On nous lit Moïse à l’église. Appliquant à nous-mêmes la parole de l’Apôtre, demandons au Seigneur que lorsqu’on lit Moïse, «il n’y ait pas un voile qui recouvre notre cœur».

On vient de lire qu’Abraham engendra son fils Isaac à l’âge de cent ans. «Et Sara dit: Qui annoncera à Abraham que Sara allaite un enfant?» Alors «Abraham circoncit l’enfant le huitième jour». Abraham ne célèbre pas la naissance de cet enfant mais il célèbre le jour du sevrage, «et il fait un grand festin». Voyons! Est-ce que l’Esprit Saint s’est proposé d’écrire des histoires et de raconter que l’enfant fut sevré et que l’on fit un grand festin? Ou que l’enfant jouait et s’amusait? Ou plutôt ne faut-il pas penser qu’il a voulu donner par là un enseignement divin digne d’être porté à la connaissance du genre humain par la bouche de Dieu?

Isaac signifie rire ou joie. Qui peut donc engendrer un enfant pareil? C’est celui qui a dit de ceux qu’il avait engendrés par l’Évangile: «Vous êtes ma joie et ma couronne de gloire». Quand ces enfants-là sont sevrés, on fait un festin et il y a grande liesse parce qu’«ils n’ont plus besoin de lait mais de nourriture solide» et parce qu’«ils ont par accoutumance le sens exercé à discerner le bien et le mal». C’est pour cette raison qu’il y a, lors du sevrage, un grand festin. Tandis qu’il ne peut y avoir ni festin ni liesse à propos de ceux dont l’Apôtre dit: «Je vous ai donné du lait à boire et non de la nourriture solide, car vous n’en étiez pas capables, et vous ne l’êtes même pas à présent. Et je n’ai pas pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels, comme à de petits enfants dans le Christ». Ceux qui veulent que les divines Écritures soient interprétées «avec simplicité» devraient nous dire ce que signifie: «Je n’ai pas pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels, je vous ai donné du lait à boire, non de la nourriture solide». Est-ce qu’on peut recevoir cela «avec simplicité»? Mais revenons à notre propos, nous nous en étions écartés.

Abraham se réjouit et «fait un grand festin» le jour du sevrage de son fils Isaac. Puis viennent les jeux d’Isaac avec Ismaël. Sara est mécontente que le fils de la servante joue avec celui de la femme libre, elle s’imagine que le jeu est dangereux et elle donne ce conseil à Abraham: «Chasse la servante et son fils. Car le fils de la servante ne doit pas hériter avec mon fils Isaac». Je n’expliquerai pas maintenant comment comprendre tout cela. L’Apôtre l’a fait quand il a dit: «Dites-moi, vous qui lisez la Loi, n’entendez-vous pas la Loi? Car il est écrit qu’Abraham eut deux fils, l’un de la servante, l’autre de la femme libre. Mais le fils de la servante naquit selon la chair et celui de la femme libre en vertu de la promesse. Ces choses ont un sens allégorique». Quoi donc? Isaac ne serait pas né selon la chair? Sara ne l’aurait pas enfanté? Il n’aurait pas été circoncis? En jouant avec Ismaël, il n’aurait pas joué dans la chair? Voilà précisément ce qu’il y a d’admirable dans le sens de l’Apôtre: pour lui, ce qui est allégorique, c’est bien ce qui s’est passé, à n’en pas douter, selon la chair. Par là nous pourrons apprendre comment traiter les autres passages, spécialement ceux où le récit historique ne présente apparemment que des choses contraires à la loi divine.

