Je veux aujourd’hui vous servir un festin prophétique; je me dispose à lancer ma parole sur l’océan de la sagesse d’Isaïe. Mais comment m’y prendre? J’ai peur, je tremble qu’une fois sortis du port et parvenus aux pensées du prophète, tant de profondeur ne nous donne le vertige, accident fréquent chez les navigateurs novices. Ceux-ci n’ont pas plus tôt quitté la terre, vu les flots entourer leur vaisseau et tout disparaître, hors la mer et le ciel, que le vertige les saisit et qu’ils croient voir leur esquif tourner avec la mer. Mais ces illusions ne sont pas produites par la mer: elles n’ont d’autre cause que l’inexpérience du nautonier. On voit d’autres matelots se jeter tout nus dans la mer et plonger, sans rien éprouver de pareil: au fond de l’océan ils se trouvent plus en sûreté que ceux qui restent sur le pont et bien que l’eau salée leur entre dans la bouche, dans les yeux, dans tout le corps, ils ne se trouvent point gênés. Tels sont les avantages que procure l’exercice, tels sont les inconvénients de l’inexpérience tant il est vrai que le premier nous apprend à braver jusqu’aux périls tandis que l’autre nous met en défiance et en crainte, même en l’absence de tout danger. Les uns, assis sur le tillac, n’ont qu’à regarder pour être pris de vertige; les autres conservent leur sang-froid même au milieu des vagues. Il en est de même pour notre cœur: lui aussi il subit souvent les assauts de vagues plus terribles que les tempêtes de la mer; c’est l’orage de la colère qui bouleverse notre âme jusque dans ses profondeurs; c’est le souffle de la concupiscence qui jette le désordre dans notre entendement. Mais l’homme sans expérience, celui qui ne s’est pas exercé, perd la tête dès que l’orage a commencé, se trouble, laisse la passion le submerger, le naufrage engloutir son âme. Au contraire, l’homme expérimenté, celui qui s’est habitué à supporter noblement les épreuves de ce genre, élève sa raison au-dessus des passions, l’assied, comme un pilote, au gouvernail et ne se lasse point de faire tous ses efforts qu’il n’ait dirigé son esquif vers le port tranquille de la philosophie. Ce qui se passe sur mer, ce qui est vrai également du coeur, se rencontre également dans l’interprétation des Écritures: une fois embarqués sur cette mer, nous sommes inévitablement troublés, déconcertés; non que la mer soit redoutable mais parce que nous, les passagers, nous manquons d’expérience.

Voulez-vous vous convaincre qu’un discours naturellement très simple peut devenir difficile pour des auditeurs inexpérimentés? Écoutez le témoignage de Paul. Après avoir dit que le Christ a été pontife selon l’ordre de Melchisédech, il poursuit, sur la question de savoir ce que c’est que Melchisédech: «Sur quoi nous aurions beaucoup de choses à dire, et difficiles à expliquer.» Qu’est-ce à dire, ô bienheureux Paul? Vous auriez de la peine à expliquer ces choses, vous, investi de la sagesse spirituelle, vous qui avez ouï les secrètes paroles, vous qui avez été ravi au troisième ciel? Si vous avez de la peine à les expliquer, qui donc les comprendra? «Si j’ai de la peine à les expliquer, répond-il, ce n’est pas qu’elles soient en elles-mêmes difficiles, c’est à cause du peu d’intelligence des auditeurs». En effet, après ces mots: «Difficiles à expliquer», il ajoute: «parce que vous êtes devenus peu capables d’entendre.» Voyez-vous bien que ce n’est pas la nature des paroles mais l’inexpérience des auditeurs qui fait toute la difficulté? Et non seulement elle rend difficile ce qui était aisé, mais elle rend long ce qui était court: voilà pourquoi Paul ne dit pas seulement que ce sujet est difficile mais encore qu’il est long, et rejette ces deux inconvénients, la longueur comme la difficulté, sur l’incapacité de ceux qui l’écoutent. S’il est nécessaire d’offrir au malade des mets variés et non pas seulement quelques aliments préparés à la hâte, afin qu’il puisse laisser celui qui ne lui plaît pas et en prendre un autre ou, si cet autre ne lui agrée pas davantage, se rabattre sur un troisième ou sur un quatrième s’il n’en est pas d’autre qui lui convienne; afin, dis-je, que nous triomphions de ses dégoûts à force de diversité, et que la facilité de choisir ait raison de ses répugnances, on est quelquefois obligé à la même conduite dans les apprêts d’un festin spirituel. Quand nous sommes faibles, il faut multiplier et varier les discours qui nous sont destinés, y semer des paraboles, des exemple, des artifices, des circonlocutions et que sais-je encore, afin qu’il nous soit aisé de choisir dans le nombre ce qui peut nous convenir. D’ailleurs, quelle que fût la difficulté et la longueur de la matière, Paul n’a point voulu priver pour cela ses auditeurs de savoir ce qu’était Melchisédech: en disant «beaucoup de choses difficiles à expliquer», il a voulu seulement réveiller leur zèle et raviver leur attention, ce qui ne l’empêche pas de contenter leur avidité en leur offrant le festin désiré.

Suivons cet exemple: quelque immense que soit l’océan des prophètes, quelques profonds abîmes qu’il recèle, hasardons-nous sur cette mer autant qu’il est en nous, ou plutôt autant que nous le permettra la grâce d’en haut; ce n’est point par confiance en nous-mêmes, c’est pour votre intérêt que nous affrontons ces périls, suivant en cela même l’exemple de Paul. Je disais qu’il ne frustra pas ses auditeurs de l’instruction concernant Melchisédech. Écoutez plutôt ce qui suit. Après avoir dit «beaucoup de choses difficiles à expliquer», il ajoute «Melchisédech, c’est-à-dire roi de justice, et ensuite aussi roi de Salem, c’est-à-dire roi de paix; sans père, sans mère, sans généalogie; n’ayant ni commencement de jours ni fin de vie; ressemblant ainsi au Fils de Dieu, il demeure prêtre à perpétuité.» Est-ce que vos oreilles n’ont pas été choquées d’entendre Paul dire, en parlant d’un homme: «sans père, sans mère»? Et que dis-je, en parlant d’un homme? Quand il s’agirait du Christ, est-ce que ces mots ne provoqueraient pas une longue recherche? Car si le Christ n’a pas de père, comment est-il le Fils? S’il n’a pas de père, comment est-il le Fils unique? Un fils doit avoir un père, sans quoi il ne serait pas fils. Mais il est bien vrai que le Fils de Dieu n’a ni père ni mère. Et comment cela? Il est sans père selon la génération terrestre, sans mère selon la génération d’en-haut: ici-bas il n’a pas eu de père, il n’a pas eu de mère au ciel. «Sans généalogie». Écoutez! Vous qui disputez sans fin sur son essence. Cependant, quelques-uns pensent que cette expression «sans généalogie» concerne la génération céleste. Pour les hérétiques, ils n’admettent pas même cela: cette génération même est l’objet de leurs recherches, de leur curiosité indiscrète. D’autres, plus réservés, cèdent sur ce point mais n’admettent pas que cette expression «sans généalogie» concerne aussi la génération d’en-bas. Montrons donc que Paul, en parlant ainsi, a eu en vue les deux générations, celle d’en-haut et celle d’ici-bas.

En effet, si celle-là est redoutable, celle-ci est également mystérieuse. De là cette parole d’Isaïe: «Sa génération, qui la racontera?» Mais, dira-t-on, il s’agit ici de la génération céleste. Alors, que dirons-nous à Paul, qui rappelle les deux générations et ajoute ensuite «sans généalogie»? Car c’est après avoir dit «sans père, sans mère» qu’il poursuit en disant «sans généalogie», afin que vous le considériez comme privé de généalogie, à la fois selon la génération suivant laquelle il n’a point de mère et selon celle suivant laquelle il est sans père, je veux dire la génération d’ici-bas. Voilà pourquoi ce n’est qu’après avoir fait mention de l’une et de l’autre qu’il ajoute «sans généalogie». En effet, celle d’ici-bas est elle-même incompréhensible, afin que nous n’osions pas même porter nos regards sur l’autre. Car si le portique du temple est si majestueux, si redoutable, comment oserait-on pénétrer dans le sanctuaire? Que Jésus a été engendré par le Père, je le sais; comment, je l’ignore. Qu’il a été enfanté par une vierge, je le sais; comment cela s’est fait, c’est ce que je ne comprends pas davantage. Nous confessons la génération des deux natures et gardons le silence sur la manière dont l’une et l’autre ont été engendrées. Et si je reconnais, en ce qui regarde la terre et la vierge, que Jésus a été mis au jour par une vierge sans rien comprendre à un pareil enfantement, mon ignorance sur ce point ne m’induit pas à nier le fait même. Il faut faire de même en ce qui regarde le Père: quand bien même vous ignorez comment la génération a eu lieu, confessez qu’elle a eu lieu. Que si un hérétique vient vous dire: «Comment le Fils a-t-il été engendré par le Père?», rabattez vers la terre son orgueil, dites-lui: «Descends des cieux, fais-moi comprendre comment il a été enfanté par la vierge et alors tu me renouvelleras ta question». Retenez-le bien, pressez-le de toutes parts, ne le laissez pas échapper ni chercher une retraite dans le labyrinthe des raisonnements. Retenez-le, prenez-le à la gorge, non avec la main mais avec la parole, ne lui permettez ni dissertations ni échappatoires, car c’est ce qu’il désire. S’ils réussissent à nous scandaliser par leurs discours, c’est parce que nous consentons à les suivre au lieu de les ramener sous la loi des divines Écritures. Faites-vous donc un rempart, tout autour de vous, des témoignages des Ecritures, et il ne pourra pas même ouvrir la bouche. Demandez à l’hérétique: «Comment a-t-il été enfanté par la vierge?» Je ne sors pas de là. Je ne quitte pas ce terrain. Il ne saura que vous dire, quelle que puisse être sa rage de disputer. Ce que Dieu a fermé, qui l’ouvrira? La foi seule sait admettre les choses de cet ordre. Que si vous résistez et voulez des raisonnements, je vous dirai ce que le Christ dit à Nicodème: «Si je vous dis les choses de la terre et que vous ne croyez point, comment croirez- vous si je vous dis les choses du ciel?» Je vous parle de l’enfantement de la vierge et vous ne savez pas, et vous restez muet! Et voici que vous voulez sonder le ciel! Que dis-je? Plût à Dieu que votre curiosité s’attaquât au ciel et non au Maître des cieux: «Si je vous dis les choses de la terre et que vous ne me croyez point…» Il ne dit pas «vous n’êtes pas persuadés» mais bien «vous ne croyez point», afin de vous faire voir que la foi est nécessaire, même à l’égard des choses terrestres.

