait fixé, le troisième jour.» Abraham se leva le matin (en ajoutant le mot matin, l’Écriture a peut-être voulu montrer qu’un rayon de lumière brillait déjà dans son cœur), il sella son ânesse, prépara le bois et prit son fils: il ne délibère pas, n’hésite pas, ne parle à personne de son dessein, mais aussitôt se met en marche. «Et il parvint à l’endroit que le Seigneur lui avait fixé, le troisième jour». Je laisse de côté pour le moment le symbole caché que contient ce troisième jour et je regarde la sagesse et les intentions du maître de l’épreuve. Ainsi, alors que tout devait avoir lieu sur des montagnes, il n’y avait pas de montagne aux alentours et le voyage se prolonge durant trois jours tout au long desquels le retour incessant des inquiétudes déchire les entrailles paternelles. Pendant ce long délai, le père peut à loisir contempler son enfant, il prend avec lui ses repas et l’enfant, durant les nuits, enlace le cou de son père, se serre contre sa poitrine, repose contre son cœur. Vous le voyez, l’épreuve est au comble! Par ailleurs, ce troisième jour est, comme de juste, plein de mystères: lorsque le peuple sortit d’Égypte, c’est le troisième jour qu’il offre un sacrifice à Dieu et qu’il se purifie; la résurrection du Seigneur a lieu le troisième jour et beaucoup d’autres mystères sont enfermés en ce troisième jour.

«En regardant, dit l’Écriture, Abraham vit de loin l’endroit et dit à ses serviteurs: restez ici avec l’ânesse, moi et l’enfant nous irons jusque là-bas et lorsque nous aurons adoré, nous reviendrons vers vous». Il renvoie ses serviteurs. Ceux-ci, en effet, ne pouvaient pas monter avec Abraham jusqu’à l’endroit que le Seigneur avait désigné pour l’holocauste. «Pour vous, dit-il, restez ici, moi et l’enfant nous irons et quand nous aurons adoré, nous reviendrons vers vous». Dis-moi, Abraham, est-ce bien la vérité que tu dis aux serviteurs en affirmant que tu vas adorer et que tu reviendras avec l’enfant, ou bien les trompes-tu? Si tu dis vrai, c’est donc que tu n’offriras pas l’enfant en holocauste mais si tu les trompes, ce n’est pas digne d’un grand patriarche! Alors quelle est donc l’attitude que révèlent chez toi ces paroles? «Je dis bien la vérité, répond-il, et j’offre bien mon enfant en holocauste. C’est pourquoi j’emporte le bois avec moi et c’est pourquoi aussi je reviens vers vous avec l’enfant. Car je crois, et telle est ma foi, que Dieu est assez puissant pour le ressusciter des morts».

«Ensuite, dit l’Écriture, Abraham prit le bois de l’holocauste, le mit sur son fils Isaac, prit du feu dans la main, et le couteau, et ils s’en allèrent ensemble». Si Isaac porte lui-même le bois de l’holocauste, c’est que cela est une figure du Christ qui «porta lui-même sa croix», bien que toutefois, porter le bois de l’holocauste soit l’office du prêtre. Mais le Christ est à la fois la victime et le prêtre. Le mot qui suit: «et ils s’en allèrent tous deux ensemble», se rapporte au même mystère. Tandis, en effet, qu’Abraham, s’apprêtant à sacrifier, porte le feu et le couteau, Isaac ne marche pas derrière lui mais avec lui, montrant par là qu’il s’acquitte lui aussi, pareillement, de la fonction sacerdotale. Quelle est la suite? «Isaac, continue l’Écriture, dit à son Père: Père!» Voilà bien, à ce moment, dans les paroles du fils, la voix de la tentation. Imaginez-vous à quel point cette voix du fils qui va être immolé peut bouleverser les entrailles paternelles? Aussi, malgré l’inflexibilité de sa foi, Abraham répond à son tour par un mot d’affection: «Qu’y a-t-il, mon fils?» Et Isaac de dire: «Voici le feu et le bois, mais où est la brebis pour l’holocauste?» A quoi Abraham répondit: «La brebis pour l’holocauste, Dieu s’en chargera, mon fils.» Cette réponse d’Abraham, à la fois exacte et prudente, me frappe. Je ne sais ce qu’il voyait en esprit car il ne s’agit pas du présent mais de l’avenir quand il dit: «Dieu se chargera de la brebis». A son fils qui l’interroge sur le présent, il répond en disant l’avenir. C’est que le Seigneur lui-même devait se charger de la brebis dans la personne du Christ: en effet, «la Sagesse elle-même s’est bâti une maison» et «Il s’est humilié jusqu’à la mort». Bref, tout ce que vous lirez du Christ, vous découvrirez qu’il l’a fait librement et non point par contrainte.

