Chaque fois qu’on nous lit Moïse, il nous faut prier le Père du Verbe d’accomplir en nous ce qui est écrit dans les Psaumes: «Ouvre mes yeux et je contemplerai les merveilles de ta loi». S’il ne nous ouvre pas lui-même les yeux, comment pourrons-nous voir les grands mystères qui s’accomplissent dans les patriarches et que figurent tantôt les puits, tantôt les noces, tantôt les enfantements, tantôt même les stérilités?

La lecture présente nous rapporte qu’«Isaac pria le Seigneur pour Rebecca son épouse parce qu’elle était stérile, le Seigneur l’exauça et elle conçut. Et ses enfants se heurtaient dans son sein». Demandons-nous d’abord pourquoi l’Écriture rapporte de plusieurs saintes femmes qu’elles étaient stériles, comme Sara, comme aujourd’hui Rebecca. Rachel aussi, la préférée d’Israël, était stérile. Stérile également Anne, la mère de Samuel. Stérile encore Elisabeth, notent les Évangiles. Et l’Écriture donne à toutes ces femmes ce même titre d’honneur d’avoir mis au monde, à la fin de leur stérilité, un saint rejeton.

Ainsi, dans notre texte, l’Écriture dit que Rebecca était stérile, mais «Isaac pria pour elle le Seigneur qui l’exauça, et elle conçut. Et ses enfants se heurtaient dans son sein», dit l’Écriture. Qu’a-t-elle donc conçu, celle qui était stérile? Ses fils, avant de naître, se heurtent, et celle qui avait renoncé à toute descendance porte dans son sein des peuples et des nations. Car il est dit: «Rebecca s’en alla interroger le Seigneur, et le Seigneur lui dit: Tu as deux nations dans ton sein, et deux peuples se sépareront au sortir de tes entrailles». Il serait trop long d’examiner en détail l’agitation des enfants au sein de leur mère. Il serait trop long de proposer à ce sujet les explications et les allégories de l’Apôtre avec les mystères et les problèmes qu’elles soulèvent; trop long d’expliquer pourquoi, avant que les enfants ne naissent et qu’ils n’aient fait en ce monde bien ou mal, il est dit à leur sujet: «Un peuple l’emportera sur l’autre et le plus grand servira le plus petit»; trop long d’expliquer pourquoi, avant qu’ils ne fussent sortis du sein de leur mère, il est dit par le prophète: «J’ai aimé Jacob et j’ai haï Esaü». Tout cela dépasse notre pouvoir et votre entendement.

Voyons plutôt maintenant ce que signifie cette parole: «Rebecca s’en alla interroger le Seigneur». Elle s’en alla. Où alla-t-elle? D’un lieu où le Seigneur n’était pas à un lieu où Il était? C’est bien ce que semblent indiquer ces mots: «Elle s’en alla interroger le Seigneur». Mais le Seigneur n’est-il pas partout? N’a-t-il pas dit lui-même: «Je remplis le ciel et la terre»? Où donc s’en alla Rebecca? Je ne pense pas qu’elle alla d’un lieu à un autre mais qu’elle passa d’une vie à une autre, d’une action à une autre, du bien au mieux, qu’elle progressa de l’utile au plus utile, qu’elle avança de la sainteté à une sainteté plus haute. Car il est absurde de penser que Rebecca, qui avait été formée dans la maison du sage Abraham par les savantes leçons d’Isaac, était assez simple et ignorante pour croire que Dieu était enfermé en quelque lieu, et pour aller l’y interroger sur le sens de l’agitation de ses enfants dans son sein. Mais voulez-vous constater que c’est l’habitude des saints de dire, lorsqu’ils s’aperçoivent que Dieu leur montre quelque chose, qu’ils «s’en vont» ou qu’ils «passent»? Moïse, voyant le buisson brûler sans se consumer, dit dans son étonnement: «Je passerai et je verrai cette vision». Il ne voulait pas dire, bien sûr, qu’il allait franchir un espace de terrain, escalader la montagne ou dégringoler les pentes de la vallée. La vision était toute proche de lui, là devant, sous ses yeux. Mais il dit: «Je passerai» pour montrer qu’il est averti par la vision céleste d’avoir à s’élever à une vie supérieure et à passer de l’état où il était à un état meilleur. De la même façon, notre texte dit maintenant de Rebecca qu’«elle alla interroger le Seigneur», ce qui ne veut pas dire, comme nous l’avons montré, qu’elle emploie la marche à pied pour s’éloigner, mais les progrès spirituels.