Mais si la foi est nécessaire pour les choses terrestres, à plus forte raison l’est-elle pour les choses célestes. Cependant Jésus, en cette occurrence, parlait à Nicodème d’un enfantement bien moindre: il s’agissait du baptême de la génération spirituelle. Eh bien! Il disait que ces choses mêmes ne sont accessibles qu’à la foi. Il les appelait terrestres, non qu’elles aient ce caractère mais parce qu’elles s’accomplissent ici-bas, et qu’en comparaison de l’ineffable et sublime génération céleste, elles sont véritablement telles. Ainsi donc, s’il est impossible de comprendre comment l’eau peut me régénérer, s’il n’appartient qu’à la foi d’admettre la réalité de ce mystère sans s’inquiéter de la façon dont il s’accomplit, quelle folie, alors qu’il s’agit de la génération céleste du Fils unique, de recourir aux raisonnements humains et de demander compte de la manière dont s’est opéré ce miracle. Nous avons suffisamment fait voir comment le Fils unique de Dieu est en effet «sans père et sans mère», et comment il est «sans généalogie» selon les deux générations. Revenons maintenant à ce qui presse, remettons à un autre jour ce qui touche Melchisédech et prêtons une oreille attentive, afin d’entendre les énigmes prophétiques.

Les prophéties ressemblent en effet à des énigmes. Les difficultés abondent dans l’Ancien Testament et les livres dont il se compose ne sont pas aisés à comprendre; le Nouveau est plus clair et plus simple. Et d’où vient, dira-t-on, cette différence? Cependant, le Nouveau Testament nous entretient d’objets plus importants: du royaume des cieux, de la résurrection des corps, des biens ineffables qui surpassent l’intelligence humaine. Quelle est donc la raison de l’obscurité des prophéties? Les prophéties prédisent beaucoup de maux aux Juifs, comment ils seront rejetés tandis que nous, nous serons appelés; comment le temple sera détruit et ne sera point relevé; comment Jérusalem tombera et sera foulée aux pieds; comment les Juifs, réduits à errer, seront dispersés dans tous les endroits du monde habités; comment, exilés, ils ne conserveront plus leurs anciens usages et perdront tout ce qu’ils avaient eu jusque là: prophéties, sacrifices, sacerdoce, royauté. En outre, les prophètes leur annonçaient bien d’autres malheurs dont la prédiction remplit leurs livres. Afin donc que les Juifs, entendant trop bien ce langage, ne fissent pas mourir tout d’abord ceux qui le leur tenaient, les prophètes eurent soin de voiler leurs prédictions sous les difficultés de l’interprétation, et de répandre une grande obscurité sur les faits dont ils parlaient. De cette manière, l’ambiguïté des paroles devint un abri pour ceux qui les faisaient entendre. Qu’est-ce qui le prouve? Car nous avons des comptes à rendre, bien que nous parlions devant des amis. Qui sait si dans le nombre il n’y a pas aussi beaucoup de personnes animées d’autres sentiments? Qu’elles s’instruisent donc, elles aussi, afin de prendre rang, à leur tour, parmi nos amis.

Je disais que si les Juifs avaient su les maux qui devaient fondre sur eux, la prise de Jérusalem, cette éternelle et irréparable vengeance du Christ, s’ils avaient entendu les prophètes s’exprimer clairement à ce sujet, ils se seraient hâtés de les faire périr. Comment le prouverons-nous? D’abord par leur caractère qui était passionné et féroce. C’était un peuple toujours altéré du sang des prophètes et dont les mains étaient exercées au massacre des saints. C’est ce que leur reproche le grand Elie en disant «Seigneur, ils ont tué vos prophètes, ils ont ruiné vos autels». Le Christ dit encore: «Jérusalem, Jérusalem, qui as tué les prophètes et lapides ceux qui ont été envoyés vers toi.» Isaïe profère une accusation pareille quand il s’écrie: «Vos mains sont pleines de sang.» Et voici une autre parole du Christ: «Vos pères ont tué les prophètes et vous, vous bâtissez leurs monuments: comblez la mesure de vos pères.» Voyez-vous comment et le Maître et les serviteurs attestent cette humeur sanguinaire? Mais qu’est-ce à dire: «comblez la mesure de vos pères»? C’est-à-dire: «tuez-moi aussi; au meurtre des serviteurs ajoutez le sang du maître». Leurs homicides se comptaient par milliers mais ils n’avaient égorgé que des frères en esclavage. C’est quand ils eurent porté la main sur le Maître que la mesure fut comblée. Cela se conçoit: tant qu’ils n’avaient pas tué le Maître, ils avaient l’espoir d’être sauvés et ils comptaient que l’Agneau de Dieu prendrait sur lui les péchés du monde. Mais une fois qu’ils eurent fait périr le médecin, qu’ils eurent attenté au propitiatoire même, qu’ils se furent détournés de Celui qui était venu pour remettre les péchés, ils furent déchus de toutes leurs espérances. De là cette parole: «comblez la mesure de vos pères.»

Je l’accorde, dira-t-on que les Juifs étaient homicides et sanguinaires, c’est ce qu’établissent bien des témoignages, mais où voyez-vous qu’ils n’auraient pas épargné les prophètes s’ils avaient été informés par eux de la ruine future de Jérusalem, de la fin de la loi, de la modification de l’Ancien Testament? D’abord, cela résulte manifestement de ce qui précède, mais je veux encore rendre la chose plus évidente en m’appuyant sur les Écritures mêmes. Un prophète venait-il à leur dire que Jérusalem était menacée d’une destruction temporaire, au lieu de se convertir et de détourner d’eux la colère divine, ils déchargeaient leur courroux sur le prophète. L’histoire même va vous montrer la vérité de ce que j’avance. Les Perses, une fois, assiégeaient leur ville; l’armée barbare la bloquait, le péril n’avait rien de problématique, Jérusalem était comme prise au filet, environnée de toutes parts d’hommes armés. Néanmoins, malgré l’évidence du danger, lorsque Jérémie vint dire aux Juifs que la ville serait livrée aux Chaldéens (ce qui n’était pas même une prophétie car l’avenir apparaissait à tous les yeux), lorsqu’il annonça cette vérité sensible et manifeste, ces pervers, ces fous, ces ingrats, s’emportèrent à un tel excès de démence qu’ils le considérèrent comme un traître, un ennemi public, et l’accusèrent de paralyser les bras du peuple. Et pourtant il les fortifiait, il réveillait leur zèle, il s’efforçait de les ramener à Dieu et de mettre autour d’eux ce solide et inexpugnable rempart; mais eux, sans faire attention à tout cela, voulaient qu’on le fît mourir. C’est ainsi qu’ils avaient coutume de rémunérer leurs bienfaiteurs. Et le pardon même du roi n’adoucit point leur colère: ne pouvant faire périr Jérémie, ils le jetèrent dans un marais fangeux.

Mais s’ils ne supportaient pas la prédiction d’une captivité temporaire, comment auraient-ils écouté l’annonce de leur perpétuelle servitude? S’ils ne voulurent pas écouter Jérémie qui leur disait: «Vous irez à Babylone», et le punirent d’avoir prononcé ces paroles, qu’aurait-ce été si les prophètes leur avaient dit, non pas «Vous irez à Babylone» mais «Vous serez disséminés dans tout l’univers et vous ne reviendrez plus»? N’auraient-ils pas bu le sang de ces téméraires? Mais peut-être ne voyez-vous là qu’une conjecture. Et bien, je vais vous donner une preuve irréfutable que les prophètes ne pouvaient sans danger révéler aux Juifs l’avenir, je veux dire leur chute et notre élévation.

Dites-moi: Étienne, le premier des martyrs, pourquoi l’ont-ils lapidé? N’est-ce pas cela qu’ils lui reprochaient? Ne disaient-ils pas: «Cet homme profère des paroles de blasphème»? Et encore: «Il a dit que Jésus détruirait ce temple et changerait les traditions que nous a données Moïse.» Et voilà pourquoi ils l’ont lapidé. Que si alors ils ne souffraient point qu’on leur tînt ce langage, et cela en présence de la confirmation donnée par les faits eux-mêmes, comment auraient-ils pu se résigner à entendre pareille prédiction sortir de la bouche des prophètes? Vous avez entendu, mon cher auditeur, que c’est à cause du temple et du changement des institutions qu’ils ont lapidé Étienne. Écoutez maintenant comment le Christ même a reçu d’eux le même reproche. Il a dit: «Détruisez ce temple et dans trois jours je le relèverai.» Voyez-vous comment c’était toujours à propos de la destruction du temple et de la réforme des institutions qu’ils s’irritaient? Voilà pourquoi, si les prophètes parlaient de ces choses, ils n’en parlaient pas ouvertement.