«Ils poursuivirent tous deux leur chemin et parvinrent à l’endroit que Dieu avait fixé.» Quand Moïse parvient à l’endroit que Dieu lui a montré, il n’a pas la permission de monter mais on lui dit d’abord: «Détache la courroie des sandales à tes pieds». Pour Abraham et Isaac, rien de pareil: ils montent sans quitter leurs chaussures. La raison en est sans doute que Moïse, tout grand qu’il était, venait d’Égypte et avait des liens de mortalité noués à ses pieds. Chez Abraham et Isaac, pas de ces liens, aussi arrivent-ils au lieu fixé.

Abraham élève l’autel, pose le bois dessus, attache l’enfant et se prépare à l’égorger. Vous êtes ici, dans l’Église de Dieu, un grand nombre de pères à m’écouter. Voyons! Y en a-t-il qui, au simple récit de cette histoire, aient acquis assez de fermeté et assez de force d’âme pour se proposer, au cas où la mort commune et inévitable leur ferait perdre un fils, (ce fils fut-il unique et tendrement aimé), pour se proposer Abraham en exemple et se mettre sa générosité devant les veux? On ne vous demande pas, il est vrai, le geste héroïque d’attacher vous-même votre enfant sur le bûcher, de le serrer, de préparer le glaive, d’écorcher votre fils unique. On ne réclame pas de vous tous ces offices. Du moins, ayez assez de résolution et de fermeté d’esprit pour offrir joyeusement, sans chanceler dans la foi, votre fils à Dieu. Soyez le prêtre de la vie de votre fils: un prêtre qui immole à Dieu ne doit pas pleurer. Voulez-vous être sûrs qu’on demande bien cela de vous? Écoutez le Seigneur dans l’Évangile: «Si vous étiez les enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham». Eh bien, voilà une œuvre d’Abraham! Faites donc les œuvres qu’Abraham a faîtes, et sans tristesse, «car Dieu aime celui qui donne avec joie». Et si vous êtes, pour Dieu, autant que lui disponibles, on vous dira à vous aussi: «Monte sur un endroit élevé, sûr la montagne que je te montrerai, et là offre-moi ton fils». «Offre-moi ton fils», non pas dans les profondeurs de la terre ni dans une vallée de larmes, mais sur les sommets de montagnes élevées. Montrez que votre foi en Dieu est plus forte que vos affections charnelles car au rapport de l’Écriture, tout en aimant son fils Isaac, Abraham préféra l’amour de Dieu à l’amour de la chair: ce n’est pas dans les entrailles de la chair qu’il aima, mais dans les entrailles du Christ, c’est-à-dire dans les entrailles du Verbe de Dieu, de la vérité et de la sagesse.