Vous aussi, par conséquent, si vous vous mettez à fixer les regards, non sur«les choses visibles» mais sur «les invisibles», c’est-à-dire non sur les choses charnelles mais sur les spirituelles, non sur les choses présentes mais sur les choses futures, on pourra dire de vous que «vous êtes allés interroger le Seigneur». Si, vous arrachant à vos anciennes compagnies et à la fréquentation de ceux avec qui vous viviez indignement au su de tous, vous participez à des œuvres de bien et à des actes de religion; si, quand on vous cherchera au milieu de vos vilains compagnons, dans les bandes de vauriens, on ne vous y trouve plus, on dira également de vous: «Il s’en est allé interroger le Seigneur». Ainsi donc, quand les saints s’en vont, ce n’est pas d’un lieu à un autre mais d’une vie à une autre, d’habitudes anciennes à des habitudes meilleures.

Dieu dit donc à Rebecca: «Deux nations sont dans ton sein et deux peuples se sépareront au sortir de tes entrailles. Un peuple dominera l’autre et le plus grand servira le plus petit». Les Juifs eux-mêmes, sans avoir la foi, savent comment un peuple, l’Église, a dominé l’autre, la Synagogue, et comment le plus grand sert le plus petit. Sur ces notions qui sont manifestes et familières à tous, je pense qu’il est superflu d’insister. Mais si vous le voulez bien, ajoutons ceci qui pourra servir à édifier et à instruire chacun de vous: je pense que l’on peut dire de chacun de nous qu’il y a également au dedans de lui «deux nations et deux peuples». Car s’il y a le peuple des vertus en nous, il n’y a pas moins le peuple des vices: «c’est de notre cœur, en effet, que viennent les mauvaises pensées, les adultères, les vols, les faux témoignages», et aussi «les tromperies, les rivalités, les hérésies, les jalousies, les orgies et autres choses semblables». Vous voyez par là l’importance du peuple du mal en nous. Mais si nous pouvons mériter de dire cette parole des saints: «Par l’effet de votre crainte, Seigneur, nous avons conçu, nous avons enfanté et nous avons fait paraître sur la terre l’esprit de votre salut», alors il y a en nous un autre peuple, de génération spirituelle celui-là. Car «les fruits de l’esprit sont la charité, la joie, la paix, la patience, l’humilité, la douceur, la continence, la charité». Ainsi vous voyez cet autre peuple qui est en nous, mais il est plus petit tandis que le premier est plus grand. Les méchants sont toujours plus nombreux que les bons, et les vices que les vertus. Mais si nous ressemblons à Rebecca et si nous méritons de concevoir d’Isaac, c’est-à-dire du Verbe de Dieu, alors en nous aussi «un peuple dominera l’autre et le plus grand servira le plus petit», la chair servira l’esprit et les vices céderont le pas aux vertus.

«Et le temps fut accompli où elle devait enfanter, et il se trouva qu’elle avait deux jumeaux». L’expression: «le temps fut accompli où elle devait enfanter» n’est presque jamais employée que pour de saintes femmes. Elle est employée pour Rebecca, pour Elisabeth la mère de Jean et pour Marie la mère de Notre Seigneur Jésus-Christ. Aussi me paraît-il que ces enfantements marquent quelque événement important et privilégié, et que l’accomplissement du temps indique que l’enfant qui naît est parfait.