Ismaël, le fils de la servante, naît donc selon la chair tandis qu’Isaac, le fils de la femme libre, ne naît pas selon la chair mais en vertu de la promesse. L’Apôtre dit à leur sujet qu’«Agar enfanta pour la servitude» un peuple charnel tandis que Sara, qui était libre, enfanta un peuple qui ne vient pas de la chair mais qui a été appelé dans la liberté, «cette liberté par laquelle le Christ l’a affranchi». Le Christ lui-même a dit en effet: «Si le Fils vous affranchit, vous serez vraiment libres.» Mais voyons ce qu’ajoute encore l’Apôtre dans son exposé: «Mais de même qu’alors, dit-il, celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l’Esprit, ainsi en est-il encore maintenant». Voyez comment l’Apôtre nous apprend qu’en toutes choses la chair s’oppose à l’Esprit, que ce soit le peuple charnel qui s’oppose au peuple spirituel ou que ce soit parmi nous ceux qui sont encore charnels qui s’opposent aux spirituels. Car si vous vivez selon la chair, si vous vous comportez selon la chair, vous êtes fils d’Agar et, par conséquent, vous vous opposez à ceux qui vivent selon l’Esprit. D’autre part, en revenant sur nous-mêmes, nous nous apercevons que «la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit, et l’Esprit à ceux de la chair, et ils sont opposés l’un à l’autre», nous nous apercevons aussi qu’«il y a dans nos membres une loi qui lutte contre la loi de notre raison et qui nous rend captifs de la loi du péché». Ainsi mesurez-vous l’importance des luttes de la chair contre l’Esprit.

Il y a encore une autre lutte, plus violente peut-être que toutes celles-ci, c’est la lutte que mènent ceux qui comprennent charnellement la loi contre ceux qui la comprennent spirituellement: une vraie persécution! Pourquoi donc? Parce que «l’homme naturel ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu car elles sont une folie pour lui et il ne peut les comprendre parce que c’est par l’Esprit qu’on en juge». Mais vous, si vous portez en vous «le fruit de l’Esprit qui est la joie, la charité, la paix, la patience», vous pouvez être Isaac, qui n’est pas né charnellement mais est né en vertu de la promesse, et vous êtes des fils de la femme libre à condition toutefois que vous puissiez dire avec Paul: «Si nous marchons dans la chair, nous ne combattons pas selon la chair car les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles mais elles sont puissantes devant Dieu pour renverser des forteresses. Nous renversons les raisonnements et toute hauteur qui s’élève contre la science de Dieu». Si vous pouvez être ceux à qui s’applique cette parole de l’Apôtre: «pour vous, vous ne vivez point dans la chair mais dans l’Esprit, si du moins l’Esprit de Dieu habite en vous», à cette condition vous n’êtes pas nés selon la chair mais selon l’Esprit en vertu de la promesse, et vous êtes les héritiers des promesses selon ce qui est dit: «héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ». Vous ne serez pas héritiers de celui qui est né selon la chair mais cohéritiers du Christ car «si nous avons connu le Christ selon la chair, à présent nous ne le connaissons plus ainsi».

Cependant, à s’en tenir à ce qui est écrit, je ne vois point ce qui a poussé Sara à réclamer l’expulsion du fils de la servante. Celui-ci jouait avec son fils Isaac, quel mal ou quel danger y avait-il? On dirait qu’à cette époque déjà il ne pouvait pas être admis qu’un fils de servante jouât avec un fils de femme libre. Je m’étonne également que l’Apôtre ait déclaré que ce jeu était une persécution quand il a dit: «Mais de même qu’alors celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l’esprit, ainsi en est-il encore maintenant», puisqu’aussi bien il n’est mentionné aucune persécution d’Ismaël contre Isaac, sauf cet unique jeu d’enfance. Mais voyons le sens que Paul a donné à ce jeu et ce qui a mécontenté Sara.

Précédemment, au cours d’une explication spirituelle, nous avons dit que Sara représentait la vertu. Par conséquent si la chair, dont Ismaël (qui est né selon la chair) tient le rôle, enjôle l’esprit (qui est Isaac) et l’entraîne par de séduisantes tromperies, si elle l’attire par les plaisirs, si elle l’affaiblit par la volupté, il est bien normal qu’un pareil jeu de la chair avec l’esprit porte surtout atteinte à Sara, c’est-à-dire à la vertu, et que Paul traite semblables caresses de violente persécution. Ne songez pas, auditeurs, uniquement à cette persécution où le fanatisme des Gentils vous contraint d’immoler aux idoles, mais puisque vous êtes des fils de la vertu, si la volupté de la chair vous attire, si le charme du plaisir sensuel vous tente, fuyez-les comme une grande persécution. C’est en ce sens que l’Apôtre dit: «Fuyez la fornication». De même, si l’injustice se fait attrayante et vous entraîne, par complaisance pour un personnage puissant que vous recevez, à ne pas avoir le jugement droit, vous devez comprendre que sous les dehors d’un jeu séduisant, vous êtes victimes de la part de l’injustice d’une persécution déguisée. Semblablement, pour chaque espèce de fautes, quels que soient les dehors agréables, attrayants ou pareils à des jeux, sous lesquels elles se présentent, pensez à la persécution que subit l’Esprit, puisqu’aussi bien c’est la vertu qui est atteinte en tout cela.