«Et Abraham, dit l’Écriture, étendit le bras pour saisir le couteau et égorger son fils. Mais l’ange du Seigneur l’appela du ciel et lui dit: Abraham, Abraham. Il répondit: me voici. Et l’ange lui dit: Ne porte pas ta main sur l’enfant et ne lui fais rien. Car je sais maintenant que tu crains Dieu.» A propos de cette phrase, on nous objecte d’ordinaire que Dieu reconnaît maintenant qu’Abraham craint Dieu, comme s’il l’avait ignoré auparavant. Dieu le savait, cela n’échappait pas à Celui qui «connaît toutes choses avant qu’elles soient» mais c’est pour vous que ces choses ont été écrites. Car vous avez beau croire en Dieu, si vous n’accomplissez pas les œuvres de la foi, si vous n’obéissez pas à tous les préceptes, même les plus difficiles, si vous n’offrez point de sacrifices montrant par là que vous ne préférez à Dieu «ni père, ni mère, ni enfants», on ne reconnaîtra pas que vous craignez Dieu et on ne dira pas de vous: «Je sais maintenant que tu crains Dieu.»

Par ailleurs, remarquons-le, l’Écriture place cette parole dans la bouche d’un ange, et la suite nous montre clairement que cet ange est le Seigneur. J’en conclus que si, parmi nous autres, hommes, «il a pris les dehors d’un homme», il a vraisemblablement, parmi les anges, pris les dehors d’un ange. Et les anges, à son exemple, dans le ciel, se réjouissent «pour un seul pécheur qui fait pénitence» et tirent gloire des progrès des hommes. Car ils sont comme les administrateurs de nos âmes, eux à qui tant que nous sommes enfants nous sommes confiés «comme à des tuteurs et à des intendants jusqu’au temps marqué par le Père». Aussi, constatant nos progrès actuels disent-ils de chacun de nous: «Maintenant je sais que tu crains Dieu». Mais pourquoi donc ces paroles ont-elles été dites à Abraham? Pourquoi avoir proclamé qu’il craignait Dieu? C’est parce qu’il n’a pas épargné son propre fils. Rapprochons de cela les paroles de l’Apôtre où il est dit de Dieu qu’«il n’a pas épargné son propre Fils mais qu’il l’a livré pour nous tous». Voyez avec quelle magnifique générosité Dieu rivalise avec les hommes: Abraham a offert à Dieu un fils mortel qui ne devait pas mourir, Dieu a livré à la mort pour les hommes un Fils immortel.

Qu’ajouter à cela? «Que rendrons-nous à Dieu pour tous ses bienfaits?» C’est pour nous que «Dieu le Père n’a pas épargné son propre Fils». Et bien! Y en a-t-il parmi vous qui entendront un jour la voix de l’ange leur dire: «Je sais maintenant que tu crains Dieu», pour n’avoir pas épargné ton fils, ou ta fille ou ton époux, pour n’avoir pas épargné ton argent ni les honneurs du siècle et les ambitions de ce monde, mais pour avoir méprisé et «regardé toutes choses comme de la balayure afin de gagner le Christ», pour avoir «tout vendu et donné aux pauvres» et pour avoir suivi la parole de Dieu? Oui, quels sont ceux d’entre vous, dites-moi, qui entendront de la bouche des anges semblable parole? En tout cas, Abraham l’entend, cette parole, et on lui dit: «A cause de moi tu n’as pas épargné ton fils bien-aimé.»

«Et, se retournant, Abraham leva les yeux, et voici qu’un bélier était retenu par les cornes dans un buisson de sabec.» Nous avons dit plus haut, je crois, qu’Isaac figurait le Christ. Néanmoins, ici, c’est le bélier qui semble figurer le Christ. Il est intéressant de savoir comment l’une et l’autre figure, Isaac qui n’est point égorgé et le bélier qui l’est, conviennent également au Christ. Le Christ est le «Verbe de Dieu», mais «le Verbe s’est fait chair». Par conséquent, dans le Christ, il est une chose qui vient d’en haut et une autre qui vient de la nature humaine et du sein virginal. Or le Christ souffre, mais c’est dans sa chair; il subit la mort, mais c’est sa chair qui la subit dont le bélier est ici la figure. Comme le disait Jean: «Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde». Le Verbe, au contraire, c’est-à-dire le Christ selon l’Esprit, dont Isaac est l’image, est demeuré «dans l’incorruptibilité». C’est pourquoi il est à la fois victime et grand prêtre. Car selon l’Esprit il offre la victime à son père, et selon la chair lui-même est offert sur l’autel de la croix. Il est également écrit de lui: «Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde», et: «Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech.» Ainsi donc, «le bélier est retenu par les cornes dans un buisson de sabec».