De même, si les Juifs voulaient faire périr Paul, c’est parce qu’il cherchait à leur persuader de renoncer à leurs institutions: «Tu vois, mon frère, combien de milliers de Juifs ont cru, et ils ont tous entendu dire de toi que tu enseignes le renoncement à la loi.» Les fidèles ne voulaient pas qu’on leur parlât de renoncer à la loi, comment donc ceux qui ne croyaient pas encore auraient-ils pu se laisser dire que la loi aurait une fin? Que les Juifs auraient tué les prophètes s’ils avaient prédit clairement une chose pareille, c’est ce que nous avons fait voir par des témoignages, celui du bienheureux Jérémie, celui du premier martyr Étienne, celui du Christ lui-même ainsi que de l’apôtre Paul: c’est sur les mêmes griefs qu’ils les condamnèrent tous. Mais qu’ils seraient allés jusqu’à brûler les livres prophétiques s’ils en avaient compris le sens, c’est ce que j’avais essayé de vous prouver à l’aide d’une histoire qui sera d’abord obscure pour vous mais ne tardera point à s’éclaircir, tant je ferai d’efforts pour vous l’expliquer. Quelle est donc cette histoire? Écoutez.

«Et il arriva, dans la quatrième année de Joachim, fils de Josias, roi de Juda, que le Seigneur dit à Jérémie: Écris tous les discours que je t’ai tenus depuis le temps de Josias jusqu’à ce jour.», c’est-à-dire tous les maux que je me propose de leur faire. Observez la conduite de ce Dieu plein de bonté et de sollicitude. Les Juifs ne voulaient pas entendre les prophéties séparément? Et bien «réunis-les toutes, dit-il, et augmente leur terreur afin que la peur au moins les corrige». Rappelez-vous ce que je veux prouver: qu’ils auraient été jusqu’à détruire les saints Livres s’ils avaient eu connaissance de ce qui est aujourd’hui réalisé. «Peut-être ils entendront, (il faut continuer l’histoire), les maux que je me propose de leur faire, et ils se détourneront de leur voie de perdition.» «Peut-être»? Et c’est Dieu qui parle? Est-ce donc, dites-moi, qu’il ignore l’avenir? Est-ce qu’il ne sait pas si les Juifs entendront ou non, Lui qui sait toutes choses avant qu’elles n’arrivent, Lui qui sonde les reins et les cœurs, Lui qui peut juger les pensées et les projets, Lui aux yeux de qui tout est à nu, à découvert? D’où vient donc qu’il dit: «Peut-être ils entendront»? Il faut bien vous rendre compte de ce point aussi, à cause de ceux qui accusent d’ignorance le Fils unique. Voici que le Père, également, parle en cet endroit comme un ignorant, car ce mot «peut-être» est un signe d’ignorance; mais cette ignorance n’est qu’apparente. Ainsi donc quand vous entendrez faire au sujet du Fils quelque objection pareille, confondez leur cause à tous deux: Il est le Fils et il imite constamment le Père.

Mais remettons à un autre temps ces discussions, de peur de nous écarter de notre objet, et disons l’origine de cette expression: «Peut-être ils entendront.» Si Dieu avait dit «ils entendront», sans .ajouter «peut-être», il eût dit une chose fausse car les Juifs ne devaient pas entendre. S’il avait dit ce qui était vrai, à savoir qu’ils n’entendraient pas, c’est inutilement qu’il eût dépêché le prophète à des sourds. Et ce n’est pas seulement pour cette raison qu’il a employé des expressions ambiguës, c’est encore afin que sa prescience ne fût pas considérée comme prédéterminant fatalement l’obéissance: sans cela, quelques-uns auraient pu dire que Dieu avait prédit, et qu’ainsi l’événement n’était pas douteux. C’est ce qui arriva pour Juda: Dieu avait prédit, dit-on, qu’il trahirait, et voilà pourquoi il a trahi. Folie! Impudence! La prescience, entendez-vous, ne saurait être la cause du crime. A Dieu ne plaise! Elle n’est pas pré-déterminante à l’égard des événements futurs, elle est seulement prévoyante. Ce n’est point parce que le Christ l’avait prédit que Juda devint traître, c’est parce que Juda devait devenir traître que le Christ l’a prédit. C’est pour empêcher qu’on ne vînt dire «Dieu a dit qu’ils n’entendraient pas et leur a fermé la porte du repentir», c’est pour prévenir une pareille objection que Dieu a dit au prophète: «Peut-être ils entendront.»

Souvenez-vous de ce que je veux établir: si je ne cesse de vous le rappeler, c’est afin que vous n’oubliiez pas, quand je serai arrivé à la solution, la question que nous nous sommes posée en commençant. Quelle est donc notre proposition? C’est que si les Juifs avaient pressenti les malheurs qui devaient fondre sur eux (je parle de ceux auxquels ils sont maintenant en proie), ils seraient allés jusqu’à détruire les Livres et n’auraient pas même respecté les saintes Écritures. Mais revenons à notre histoire: ayant ouï cela, Jérémie appelle son disciple Baruch, fils de Nérias, et lui dit: «Écris sur un livre tous les maux qui doivent leur arriver.» Qu’est-ce à dire? Dieu t’a donné une commission et tu envois ton disciple? Est-ce que tu trembles? Est-ce que tu as peur? Est-ce que tu es intimidé? Et si tu as peur, comment ton disciple aura-t-il assez de courage? Mais ce n’est rien de tout cela, la raison est tout à côté. Après avoir dit «Ecris et lis», il ajoute «car pour moi je suis retenu en prison.» Ô grandeur d’âme! Il était en prison et il ne renonçait pas pourtant à prophétiser. Contemplons le courage de ce juste, admirons la sagesse de son âme. Il ne dit pas «Tous mes malheurs sont une conséquence de ma franchise; j’ai prodigué en vain mes paroles, sans aucun profit ni pour les autres ni pour moi; des chaînes, voilà tout ce que j’y ai gagné et Dieu ne m’a pas encore affranchi de mes liens; qu’il me renvoie vers ces bêtes féroces». Il ne dit, ne pensa rien de pareil; il ne songeait qu’à une chose: au moyen d’exécuter l’ordre du Seigneur et, attendu que par lui-même il en était incapable, il employa son disciple à cette œuvre: «Dis-leur», dit-il, «et dis-leur tous les maux; car pour moi je suis retenu en prison.» Jérémie dit et Baruch écrivit sur un livre. C’était un temps de jeûne, quand ces choses se passaient, une fête approchait qui attirait tout le monde à la métropole; la réunion devait être générale car l’assemblée avait à s’occuper d’affaires pressantes. «Baruch entra devant les magistrats et il lut aux oreilles des magistrats toutes ces paroles.» Il en dit, de plus, la raison: «Peut-être votre miséricorde tombera-t-elle devant la face du Seigneur.» C’était pour qu’ils ne crussent point qu’il parlait en accusateur et qu’ils s’adoucissent en apprenant qu’il venait à eux pour leur intérêt.

Que font alors ces hommes? Au lieu de le remercier, de le louer, de l’admirer comme ils auraient dû le faire, ils vont rapporter au roi ce qui était écrit dans le livre et déposent ce livre dans la maison d’Elisama. Et le roi, ayant envoyé Judi (un des hommes de son entourage), «ordonna que le livre lui fût apporté; et le roi était assis dans sa demeure d’hiver.» On était en effet dans le neuvième mois, c’est-à-dire en novembre, Jérémie comptant à commencer par mars. Ceci même est à remarquer, car s’il avait compté à partir de septembre, on n’aurait pas été en hiver. Mais à quoi bon ce détail? La suite vous en fera voir clairement l’utilité. «Et un foyer était devant lui», c’est-à-dire un brasier, parce qu’il faisait froid. Voyez-vous comme la divine Écriture n’omet rien? Un brasier allumé était devant le roi, autour de lui ses officiers, on apporta ce livre précieux (prédire les maux, n’est-ce pas y apporter remède?), et on en fit lecture. Veuillez ne pas oublier, je vous prie, où j’en veux venir. «Et quand trois pages furent lues, ayant pris le canif, il coupa le livre et le jeta dans le brasier allumé jusqu’à ce que le livre eût péri tout entier.» Eh bien! Voyez-vous comment ils n’épargnent pas même les livres, ne respectent pas même les saintes Écritures? Parce qu’il était question de l’asservissement de Jérusalem, ce livre fut déchiré et le roi, faute d’avoir sous sa main le prophète, déchargea sa colère sur ce qu’il avait écrit. Celui qui sévissait ainsi contre un objet inanimé, qu’aurait-il fait à un être vivant s’il l’avait tenu en son pouvoir? Les bêtes féroces qui ont saisi ceux qui les assaillent voient-elles ceux-ci leur échapper en laissant entre leurs dents les peaux dont ils sont couverts? Elles assouvissent leur colère en rongeant ces vêtements: ainsi fit le roi. Faute d’avoir trouvé le possesseur du livre, il déchira le livre même; et il ne se contenta pas de le déchirer, il alla jusqu’à le jeter dans le brasier allumé afin qu’il ne restât pas un vestige des choses qui y étaient écrites. Mais vous ne connaissez pas encore toute sa fureur: vous en serez instruits si vous suivez bien cette relation. Jérémie ne dit pas que le roi brûla le livre après l’avoir lu mais «après en avoir lu trois ou quatre pages, il le déchira.» Il n’attendit pas même la fin de la lecture, le préambule même suffit déjà pour l’exaspérer. Voilà pourquoi il n’eût pas été sûr, pour les prophètes juifs, de révéler clairement tous les malheurs futurs. Si ce roi ne put supporter la prédiction d’une captivité temporaire, comment aurait-il enduré l’annonce de la captivité perpétuelle? Que dis-je? Le roi ne s’en tint pas là: «il fit chercher partout le prophète», dit l’Ecriture, mais il ne le trouva point car Dieu le cacha. Il le cacha dans une retraite. Quant aux autres prophètes, il les abrita derrière l’obscurité de leur langage.