Il y a donc deux fils d’Abraham, «l’un de la servante, l’autre de la femme libre»: tous deux sont fils d’Abraham mais tous deux ne sont pas fils de la femme libre. C’est pourquoi celui qui est né de la servante ne peut pas hériter avec le fils de la femme libre. Il reçoit toutefois des biens et n’est pas renvoyé les mains vides: il reçoit lui aussi une bénédiction, mais le fils de la femme libre reçoit la promesse. Il deviendra lui aussi «une grande nation», mais l’autre deviendra le «peuple d’adoption».

Au sens spirituel, tous ceux que la foi conduit à la connaissance de Dieu peuvent être appelés fils d’Abraham, mais parmi eux, il en est qui adhèrent à Dieu par amour et d’autres par crainte et par peur du jugement à venir. Aussi l’Apôtre Jean dit: «Celui qui craint n’est pas parfait en l’amour, l’amour parfait bannit la crainte». Donc «celui qui est parfait en l’amour» est né à la fois d’Abraham et de la femme libre. Mais celui qui garde les commandements par crainte de la peine à venir et par peur des supplices et non par amour parfait, celui-là est bien fils d’Abraham lui aussi, il reçoit aussi des biens, c’est-à-dire la récompense de ses actes (en effet «quiconque aura donné seulement un verre d’eau fraîche au nom de Celui dont il est le disciple, sa récompense ne périra pas»), et cependant il est inférieur au parfait qui sert non pas dans la crainte servile mais dans la liberté de l’amour.

L’Apôtre fait entendre à peu près la même chose quand il dit: «Aussi longtemps que l’héritier est enfant, il ne diffère en rien d’un esclave quoiqu’il soit le maître de tout, mais il est soumis à des tuteurs et à des curateurs jusqu’au temps marqué par le Père». Il est donc enfant celui qui se nourrit de lait et ne met pas en pratique la parole de justice, celui qui ne peut pas recevoir la nourriture solide de la divine sagesse et de la science de la loi, celui qui ne peut pas comparer les choses spirituelles aux choses spirituelles et qui ne peut pas encore dire: «lorsque je suis devenu homme, j’ai laissé là ce qui était de l’enfant». Celui-là «ne diffère nullement d’un esclave». Mais si, laissant de côté l’enseignement élémentaire sur le Christ, il se porte à la perfection et cherche les choses d’en haut où le Christ est assis à la droite de Dieu et non les choses de la terre, si ses regards ne s’attachent pas aux choses visibles mais aux choses invisibles, si dans les divines Écritures il ne s’en tient pas à la lettre qui tue mais suit l’Esprit qui vivifie, alors il appartient sans aucun doute au groupe de ceux qui ne reçoivent pas «un esprit de servitude pour être encore dans la crainte, mais un esprit d’adoption en qui ils crient Abba, Père».