«Abraham, dit l’Écriture, prit le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils, et il nomma ce lieu: le Seigneur voit.» A qui sait entendre, la voie de l’intelligence spirituelle s’ouvre tout naturellement, car tous ces actes aboutissent à la vision. Aussi est-il dit que «le Seigneur voit» mais la vision que le Seigneur voit est spirituelle, pour que vous aussi vous considériez spirituellement toutes ces choses de l’Écriture. Pas plus qu’il n’y a en Dieu quoi que ce soit de corporel, vous ne devez rien trouver de corporel à tout cela, mais c’est en Esprit que vous devez engendrer, vous aussi, votre fils Isaac, lorsque vous vous mettrez à porter le fruit de l’Esprit, la joie et la paix. Ce fils, vous ne l’engendrerez en fin de compte, (à l’instar de ce qui est écrit de Sara: qu’elle eut Isaac alors que ses possibilités de femme étaient inertes), que si disparaît également de votre âme toute réaction de femme, que s’il n’y a plus rien dans votre âme de féminin ni d’efféminé, que si tout au contraire vous vous comportez virilement, si virilement vous ceignez vos reins, si vous avez la poitrine protégée par la cuirasse de justice et si vous êtes munis du casque du salut et du glaive de l’Esprit. Si donc en votre âme les réactions féminines cessent de se produire, avec la vertu et la sagesse pour épouse vous engendrez comme fils la joie et l’allégresse. C’est la joie que vous engendrez quand vous ne voyez qu’un sujet de joie dans les épreuves de toute sorte qui tombent sur vous et que vous offrez cette joie à Dieu en sacrifice. Quand vous vous approchez de Dieu dans la joie, il vous rend à son tour ce que vous lui avez offert et il vous dit: «Vous me reverrez et votre cœur se réjouira et nul ne vous ravira votre joie». Ainsi, tout ce que vous offrez à Dieu vous revient surabondamment. C’est ce qu’indiquent les Évangiles, encore que la figure soit différente, dans la parabole où il est dit qu’un homme reçut une mine pour la faire fructifier et procurer de l’argent au père de famille. Écoutez le texte en effet: «Enlevez-lui cette mine, dit-il, et donnez-la à celui qui en a dix». Mais si vos cinq mines en rapportent dix, on vous en fera don et elles vous seront laissées. Ainsi donc, nous paraissons négocier pour le Seigneur mais c’est à nous que reviennent les bénéfices, nous paraissons offrir des victimes au Seigneur mais c’est nous qui recevons en retour ce que nous offrons. Dieu, en effet, n’a besoin de rien, mais il veut que nous soyons riches et il désire en tout notre profit.

Cela nous est encore montré en figure dans ce qui arrive à Job. Cet homme en effet qui était très riche, pour Dieu perdit tous ses biens. Il endura courageusement les coups du malheur et dans toutes ses souffrances fit preuve d’une grande âme. «Le Seigneur a donné, disait-il, le Seigneur a repris: il en est comme le Seigneur a voulu, que le nom du Seigneur soit béni!» Aussi remarquez, à la fin, ce qui est écrit de lui: «Il reçut le double de tout ce qu’il avait perdu.»

Ainsi, voyez-vous, perdre quelque chose pour Dieu, c’est le retrouver plusieurs fois. Et les Évangiles vous promettent même encore davantage puisqu’ils vous promettent «le centuple» et, par dessus tout, «la vie éternelle» en Jésus-Christ Notre Seigneur à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles.

Amen.

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