Mais ce n’est pas cette histoire seule qui prouve clairement qu’il était téméraire et périlleux, chez les Juifs, de prédire la gloire et les honneurs réservés aux Gentils, et la déchéance dont les Juifs eux-mêmes étaient menacés: ce sont encore les paroles de Paul. Paul, voyant un prophète toucher un mot de cette prédiction et annoncer, dans un langage plus clair que celui des autres, notre fortune et l’infortune des Juifs, demeure étonné et confondu de son audace et s’exprime ainsi: «Mais Isaïe ne craint pas de dire: J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas, je me suis montré à ceux qui ne me demandaient pas. J’ai dit: Me voici, à la nation qui n’avait pas invoqué mon nom.» Si la prophétie n’avait pas été périlleuse, comment s’expliqueraient ces mots de Paul: «Isaïe ne craint pas de dire: J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas»? Grande accusation contre les Juifs, en vérité: ceux qui ne cherchaient pas trouvèrent, et ceux qui cherchaient ne réussirent pas; ceux qui n’avaient pas entendu crurent, et ceux qui avaient entendu crucifièrent. Voilà pourquoi Paul appelle Isaïe audacieux. C’était, en effet, une marque d’audace extrême de faire entendre, sans ménagement, les accusations au milieu des accusés; de prononcer une prophétie qui les dépouillait de leurs honneurs et admettait d’autres à la gloire due à eux-mêmes. Ceux qui l’écoutaient cessaient d’être ses juges et devenaient tous ses accusateurs. Or comment se soustraire au péril quand, pour juges, on n’a que des ennemis? Voilà pourquoi Paul a dit: «Il ne craint pas de dire.»

Mais je veux rendre ce point encore plus évident pour vous. Si les Ecritures n’ont parlé de nous et des Juifs qu’avec ambiguïté, c’est afin que les Juifs n’en comprissent pas le langage avant le temps fixé. J’en atteste la grande voix de Paul, cet organe du ciel, cette trompette des cieux, ce vase d’élection, ce paranymphe du Christ. «Je vous ai fiancés, dit-il, à un époux unique, au Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure.» Voilà le témoin que je produis devant vous pour vous attester clairement que telle est la raison qui a fait jeter de l’obscurité sur certaines parties de l’Ancien Testament et non sur la totalité car si tout avait été obscur, c’est en vain qu’un tel langage aurait été tenu aux hommes d’alors. Il est question dans les prophéties des guerres temporaires qui éclatèrent alors, de pestes, de famines: elles contiennent encore ce qui est accompli aujourd’hui, la vocation de l’Église, le rejet de la synagogue, l’abrogation de la loi. Quant aux choses dont nous parlons, Dieu ne voulait pas que les Juifs les connussent mais celles-là seulement qui se réalisèrent dans leur temps. Voilà justement ce que je veux prouver: à savoir qu’il a rendu obscur seulement ce qui nous concerne ainsi que la synagogue, ce qui regarde les événements aujourd’hui réalisés et l’abrogation de la loi: ces dernières choses, il ne fallait pas qu’elles leur fussent connues dès lors. En effet, s’ils avaient su tout d’abord que la loi était temporaire, ils n’auraient pas manqué de la mépriser: voilà pourquoi ce point seul a été laissé dans l’ombre.

Maintenant, si vous voulez vous convaincre que toutes les prophéties n’étaient pas obscures et que cette partie seule était enveloppée, écoutez Paul qui établit clairement ces deux vérités, à savoir que la loi était laissée dans l’ombre. Mais pour cette partie seulement, écrivant aux Corinthiens, il leur tient à peu près ce langage: «Ayant donc une telle espérance, nous usons d’une grande liberté; mais non comme Moïse, qui mettait un voile sur son visage pour que les enfants d’Israël ne regardassent pas ce qui devait disparaître; aussi leurs esprits se sont hébétés. Car jusqu’à ce jour, le même voile demeure sans être levé, lorsqu’ils lisent l’Ancien Testament, parce que c’est par le Christ qu’il s’enlève.» Peut-être ce texte est-il obscur: il faut donc l’éclaircir en vous rappelant l’histoire à laquelle il fait allusion. Quand Moïse, après avoir reçu les tables de la loi sur la montagne, était sur le point de redescendre, une gloire ineffable et merveilleuse rayonnait de sa face, tellement, que personne, dans la multitude, n’osait l’aborder ni lui adresser la parole. Alors, afin de ne pas rester toujours inaccessible au peuple, il mit un voile sur son visage et permit ainsi aux Juifs de l’approcher sans crainte. Il conservait ce voile pour converser avec le peuple et le déposait pour ses entretiens avec Dieu. Le but de tout cela, c’était d’une part que le législateur parût digne de foi à ceux qui devaient recevoir la loi de ses mains, et d’autre part qu’une figure de la vérité fût esquissée à l’avance dans sa personne, que la raison de l’Incarnation fût manifestée longtemps à l’avance. En effet, attendu que certaines personnes devaient dire «Pourquoi le Christ n’a-t-il point paru ici-bas dans la simplicité de sa divine nature, au lieu de se revêtir de chair?», il a répondu à l’avance à toutes ces objections par le voile dont il couvrit son serviteur. Si les Juifs ne purent plus dès lors contempler la gloire du serviteur, comment auraient-ils supporté plus tard l’aspect de la divinité toute nue?

Ce voile nous donne encore un autre enseignement: c’est que les Juifs voient la loi de la même manière qu’ils voyaient alors Moïse. Ainsi qu’alors ils ne pouvaient apercevoir le glorieux visage du législateur derrière le tissu qui le couvrait, de même aujourd’hui la gloire de la loi échappe à leurs regards. Enfin, ce même voile nous est encore nécessaire pour que nous l’opposions aux hérétiques. Ceux-ci, voyant dans le texte cité une condamnation de la loi, se sont armés de ce passage de l’Épître: en y trouvant que la loi porte un voile, qu’elle est abrogée, ils ont vu là une accusation portée contre elle et ont renoncé aux Écritures, mais pour succomber à leurs propres raisonnements. Cela même, en effet, prouve la grandeur de la loi. Si le voile mis alors sur la face de Moïse ne compromettait en rien sa majesté et témoignait seulement de la faiblesse des Juifs; que dis-je? S’il rendait à Moïse le plus magnifique hommage, à Moïse dont le visage rayonnait d’une gloire telle qu’il ne pouvait plus se montrer sans voile aux autres serviteurs de son Maître, il en est de même pour la loi. Si la loi n’eût pas été revêtue d’une gloire inaccessible, elle n’aurait pas eu besoin d’un voile. Ainsi donc, lorsque Paul nous dit qu’«un voile demeure» sur la lecture de l’Ancien Testament, il fait allusion à son obscurité; mais quand il ajoute «sans être levé, parce que c’est par le Christ qu’il s’enlève», il nous indique quelle est la partie de la loi qui est obscure. Ce qui est obscur dans la loi, ce n’est pas ce qui regarde la conduite et les institutions; sans cela, elle eût été octroyée inutilement. Les parties obscures sont seulement celles qui pouvaient nous instruire de l’abrogation qui devait être opérée par le Christ. En effet, c’est encore un trait de la sagesse divine que d’avoir fait prédire par la loi-même qu’elle serait abrogée par la venue du Christ, et que ce temps marquerait sa fin. C’est justement cette partie de la loi où est prédite cette abrogation, qui, seule, était obscure. Le grand Paul n’indique pas autre chose lorsqu’il ajoute «sans être levé, parce que c’est par le Christ qu’il s’enlève.» Comme, en entendant dire qu’un voile est sur la lecture de l’Ancien Testament, vous pourriez croire qu’il est obscur et ambigu dans son entier, Paul a soin de vous prémunir aussitôt contre ce faux soupçon. Il vient de dire «un voile reste sur la lecture de l’Ancien Testament»; il ajoute aussitôt «sans être levé, parce que c’est par le Christ qu’il s’enlève.» Ce qui n’a pas été révélé, c’est justement cette abrogation par le Christ: cela n’a pas été révélé à ceux qui ne s’approchaient pas dans un esprit de foi. Quant à celui qui s’approche muni de la grâce du Saint Esprit, il voit la loi sans voile, il en contemple la gloire toute nue. Or la gloire de la loi, sachez-le bien, c’est d’avoir pu enseigner qu’il appartient au Christ de l’abroger. Sa vraie gloire, c’est d’avoir été en état de vous initier au Christ, or elle vous initie en indiquant sa propre abrogation. De sorte que nous trouvons ici l’occasion de porter un coup mortel aux hérétiques. Si la loi était hostile et contraire au Christ au lieu d’être son ouvrage, Paul n’aurait point parlé de sa gloire en souvenir de ce qu’elle a pu instruire ceux qui la suivaient, qu’il appartenait au Christ de l’abroger. Si la loi était mauvaise, il ne fallait pas que son voile tombât; même le temps de la grâce venu, elle devait rester voilée et obscure. Mais si c’est une vertu de la grâce de rendre ses fidèles plus perspicaces quand il s’agit de comprendre la loi, si bien qu’ils n’y trouvent que motifs et raisons de croire dans le Christ, y a-t-il une preuve plus frappante de la parenté qui existe entre la grâce et la loi que, d’une part cette clairvoyance donnée par le Christ à ses disciples pour comprendre le régime de la loi, et d’autre part le secours que prête celle-ci, bien connue et bien comprise, à ceux qui sont initiés à la doctrine du Christ, pour les acheminer à la vie éternelle? Cela ne montre point que le Christ soit en opposition avec la loi, ni la loi en guerre avec le Christ. On y voit tout le contraire: la loi d’un côté, frayant la voie à la sublime sagesse chrétienne, de l’autre le Christ, prenant l’homme à ce degré pour le conduire au plus haut sommet. Pour tant de bienfaits, rendons grâces au bon Dieu qui règle chaque chose suivant l’opportunité, dont l’industrie se multiplie pour notre salut et, autant qu’il est en nous, montrons une conduite digne de sa bonté et de son inépuisable providence, afin d’obtenir les biens éternels auxquels puissions-nous tous parvenir, par la grâce et la charité de Notre Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire, honneur, puissance au Père et au Saint Esprit, dans les siècles des siècles.

Ainsi soit-il!