«Le premier qui sortit, dit l’Écriture, était roux, tout entier comme un manteau de poil. Et on le nomma Esaü. Ensuite sortit son frère, tenant dans sa main le talon d’Esaü, et on le nomma Jacob». Un autre passage de l’Écriture rapporte que «Jacob lutta contre son frère dans le sein de sa mère», et le signe qu’elle en donne, c’est que «la main de Jacob tenait le talon d’Esaü». Esaü sortit donc du sein de sa mère «tout entier comme un manteau de poil», Jacob au contraire, lisse et nu. La lutte et la dispute valurent à celui-ci le nom de Jacob (celui qui supplante). Quant à Esaü, au dire de ceux qui expliquent les noms hébreux, il aurait été ainsi nommé soit à cause de sa rousseur, soit à cause de la terre, et signifierait roussâtre ou terreux, ou encore, selon d’autres interprètes, fabriqué (factura). Pourquoi Jacob a-t-il supplanté son frère? Pourquoi est-il né lisse et nu alors que tous les deux ont été conçus, comme dit l’Apôtre, «d’un seul homme, d’Isaac notre Père»? Pourquoi Esaü est-il, au contraire, tout entier velu et hirsute et comme recouvert de la saleté du péché et de l’injustice? Ce n’est pas mon intention d’expliquer ces privilèges de naissance car, si je veux creuser profond et découvrir les filets d’eau vive qui se cachent, les Philistins ne vont pas manquer de me chercher querelle, ils vont me susciter des disputes et des chicanes et se mettront à remplir mes puits de leur terre et de leur boue. Si ces Philistins me laissaient faire, moi aussi, je m’approcherais de mon Seigneur, de mon très patient Seigneur, qui dit: «Je ne repousse pas celui qui vient à moi»; je m’approcherais et, semblable à ses disciples qui lui demandaient: «Seigneur, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit aveugle?», je l’interrogerais de la sorte: «Seigneur, qui a péché, Esaü ou ses parents, pour qu’il soit né tout velu et hirsute et pour qu’il soit supplanté par son frère dans le sein de sa mère?» Mais si je fais mine d’interroger et de scruter là-dessus la parole divine, les Philistins ne manquent pas de s’en prendre à moi et de me chicaner. Aussi nous abandonnerons ce puits, nous l’appellerons inimitié et nous en creuserons un autre.

Plus loin, l’Écriture dit: «Isaac sema de l’orge et recueillit le centuple. Le Seigneur le bénit, et cet homme devint grand et il alla s’accroissant de plus en plus, jusqu’à devenir très grand». Pourquoi Isaac a-t-il semé de l’orge et non du froment? Pourquoi est-il béni pour avoir semé de l’orge? Pourquoi s’enrichit-il jusqu’à devenir très riche? C’est qu’il n’était évidemment pas encore riche jusque-là, mais lorsqu’il eut «semé de l’orge et récolté le centuple», alors il devint très riche. L’orge est d’ordinaire la nourriture des bêtes ou des esclaves à la campagne. Elle présente un aspect assez rugueux qui donne l’impression, à celui qui la touche, de piquer avec des espèces de pointes. Or Isaac, c’est la parole divine qui sème l’orge dans la loi, et dans les Évangiles le froment. Il prépare le froment pour les parfaits et les spirituels, et l’orge pour les commençants et les animaux, car il est écrit: «Seigneur, vous sauverez les hommes et les bêtes ensemble». Isaac, qui est la parole de la loi, sème donc de l’orge et, bien que ce soit de l’orge, il récolte «cent pour un». Car, dans la loi aussi, vous trouvez des martyrs qui récoltent «cent pour un». Mais notre Seigneur, Lui qui est l’Isaac des Évangiles, parlait aux Apôtres de perfection, tandis qu’il disait aux foules des choses faciles et ordinaires. Voulez-vous avoir la preuve qu’il donne lui-même de l’orge en nourriture aux commençants? Et bien, il est écrit dans les Évangiles qu’il donna à manger aux foules deux fois. La première fois qu’il leur donne à manger, ce sont des commençants: il leur donne «des pains d’orge». Mais après, lorsqu’ils ont déjà fait des progrès dans la parole et la doctrine, il leur donne «des pains de froment».