Voyons maintenant ce que fait Abraham, une fois que Sara fut mécontente: il renvoie la servante et son fils, tout en lui donnant une outre d’eau. C’est que la mère ne possède pas de puits d’eau vive et l’enfant ne peut pas tirer l’eau du puits. Isaac, lui, a des puits pour lesquels il soutient des combats contre les Philistins, mais Ismaël boit l’eau de l’outre et cette outre, comme c’est naturel, s’épuise. Aussi a-t-il soif sans toutefois trouver de puits. Quant à vous, qui êtes à la manière d’Isaac fils de la promesse, «buvez l’eau de vos sources, et que les eaux de vos puits ne se répandent pas au dehors mais que vos eaux coulent sur vos places publiques». Par contre, celui qui est né selon la chair boit l’eau de l’outre, aussi l’eau lui manque et lui manque en grande quantité. L’outre est la lettre de la Loi dont boit ce peuple charnel pour en tirer quelque intelligence, cette lettre lui fait souvent défaut et ne peut avoir d’explication car en bien des points l’interprétation historique n’en peut mais. L’Église, elle, boit aux sources évangéliques et apostoliques qui ne tarissent jamais et qui «se répandent sur ses places publiques», car elles sont abondantes et coulent toujours dans la largeur de l’interprétation spirituelle. C’est lorsqu’elle puise et scrute quelque sens plus profond dans la Loi qu’elle boit l’eau des puits.

C’est en fonction de ce mystère, je pense, que notre Seigneur et Sauveur, comme s’il dialoguait avec Agar elle-même, disait à la Samaritaine: «Quiconque boira de cette eau aura encore soif, mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif». Mais elle, au Sauveur: «Seigneur donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie plus soif et que je ne vienne plus puiser ici». Alors le Seigneur reprend: «Celui qui croit en moi, il y aura en lui une source d’eau jaillissant jusqu’à la vie éternelle.»

Donc, «Agar errait dans le désert» avec son enfant, et l’enfant pleurait. Agar le laissa par terre et dit: «Je ne veux pas voir mourir mon enfant». Puis comme l’enfant, abandonné presque mourant, pleurait, un ange du Seigneur s’approcha d’Agar «et lui ouvrit les yeux, et elle vit un puits d’eau vive». Comment faire cadrer cela avec l’histoire? En effet, où trouvons-nous qu’Agar ait eu les yeux fermés pour être ouverts par la suite? En ce sujet, l’interprétation spirituelle et mystérieux n’est-elle pas plus claire que le jour? Le peuple selon la chair a été rejeté et il a faim et soif, non pas faim ni soif d’eau mais soif de la parole de Dieu, jusqu’à ce que s’ouvrent les yeux de la synagogue. L’Apôtre dit de cela que c’est un mystère, une chose cachée car, dit-il, «l’aveuglement est survenu à une partie d’Israël jusqu’à ce que la masse des Gentils soit entrée et qu’ainsi tout Israël soit sauvé». Le voilà donc, chez Agar, l’aveuglement qui lui a fait enfanter selon la chair et qui demeure en elle jusqu’à ce que le voile de la lettre soit ôté par l’ange de Dieu et qu’elle voie l’eau vive. Car à présent, les Juifs sont à côté du puits mais leurs yeux sont fermés et ils ne peuvent boire au puits de la Loi ni des prophètes.

Prenons garde nous aussi, car nous sommes souvent à côté du puits d’eau vive, c’est-à-dire des divines Écritures, nous trompant sur elles. Nous possédons les livres et les lisons mais nous n’allons pas jusqu’au sens spirituel. C’est pourquoi il faut des larmes et des prières incessantes pour que le Seigneur nous ouvre les yeux. Les aveugles de Jéricho, assis sur le bord de la route, n’auraient pas eu leurs yeux ouverts s’ils n’avaient crié après le Seigneur. Mais que dis-je, pour ouvrir les yeux? Ils ont déjà été ouverts car Jésus est venu ouvrir les yeux des aveugles. Oui nos yeux ont été ouverts et le voile de la lettre de la Loi a été ôté. Mais je crains que nous-mêmes ne les fermions à nouveau en un sommeil plus profond. Nous risquons de ne pas rester éveillés au sens spirituel et d’être négligents à secouer le sommeil de nos yeux pour contempler les choses spirituelles et ne pas nous tromper, comme le peuple charnel, alors que nous sommes placés tout près des eaux.

Veillons plutôt et disons avec le prophète: «Je n’accorderai de sommeil à mes yeux, d’assoupissement à mes paupières et de repos à ma tête, que lorsque j’aurai trouvé un lieu pour le Seigneur, une demeure pour le Dieu de Jacob». A lui la gloire et la puissance dans les siècles des siècles.

Amen.

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