Le bouvier se réjouit quand il voit son troupeau vigoureux et bien portant, le laboureur se réjouit en voyant grandir les moissons mais ni le cultivateur n’éprouve autant de joie à la vue de ses champs, ni le bouvier à l’aspect de ses troupeaux, que je conçois, moi, d’allégresse et de contentement, envoyant cette aire auguste se remplir de gerbes spirituelles. Quand tant de pieuses oreilles sont réunies pour recevoir le grain de la parole sacrée, on ne peut manquer de voir bientôt l’épi d’obéissance pulluler et mûrir. Quand on a ouvert le sillon dans une terre grasse et fertile, il n’est pas besoin d’y répandre la semence d’une main bien libérale pour obtenir une abondante récolte: la nature du sol suffit, par elle-même, à multiplier les grains qu’on lui confie. De même, lorsqu’on sème dans les âmes religieuses et dociles, épargnât-on même la semence de l’instruction, on verra surgir une riche moisson grâce à la sagesse des auditeurs qui prévaudra sur le peu de ressources de l’orateur. La même chose est encore vraie de la pêche. Quelque inexpérimentés que puissent être les pêcheurs, s’ils jettent leurs filets dans une anse où les poissons abondent, ils ne restent pas longtemps sans capture parce que la foule des poissons réunis fait contre-poids à leur inexpérience. Mais s’il est vrai que dans ce genre de pêche la multitude du poisson rend souvent la confiance au pêcheur le plus inhabile, à plus forte raison cela sera-t-il vrai pour notre pêche spirituelle. En effet, les poissons ne voient pas plus tôt lancer l’engin dans les flots qu’ils s’écartent et s’enfuient; votre conduite, à vous, est toute différente. Voyez-vous quelqu’un se lever et déployer le filet de la prédication, loin de vous éloigner ou de fuir, vous accourez de tous les points afin de vous rapprocher, chacun pousse et coudoie son voisin afin de se jeter, de tomber avant lui dans le filet. Si jamais nous n’avons retiré notre filet vide, c’est grâce à votre empressement et non à notre expérience. L’autre jour, une langue qui distille un flot d’or pur et raffiné, une bouche d’où le miel découle, nous a bien régalés: je veux parler du bienheureux Paul, mais que dis-je? Et quel miel égalerait la douceur de son enseignement spirituel?

Cependant, puisque votre philosophie ne dédaigne pas même ma pauvreté, ma misère; puisque tout en admirant ce qui est sublime, vous ne refusez pas d’entendre le langage de notre faiblesse, je me lève, jaloux d’acquitter la dette que j’ai contractée ce jour-là envers vous, la promesse que la longueur de mon dernier sujet m’a empêché de tenir. Quelle est cette dette? Il faut vous rappeler l’origine de cette obligation, afin que le sujet de mon discours en éclaircisse les développements: nous recherchions pour quel motif l’Ancien Testament est plus obscur que le Nouveau. Vous vous en souvenez peut-être, nous en avons déjà donné une raison, à savoir la férocité de ceux à qui il s’adressait, et nous vous avons produit à l’appui le témoignage de Paul qui dit: «Le même voile reste sur la lecture de l’Ancien Testament, sans être levé, parce qu’il appartient à Jésus-Christ de l’enlever.» Nous avons montré que si le législateur Moïse avait eu un voile, la loi en avait un autre dans son obscurité; mais ce voile n’est pas plus compromettant pour la loi que l’autre pour le législateur, il atteste seulement la faiblesse de ceux à qui la loi s’adressait. Si Moïse portait un voile, la raison n’en était pas en lui-même mais chez les Juifs, incapables de soutenir la gloire dont rayonnait son visage. Aussi ôtait-il ce voile pour converser avec Dieu. De même la loi, attendu qu’on ne pouvait pas encore comprendre les dogmes sublimes de la religion parfaite, ceux qui concernent le Christ, ceux du Nouveau Testament; attendu que tout cela restait en réserve et comme en dépôt dans l’Ancien Testament; la loi, dis-je, portait un voile, par condescendance pour les Juifs et pour ménager notre trésor, à nous, afin que ce voile fût enlevé quand le Christ aurait paru et que nous nous serions donnés à lui.

Vous voyez à quel degré d’élévation nous a portés la venue du Christ, qui nous a égalés à Moïse en dignité. Mais peut-être on dira: «Pourquoi donc parler aux Juifs, si ce que l’on disait n’était pas clair pour eux?» C’était dans l’intérêt de ceux qui devaient venir ensuite. En effet, la dignité de la prophétie consiste non à rapporter les faits présents mais à prédire les événements futurs. Or une prophétie énoncée obscurément s’éclaircit quand elle est réalisée, mais demeure obscure jusque-là. Ainsi donc, les prophéties étaient obscures à l’époque où elles parurent sous cette forme énigmatique, mais une fois qu’elles furent accomplies, l’événement les rendit plus claires. Vous allez comprendre qu’une prophétie, quoique bien antérieure à l’événement, si elle est énoncée obscurément, reste ambiguë en attendant l’événement: les disciples eux-mêmes vont vous rendre cette vérité sensible. «Détruisez ce temple», disait le Christ aux Juifs. Car attendu qu’il chassait ceux qui profanaient le temple par leur trafic, les Juifs lui dirent: «Par quel signe nous montres-tu que tu peux faire ces choses?» A cela il répondit: «Détruisez ce temple et je le relèverai en trois jours. Or il parlait du temple de son corps.» Voilà une prophétie: la croix, la destruction du temple, la résurrection au bout de trois jours, tout cela était encore dans l’avenir. Et voyez quelle allusion frappante il fait à ces deux choses en même temps! Leur audace à eux, sa puissance à lui. Néanmoins, ils ne comprirent point ces paroles. Que les Juifs ne les aient pas comprises, cela ne doit pas nous étonner, mais il est dit que les disciples mêmes ne comprirent pas, jusqu’à ce que Jésus ressuscita d’entre les morts: «Et alors ils crurent à l’Ecriture et à la parole qu’avait dite Jésus.»

Voyez-vous comment ils eurent besoin des événements réalisés pour l’éclaircissement de la prophétie? Et comment les Juifs étaient excusables de ne pas comprendre les prophéties concernant le Christ, avant la venue du Christ? C’est cette venue qui devait les rendre claires et intelligibles. Écoutez plutôt le Christ lui-même: «Si je n’étais pas venu et que je ne leur eusse point parlé, ils ne seraient pas en faute.» Et comment n’étaient-ils pas en faute, quand les prophéties les avertissaient? C’est que, si elles les avertissaient, elles manquaient néanmoins de clarté et ne devaient être éclaircies qu’à la venue de celui qu’elles annonçaient. En effet, si dès l’origine elles avaient été intelligibles et claires, il est manifeste qu’ils auraient été en faute dès avant sa venue; mais s’ils n’étaient point alors en faute, il est évident que c’est à cause de l’obscurité, des ténèbres dont les prédictions étaient enveloppées. On ne leur demandait pas de croire au Christ avant que le Christ eût paru.

Alors à quoi bon les prédictions? Afin que dès l’apparition du Christ, ils trouvassent, sans sortir de chez eux, des maîtres pour les initier; afin qu’ils pussent se convaincre que ce qui se passait n’était point une nouveauté, que l’incarnation n’était point une chose improvisée mais une chose annoncée de loin et depuis beaucoup d’années, ce qui n’était pas peu propre à les gagner à la foi. Voilà une cause d’obscurité que nous avons fait valoir, dans notre précédent entretien, à l’aide de nombreux témoignages. Pour ne point vous fatiguer en vous répétant les mêmes choses, il faut quitter ce point et passer à une autre raison qui rend l’Ancien Testament non point obscur ou inintelligible, mais difficile pour nous. Car une chose est de ne rien comprendre à un texte et de n’apercevoir que le voile qui le cache, autre chose d’en trouver le sens, bien qu’avec difficulté.

Quelle est donc cette seconde raison qui rend l’Ancien Testament plus difficile que le Nouveau? C’est que l’Ancien Testament n’est pas écrit dans notre langue nationale; il est rédigé dans un idiome, on nous le lit dans un autre. Il a été écrit à l’origine en hébreu, et c’est par l’intermédiaire de la langue grecque qu’il arrive à notre connaissance. Or la traduction d’une langue dans une autre est une entreprise pleine de difficultés. Ils ne l’ignorent pas, ceux qui sont versés dans plusieurs langues; ils savent qu’il est impossible de faire passer dans un autre langage toute l’énergie de l’expression originale. Voilà une nouvelle cause de la difficulté de l’Ancien Testament. Trois cents ans avant Jésus-Christ, sous Ptolémée, roi d’Égypte, l’Ancien Testament fut traduit en grec: œuvre bien utile et nécessaire. Car tant qu’il s’adressait au seul peuple juif, il pouvait rester en langue hébraïque: personne alors ne songeait à ce livre, le reste des hommes étant plongé dans la plus extrême barbarie. Mais aux approches de la venue du Christ, au moment où il allait appeler à lui tout l’univers, non seulement par les apôtres mais encore par les prophètes (car les prophètes aussi nous acheminent à la connaissance de la doctrine du Christ), alors Dieu voulut que les prophéties, ces voies, ces avenues jusque-là fermées par l’obstacle d’une langue inconnue, fussent complètement ouvertes au moyen de la traduction, afin que les Gentils, affluant de toutes parts et suivant sans peine ces chemins, pussent arriver par là jusqu’au roi des prophètes et adorer le Fils unique de Dieu.

Voilà pourquoi tous les livres de ce Testament ont été traduits avant l’apparition du Christ. S’ils étaient restés écrits seulement en hébreu, c’est en vain que David aurait dit: «Demande-moi, et je te donnerai les nations pour ton héritage, et je mettrai les frontières de la terre en ta possession.» Comment cette parole aurait-elle été intelligible pour un Syrien, un Galate, un Macédonien, un Athénien, si l’Écriture était demeurée dans son obscurité primitive? De même, Isaïe s’écrie: «Comme une brebis, il a été conduit pour être égorgé; comme un agneau sans voix devant celui qui le tond.» Et ailleurs: «On verra la racine de Jessé, et celui qui se lève pour commander aux nations; en lui les nations espéreront.» Et encore «La terre sera remplie de la connaissance du Seigneur, comme la mer des eaux dont elle est couverte.» David dit encore: «Le Seigneur est monté en jubilation; le Seigneur, à la voix de la trompette» et aussi : «Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis un escabeau pour tes pieds.»