Mais l’Écriture dit ensuite: «Le Seigneur bénit Isaac et il devint très grand». Isaac était petit dans la loi, mais avec le temps, il devint grand. Avec le temps, il devient grand parmi les prophètes. Mais tant qu’il reste uniquement dans la loi, il n’est pas encore grand car la loi est couverte d’un voile, il ne fait que grandir parmi les prophètes. Mais lorsqu’il en arrive à rejeter le voile, alors il est «très grand». Quand la lettre de la loi en arrivera à être éliminée, comme la paille de son orge, et qu’il apparaîtra que «la loi est spirituelle», c’est alors qu’Isaac deviendra grand et même «tout à fait grand». Regardez en effet le Seigneur dans les Évangiles: il ne rompt qu’un petit nombre de pains mais il restaure des milliers de personnes et il reste des quantités de corbeilles pleines de morceaux. Tant que les pains sont entiers, il n’y a personne de rassasié, personne de restauré et dans les pains eux-mêmes, aucune apparence de multiplication. Mais regardez maintenant le petit nombre de pains que nous rompons: nous prenons quelques paroles de la Sainte Écriture et voici que des milliers de personnes sont rassasiées. Et si ces pains n’avaient pas été partagés, s’ils n’avaient pas été réduits en morceaux par les disciples, autrement dit si la lettre n’avait pas été brisée et rompue morceau par morceau, son sens ne pourrait pas parvenir à tout le monde. Quand nous nous mettrons à explorer attentivement et à approfondir chaque détail, c’est alors que les foules se rassasieront autant qu’elles pourront. Ce dont elles ne voudront plus, il faut le ramasser et le mettre à part pour que «rien ne se perde». Mais quand il y a des choses que les foules ne peuvent recevoir, les conservons-nous et les ramassons-nous dans des «paniers et des corbeilles»? Et tout à l’heure, quand nous avons rompu le pain de Jacob et d’Esaü, combien en est-il resté de morceaux? Occupons-nous de ces morceaux, que nous avons recueillis avec soin pour qu’ils ne se perdent pas et que nous conservons dans des paniers et des corbeilles, jusqu’à ce que le Seigneur nous dise ce qu’il faut en faire à leur tour.

Pour le moment, dans toute la mesure du possible, il nous faut manger de ce pain ou boire à ces puits. Essayons de réaliser ce que nous recommande la Sagesse quand elle dit: «Bois l’eau de tes sources et de tes puits, et que ta source soit bien pour toi». Essayez donc, vous qui m’écoutez, d’avoir un puits bien à vous et une source bien à vous. De la sorte, quand vous prendrez le livre des Écritures, vous arriverez à découvrir, vous aussi, de votre propre chef, quelque explication. Oui, d’après ce que vous avez appris dans l’Église, essayez de boire, vous aussi, à la source de votre Esprit. En vous-mêmes, naturellement, il y a «l’eau vive», il y a les canaux intarissables et les fleuves gonflés du sens raisonnable, à moins qu’ils ne soient obstrués de terre et de déblais. Dans ce cas, ce qu’il vous faut, c’est creuser votre terre et la nettoyer de sa saleté, c’est-à-dire chasser la paresse d’esprit et secouer la torpeur du cœur. Écoutez en effet ce que dit l’Écriture: «Tourmente un œil et il en coulera des larmes, tourmente un cœur et il en sortira de la vivacité d’esprit».

Purifiez donc vous aussi votre Esprit, pour qu’un jour vienne où vous buviez à vos sources et où vous puisiez l’eau vive à vos puits. Car si vous avez reçu en vous la parole de Dieu, si vous avez reçu de Jésus l’eau vive, et qui plus est avec foi, elle deviendra en vous «une source d’eau jaillissant jusqu’à la vie éternelle» en Jésus lui-même, le Christ notre Seigneur à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles.

Amen.

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