En conséquence, comme l’Ancien Testament renfermait des prophéties au sujet de la Passion, de la Résurrection, de l’Ascension, de la place assignée à droite, de la seconde venue du Christ, en un mot de tout ce qu’on trouve dans le Nouveau; afin que ces choses ne demeurassent pas ignorées des peuples futurs et qu’ils ne méconnussent pas la vertu de la prophétie, la grâce de Dieu pourvut à ce que les Écritures fussent traduites avant la venue du Christ, à l’usage non seulement des Gentils mais encore de ceux des Juifs qui, dispersés dans toutes les contrées de la terre, auraient oublié la langue hébraïque. Voyez en effet: le Gentil a cru à la vue des signes destinés aux Juifs. Comment les apôtres, maintenant, auraient-ils pu gagner les Juifs s’ils n’avaient pu les instruire par la voix d’un de leurs prophètes? Si Paul, entrant dans Athènes, eut besoin d’une inscription gravée sur un autel et partit de là pour instruire les habitants de cette ville, comptant les réduire plus facilement avec leurs propres armes, ce qui arriva en effet; à bien plus forte raison, quand il parlait aux Juifs avait-il besoin de l’appui des prophètes pour qu’ils ne l’accusassent pas, eux aussi, de leur prêcher des doctrines étrangères et nouvelles.

«Et pourquoi, dira-t-on, n’y avait-il pas une seule langue? Cela nous aurait épargné toutes ces difficultés». Il n’y avait qu’une langue autrefois, mon ami: le langage de l’homme était un, comme sa nature. A l’origine, il n’y avait point de peuples distincts par leur langue, point d’Indien, de Thrace, de Scythe: tous parlaient le même idiome. «Eh bien! Qu’est-il donc arrivé?», direz-vous. Il est arrivé que nous nous sommes montrés indignes de ce langage unique, ingrats que nous sommes. «Que dites-vous? Nous avons perdu nos droits à un langage? Mais il n’est point d’animal qui n’ait le sien: les brebis bêlent, les chèvres ont leur cri, le taureau beugle, le cheval hennit, le lion rugit, le loup hurle, le serpent siffle; chacune des bêtes a gardé sa voix, moi seul j’ai été déshérité du langage qui m’appartenait? Bêtes sauvages ou domestiques, animaux apprivoisés ou farouches, tous ont conservé le cri qui leur avait été assigné à l’origine et moi, leur maître, je suis déchu? Leurs prérogatives restent immuables et moi je me suis vu retirer les présents de Dieu? Et quel crime si énorme ai-je donc commis? N’était-ce pas assez des peines précédemment infligées? Dieu m’avait donné le paradis et il m’en a chassé. Je menais une vie exempte de peines et de soucis: il m’a condamné aux sueurs et à la fatigue. Sans semer, sans labourer, j’obtenais tout de la terre: il lui a ordonné de produire des ronces et des épines et il m’a fait retourner dans son sein; il m’a puni de mort; il a puni le sexe féminin en l’assujettissant aux peines et aux douleurs de l’enfantement. Et cela n’a pas suffi pour mon châtiment? Il a fallu encore m’ôter mon langage, me retirer ce privilège afin que je me détourne de mes parents, de mes frères comme des sauvages, et que la différence des langues mît obstacle à notre commerce?» J’ai grossi l’objection à dessein afin que la solution, une fois donnée, la victoire soit plus éclatante. «Si Dieu voulait, dites-vous, me dépouiller de tous ces avantages, pourquoi m’en a-t-il investi à l’origine?» Voulez-vous que je m’arme de cela même, de l’objection pure et simple, pour résoudre la difficulté? Il est si facile en effet de justifier Dieu qu’il n’y a besoin de rien ajouter aux objections de notre contradicteur pour réfuter ses accusations. Pourquoi il m’a donné tous ces biens à l’origine, puisqu’il voulait me les retirer? Je le demande comme vous: s’il voulait vous ôter tout cela, pourquoi vous le donnait-il? C’est donc parce qu’il ne voulait pas vous ôter ces choses qu’il vous les a données dans le principe. Qu’est-il donc arrivé? Ce n’est pas Dieu qui vous a repris ses dons, c’est vous qui les avez perdus. Admirez la bonté de Celui qui vous les a faits et accusez votre propre négligence, à vous qui n’avez pas su conserver ce que vous aviez reçu. Il est donc évident que le coupable n’est pas celui qui a confié le dépôt mais celui qui a laissé le dépôt périr entre ses mains. Dieu a montré son amour pour vous, sa bonté, son désir de vous obliger, et cela sans y être aucunement forcé ni contraint, sans y être sollicité par vos bonnes œuvres, sans avoir lieu de récompenser vos efforts. Dès qu’il vous eut formé, il se bâta de vous conférer cette prérogative afin de montrer que ce présent n’était pas une rétribution mais une pure faveur. Que si vous n’avez pas su garder ce qu’il vous avait octroyé, c’est vous-même qu’il faut accuser et non votre bienfaiteur. Est-ce tout ce que nous avons à dire pour la justification du Seigneur? Cette raison, sans doute, est suffisante mais son infinie bonté, son ineffable charité, nous offrent encore bien d’autres considérations à faire valoir. Nous n’avons pas seulement à alléguer que le présent venait de lui et que la perte vous est imputable; par là, sans doute, l’auteur du bienfait est déchargé de toute accusation ou plutôt, il mérite l’admiration la plus grande pour ne pas vous avoir refusé un présent qu’il savait que vous deviez perdre. Mais il y a une autre raison bien plus forte à produire. Quelle est-elle? C’est que cette perte, causée par votre propre négligence, il l’a réparée ou plutôt, il ne vous a pas restitué seulement ce que vous aviez perdu, il vous l’a encore rendu avec usure. Vous aviez perdu le paradis, il vous a donné le ciel. Voyez-vous de combien le profit surpasse la perte, combien ce trésor est supérieur à l’autre? Il vous a donné le ciel, d’une part afin de faire éclater sa propre bonté, de l’autre afin d’affliger le diable en lui montrant que, quels que pièges qu’il puisse tendre à l’espèce humaine, il n’y saurait rien gagner puisque Dieu ne cesse de nous faire monter en dignité. Vous aviez donc perdu le paradis et Dieu vous a ouvert le ciel, vous aviez été condamné à une peine temporaire et vous avez été gratifiés d’une vie éternelle, la terre avait reçu l’ordre de porter des ronces et des épines et le fruit de l’Esprit a germé dans votre âme. Examinez maintenant à quel degré de condescendance la bonté divine a daigné s’abaisser. Voyez ceux qui ont perdu quelque objet: quand bien même ils en reçoivent d’autres plus précieux et plus magnifiques, ils sont portés à rechercher toujours celui qu’ils ont perdu et à ne pas se tenir pour contents jusqu’à ce qu’ils en soient rentrés en possession. Aussi, quand vous eûtes perdu le paradis, Dieu, non content de vous donner le ciel, vous donna à la fois et le ciel et le paradis. «Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis», dit-il afin de consoler votre âme affligée, non seulement par de nouveaux dons plus magnifiques mais encore par la restitution de ceux que vous aviez perdus. Maintenant, si vous le voulez, arrivons à notre sujet et voyons comment nous avons perdu notre langage.

Cette histoire n’est pas d’une médiocre importance pour le salut. Car un pareil exemple est propre à nous rendre plus circonspects à l’avenir. Il faudrait ici tout vous dire: comment, à l’origine, tous les hommes n’avaient qu’un langage; comment ce langage unique fit place à des langues diverses; jusques à quand dura l’unité et quand la diversité commença; si l’antique idiome disparut et fut chassé par d’autres, ou s’il subsista à côté de ceux qui furent introduits postérieurement; pourquoi, pour quels motifs eut lieu la confusion; ensuite, dans laquelle de ces nombreuses langues fut écrit l’Ancien Testament (car c’est pour en arriver là que nous remuons tous ces problèmes): si ce fut dans la langue ancienne et originelle ou dans les langues qui s’étaient introduites plus tard. Mais ne craignez rien: si nous ne pouvons acquitter pleinement notre dette aujourd’hui, de toute manière nous nous libérerons plus tard. Pourquoi donc, si nous ne devons pas remplir tous nos engagements dès aujourd’hui, nous avoir lu en détail le compte que nous avons à régler? C’est afin que l’attente du paiement entretienne perpétuellement notre souvenir dans vos âmes. L’homme qui a prêté une somme d’argent et qui a une dette à réclamer, celui-là, à table, à la maison, sur la place publique, au lit, partout, songe et rêve à son débiteur; l’amour de l’argent est cause que cette image est toujours présente à l’esprit du créancier, avec celle de son argent. De même, c’est afin que l’espérance d’être soldés nous maintienne toujours présents à votre esprit, à la maison, sur la place, en quelque lieu que vous soyez, que nous avons fait le compte de nos dettes, sans vouloir nous libérer entièrement dans ce jour, afin de laisser en vous, avec la pensée du paiement à venir, une occasion de reporter vers nous votre souvenir. Car c’est pour nous un grand motif de confiance que la perpétuité de votre attachement, que la fidèle affection d’un peuple pareil et aussi nombreux. Celui qui a l’affection, en effet, peut compter sur les prières, et quel trésor que les prières! Vous allez en juger.

Paul, ce grand Paul, qui fut ravi au troisième ciel, qui entendit les paroles ineffables, qui sut fouler aux pieds toutes les attaches de la nature, Paul, vivant déjà dans une sûreté parfaite, avait encore besoin des prières des disciples et disait: «Priez pour moi, afin que je sois délivré des infidèles.» Et encore: «Priez, afin que la parole me soit donnée lorsque j’ouvrirai la bouche.» Partout vous le voyez demander les prières des disciples, et leur rendre grâces après les avoir obtenues. Et il ne faut pas me dire que c’est par humilité qu’il recourt aux prières des disciples, il en montre le pouvoir en disant: «Celui qui nous a délivrés de si grands périls et qui, comme nous l’espérons de lui, nous en délivrera encore, surtout vous, nous aidant en priant pour nous, afin qu’un grand nombre rendent grâces pour nous du don qui nous a été fait.» Si Paul a échappé à des dangers grâce aux prières de la multitude, comment ne fonderions-nous pas, nous, un grand espoir sur une pareille assistance? En effet, c’est parce que nous sommes faibles quand nous prions isolément et plus forts quand nous sommes réunis que nous nous unissons pour fléchir Dieu à un grand nombre d’auxiliaires. De même, un roi qui vient de condamner un homme à mort ne se laisse pas facilement désarmer par l’intercession d’une seule personne, mais si toute une ville vient le supplier, il cède; celui qu’on menait au supplice échappe à sa peine grâce au nombre de ceux qui sollicitent pour lui, et il est rendu à la vie. Tel est le pouvoir d’une multitude suppliante. Ici même, si nous nous réunissons tous ensemble, c’est afin d’incliner Dieu plus efficacement à la miséricorde. C’est parce que, comme je l’ai dit, nous sommes faibles quand nous prions seuls que nous nous joignons par un lien de charité pour apaiser Dieu et le rendre propice à nos demandes. Ce n’est pas sans motif que je parle ainsi, et ce n’est pas seulement pour mon intérêt: c’est pour que toujours vous vous empressiez à nos réunions, pour que vous ne disiez pas: «Eh quoi! Ne puis-je pas prier chez moi?» Sans doute vous pouvez prier, mais votre prière a plus de pouvoir lorsque vous êtes uni aux autres membres, lorsque le corps entier de l’Église élève au ciel sa prière d’un seul coeur, les prêtres étant là pour offrir les voeux de la multitude réunie.

Voulez-vous savoir quel pouvoir a la prière faite à l’église? Pierre était un jour enchaîné dans une prison et chargé de liens, «Mais l’Église ne cessait de prier pour lui» et il fut délivré promptement de sa captivité. Qu’y a-t-il donc de plus puissant que la prière, puisqu’elle a rendu service aux colonnes, aux tours de l’église? Paul et Pierre, en effet, étaient pour l’Église des tours et des colonnes: et bien, la prière rompit les liens de l’un et ouvrit la bouche de l’autre. Mais afin que ce ne soit pas seulement les événements passés mais encore les faits quotidiens, qui vous fassent connaître la double vertu de la prière, c’est de la prière même adressée par le peuple que je vais maintenant vous entretenir. Si le premier venu s’avisait de vous recommander de prier en votre particulier pour le salut de votre évêque, chacun de vous s’excuserait comme si ce fardeau surpassait ses forces; mais lorsque, réunis tous ensemble, vous entendez le diacre vous adresser la même invitation et vous dire: «Prions pour l’évêque et pour sa vieillesse, et pour qu’il soit assisté, et pour qu’il marche droit dans la parole de vérité, et pour ceux qui sont ici, et pour ceux qui sont partout», vous ne refusez pas de vous rendre à cette injonction et vous offrez au ciel une prière fervente, connaissant le pouvoir de votre réunion. Les initiés savent ce que je dis car la prière des catéchumènes n’a pas à s’occuper de cela, attendu qu’ils n’ont pas encore assez de crédit; mais vous, c’est pour l’univers, c’est pour l’Église étendue jusqu’aux extrémités de la terre, c’est pour tous les évêques chargés de l’administrer que le diacre préposé aux prières vous prescrit d’offrir les vôtres; et vous lui obéissez avec zèle, témoignant par votre obéissance même combien est grande la vertu d’une prière offerte dans l’église par un peuple unanime. Mais revenons à notre proposition, à savoir qu’il n’y avait primitivement qu’un seul idiome.

Qu’est-ce qui prouve cette unité? «Et toute la terre était une lèvre.» La phrase est obscure. Est-ce que la terre a une lèvre? Aucunement. Que signifie donc ce texte et de quoi parle-t-il? Il ne parle pas de la terre prise comme une chose inanimée, immobile: c’est l’ensemble de l’espèce humaine qu’il désigne par ce nom, par cette allusion à sa nature propre, à la mère de qui elle est sortie. Car cet être double (c’est l’homme que je veux dire), composé de deux substances, l’une sensible, l’autre immatérielle, à savoir d’une âme et d’un corps, tient à la fois à la terre et au ciel. Par son essence immatérielle il est allié aux puissances d’en-haut, par sa nature matérielle il est uni aux choses de la terre: c’est véritablement le lien qui joint les deux parties de la création. Fait-il ce qui plaît à Dieu, alors on le nomme spirituel, d’un nom qui n’est point celui de l’âme mais rappelle une prérogative encore plus glorieuse: l’influence de l’Esprit Saint. En effet, notre âme ne suffit point aux bonnes œuvres si elle est dénuée de cette assistance. Voulez-vous la preuve de ce que j’avance? Et que dis-je, elle ne suffit pas aux bonnes œuvres? Elle ne suffit pas même à comprendre ce qu’elle entend. «L’homme animal ne perçoit pas ce qui est de l’Esprit de Dieu.» De même que le nom de «charnel» est donné à l’homme esclave de la chair, ainsi celui d’«animal» est donné à l’homme qui se remet de tout aux raisonnements humains et ne reçoit pas l’influence de l’Esprit. Mais comme je le disais, nous sommes appelés «spirituels» quand nous faisons de bonnes oeuvres. Au contraire, quand nous péchons, quand nous commettons des fautes, quand nous manquons à la noblesse de notre nature, alors nous prenons le nom de «terre» qui est celui de notre nature inférieure.

Ici donc, attendu les accusations qui vont suivre contre les constructeurs de la tour, contre ceux qui se laissèrent aller à l’orgueil, qui présumèrent trop d’eux-mêmes; attendu la condamnation qui va être prononcée contre ces hommes, nous sommes désignés en cet endroit par le nom de notre nature inférieure: «Toute la terre était une seule lèvre.» Et la preuve que Dieu nous appelle ainsi lorsque nous avons péché, c’est qu’il donne ce nom à Adam après sa faute: «Tu es terre et tu t’en iras en terre.» Et cependant il n’était pas terre seulement, il avait encore une âme immortelle. Pourquoi donc ce nom? Parce que Adam avait péché. Du moins ce n’est pas ainsi que Dieu l’appela lorsqu’il le forma. Écoutez plutôt: «Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance; et qu’il règne sur les poissons de la mer et sur les animaux de la terre… Et ils inspireront une crainte et un tremblement qui s’étendra sur toute la terre.» Voyez-vous quelles prérogatives attachées à sa nature, quels honneurs, quelles louanges? Mais cela se passait avant le péché; après le péché tout change: «Tu es terre et tu t’en iras en terre.» Ecoutez encore cette allusion de Malachie, ou plutôt de Dieu par la bouche de son prophète: «Voici que je vous dépêche le prophète Elie.» Et pourquoi donc le dépêche-t-il? «Pour tourner le coeur du père vers son fils.» C’est à cause du terrible, du formidable jugement qui doit arriver, de peur que le juge ne surprenne certains hommes sans défense contre les accusations et ne les condamne; afin que cette visite et l’annonce de la venue prochaine rende les hommes plus sages. Comme d’ailleurs on néglige volontiers des avertissements donnés il y a longtemps, ce prophète arrive pour nous rafraîchir la mémoire. Mais il nous faut montrer maintenant comment les pécheurs sont appelés «Terre».

Après avoir dit «Pour tourner le cœur du père vers le fils», il ajoute «De peur que, venant, je ne frappe toute la terre», or ce sont les pécheurs qu’il frappe. Voyez-vous que les pécheurs sont appelés «Terre»? Ailleurs, le prophète, parlant du Christ, s’exprime ainsi: «Il aura les reins ceints de justice, et les flancs enveloppés de vérité.» Non que Dieu ait des reins, des flancs: la Divinité est incorporelle. Mais le prophète nous fait voir par là l’incorruptibilité, l’infaillibilité du juge, et comment il n’y a autour de lui ni calomniateurs, ni hommes hostiles; comment il est inaccessible, et à la corruption et à l’erreur. Dans les tribunaux de la terre, on voit frapper des innocents et des coupables échapper, car la justice est souvent séduite. Mais quand arrivera le juge équitable et infaillible, celui dont les reins sont ceints de justice et les flancs enveloppés de vérité, tous recevront exacte justice.

«Et il frappa la terre avec la parole de sa bouche». Et pour vous faire entendre qu’il veut parler, non de la terre mais des pécheurs, il ajoute: «Et avec le souffle qui passe par ses lèvres il exterminera les impies.» Voyez-vous qu’ici encore par le mot «terre», il désigne les pécheurs? En conséquence, quand vous entendez lire que «Toute la terre était une seule lèvre», il faut vous représenter encore l’espèce humaine: c’est un moyen de nous rappeler notre néant. C’est un grand avantage en effet, que de considérer de quelle famille on sort et de savoir de quoi l’on est formé. La considération de notre nature, voilà une suffisante leçon d’humilité; c’en est assez pour étouffer toutes nos passions et faire le calme dans notre cœur. De là ce conseil d’un sage: «Fais attention à toi-même», songe à ta nature, à ta constitution: cela suffit pour rabattre à jamais ta présomption. Aussi Abraham, ce juste, avait-il toujours cette pensée dans l’esprit et ne se laissait-il jamais s’emporter à l’orgueil. Celui qui conversait avec Dieu, (tel était le crédit dont il jouissait), celui à la vertu duquel Dieu même rendit hommage, ne craignait pas de dire: «Je suis terre et cendre.» Un autre, voulant réprimer l’enflure du cœur humain, ne cherche pas pour cela de longs discours; il se borne à nous rappeler notre nature et il nous réprimande fortement en ces termes: «Pourquoi se glorifier quand on est terre et cendre?» Vous me parlez des enseignements de la mort ? Mais humiliez cet homme pendant qu’il est en vie: il ne sait pas maintenant qu’il est terre et cendre; il voit la beauté de son corps, il voit sa puissance, les hommages de ses flatteurs, l’assiduité de ses parasites; il est revêtu d’habits magnifiques, environné de tout l’appareil du pouvoir; tout cela lui fait illusion et le porte à oublier sa nature. Nous savons que nous sommes terre et cendre, oui, nous qui sommes dans notre bon sens; mais lui, il ne s’attend pas à la démonstration que la mort lui réserve, il ne va pas voir les bières, les cercueils de ses ancêtres, il voit le présent, il ne songe pas à l’avenir. Dès maintenant, instruisez-le qu’il n’est que terre et cendre. «Attendez», reprend le Sage: ce n’est pas tout ce que j’enseigne, je veux le rabaisser encore bien davantage afin qu’il apprenne, lui le présomptueux, à connaître sa bassesse, afin que dès son vivant il reçoive un remède. Après ces mots: «Pourquoi se glorifier, quand on est cendre?», il ajoute: «Dans sa vie même ses entrailles sont réduites à rien.» Qu’est-ce à dire? Peut-être cet endroit n’est-il pas clair. Il parle de ces entrailles, de ce ventre plein d’ordures, d’impureté, de puanteur, non pour accuser notre nature mais pour nous inspirer l’humilité: «Dans sa vie même ses entrailles sont réduites à rien.» Voyez-vous la bassesse, la fragilité de notre essence? N’attendez pas le dernier jour pour vous convaincre de votre faiblesse. Scrutez l’homme pendant qu’il est en vie, pénétrez par la pensée dans ses entrailles, et vous verrez tout son néant. Mais ne vous découragez pas: Dieu n’a pas agi ainsi par haine mais par ménagement pour nous, afin de nous fournir de grandes raisons d’humilité. Si un homme, bien qu’étant terre et cendre, a osé dire: «Je monterai dans le ciel», où son coeur ne se serait-il pas laissé emporter s’il n’avait été retenu par le frein de sa nature? Ainsi donc, lorsque vous verrez un homme enflé d’orgueil, portant la tête haute, fronçant le sourcil, monté sur un char, menaçant, jetant en prison, envoyant à la mort, persécutant, dites-lui: «Pourquoi se glorifier quand on est terre et cendre?» «Dans sa vie même, ses entrailles sont réduites à rien.»

Cela ne s’applique pas seulement au simple particulier mais à celui-là même qui siège sur un trône royal. Ne considérez point sa robe de pourpre, son diadème, ses vêtements dorés, mais scrutez sa nature et vous verrez qu’elle ne le distingue en rien du vulgaire ou plutôt, si vous le voulez, passez en revue toutes ces choses: robe de pourpre, diadème, habits dorés et le reste de l’appareil, et vous verrez que la terre encore est la matière de tout cela. «Toute gloire humaine est comme la fleur du foin.» Voilà que tous ces ornements paraissent à leur tour encore plus vils que la terre. Voyez-vous comme notre orgueil est humilié? Comment toute notre présomption est rabattue par la simple considération de notre nature? Il suffit de réfléchir à ce que nous sommes, de quoi nous sommes formés, et voilà toute la vanité de nos pensées à terre! Car si Dieu nous a composés de deux substances, c’est afin que la bassesse de la chair rabaisse celui qui se laisse emporter par l’orgueil et afin que, d’autre part, si nous venons à concevoir quelque pensée indigne des privilèges que Dieu nous a conférés, la noblesse qui est le caractère de l’âme réveille en nous l’ambition d’égaler les puissances célestes.

Mais la considération de notre nature n’est pas bonne seulement pour détruire l’orgueil: qu’une autre passion vienne à nous troubler, avarice, amour coupable et désordonné, cela suffit pour en réprimer les ravages. Par conséquent, lorsque vous voyez une belle femme aux yeux brillants et doux, aux joues fraîches, au visage empreint d’un charme inexprimable, si elle enflamme vos désirs et excite votre convoitise, songez que c’est de la terre que vous admirez, que c’est de la cendre qui vous enflamme, et le délire sortira de votre âme; dépouillez-la de cette peau qui recouvre son visage et alors vous verrez le néant de ses charmes. Ne vous arrêtez point à l’apparence, pénétrez plus avant par la pensée et vous ne trouverez pas autre chose que des os, des nerfs et des veines. Mais ce n’est pas assez: il faut vous la représenter changée, vieillie, malade, les yeux enfoncés, les joues creuses, et toute cette fleur fanée. Songez à ce que vous admirez et rougissez de votre goût. Vous admirez de la boue, de la cendre; une poussière vous embrase. Ce n’est pas pour accuser notre nature que je parle ainsi, à Dieu ne plaise! Ce n’est pas pour la maltraiter, pour la ravaler. C’est pour fournir des remèdes aux malades. Si Dieu l’a faite ce qu’elle est, aussi vile, c’est pour faire éclater et sa propre puissance, et sa sollicitude à notre égard. Il a voulu d’une part nous inspirer l’humilité par l’imperfection de notre nature et réprimer ainsi toutes nos convoitises, de l’autre montrer sa sagesse, capable de tirer de la fange une pareille beauté de sorte que, au moment même où je mets si bas notre essence, je dévoile l’industrie du Créateur. En effet, si un sculpteur nous paraît surtout admirable non quand il expose à nos yeux une belle statue d’or mais quand il façonne avec l’argile une image parfaite et accomplie, ainsi rien n’est plus propre à nous faire admirer et louer l’habileté du souverain Artiste que la beauté imprimée par lui à la cendre, à la boue, que l’art ineffable qui éclate dans la création de nos corps. Et ce qu’il a fait pour son corps, il l’a fait également pour toute la création. Employant souvent les plus viles essences, il y a mis le signe manifeste de sa propre sagesse et en même temps il y a mêlé un témoignage de leur originelle infirmité, de telle sorte que tant d’art et de beauté vous fasse admirer le Créateur et qu’en même temps, cette infirmité, cette imperfection de nature, vous préserve d’adorer son ouvrage. C’est une belle chose que le soleil dans son éclat, toute la terre en est illuminée; mais la nuit venue, il disparaît. «Qu’y a-t-il de plus brillant que le soleil?» est-il écrit, «Et pourtant lui-même disparaît.» Et cela peut arriver même pendant le jour. S’il est advenu plus d’une fois que le soleil a disparu en plein jour, c’est afin que vous admiriez en lui l’art du Créateur sans pourtant adorer un ouvrage sujet à ces défaillances. Vous voyez le ciel, ce corps immense: qu’il est grand, beau, resplendissant, supérieur en éclat à nos propres corps! Mais il n’a pas d’âme. Voyez-vous à la fois la marque de l’artiste et le signe de l’infirmité? Voyez-vous comment vous êtes préservé des deux côtés? Dieu a fait de belles choses afin que vous ne le soupçonniez pas d’impuissance mais, pour que vous n’adoriez pas les créatures comme des dieux, il les a rendues faibles par un côté. N’oubliez jamais cela.

Si nous expliquons les Écritures, ce n’est pas seulement pour que vous compreniez les Écritures, c’est encore afin que vous redressiez votre conduite. Si vous ne le faites point, nos lectures sont inutiles, nos explications superflues. Comme un athlète, qui fréquente la palestre, se frotte d’huile et se fait styler par les mains d’un maître, pourrait s’épargner cette peine si, au moment de la lutte, il doit faire honte à l’enseignement qu’il a reçu; de même vous qui venez ici apprendre à lutter par tous les moyens contre le diable, si le moment des combats doit être pour vous celui de la chute pour peu que vous voyiez un beau visage, ou que l’orgueil s’empare de vous ou que quelque autre mauvaise pensée vous assiège, c’est inutilement que vous êtes venus ici. Souvenez-vous donc de ce qui vous a été dit, non contre notre nature mais contre les dérèglements de la passion. Ce n’est pas la nature, c’est la passion que nous avons accusée. Par là réprimez en vous la colère, modérez la concupiscence, déracinez l’orgueil.

«Et toute la terre était une seule lèvre», et il n’y avait qu’un langage pour tous. Nous voici revenus à notre problème. Il ne s’agissait pas, en effet, de la terre, mais de ce fait que tous les hommes avaient le même langage. Mais d’où vient cette expression: «une seule lèvre», pour désigner le langage? C’est l’usage de l’Écriture de nommer ainsi les paroles, le langage. Ce point encore est à éclaircir à cause des hérétiques, de ceux qui accusent la création divine, qui prétendent que le corps est mauvais. L’Écriture emploie les noms des membres du corps pour désigner les mouvements coupables de la pensée. Par exemple: «Ils ont aiguisé leur langue comme celle d’un serpent; leur langue est une épée tranchante.» Quelques-uns croient que c’est de la langue qu’il s’agit. A Dieu ne plaise! Il ne s’agit pas de la langue, ouvrage de Dieu, mais de ces paroles meurtrières, homicides, qui blessent plus cruellement que le glaive: «Leur langue est une épée tranchante. Des lèvres trompeuses sont dans leur cœur, et dans leur cœur elles ont dit du mal.» Il n’est pas question ici d’un organe mais de propos perfides. De même dans notre passage, «Et toute la terre était une seule lèvre» ne signifie pas que tous les hommes n’avaient qu’une lèvre; «lèvre» ici veut dire «langage». Car après ces mots: «toute la terre était une seule lèvre», viennent aussitôt ceux-ci: «Et il n’y avait qu’un langage pour tous». De même quand l’Écriture dit: «Leur gosier est un sépulcre ouvert», elle n’a pas en vue le gosier mais les mauvaises paroles, les doctrines de mort auxquelles il livre passage. Car un tombeau est un réceptacle d’ossements et de cadavres. Telles sont, par exemple, les bouches de ces hommes qui accusent le Créateur; telles encore les bouches de ceux qui profèrent des paroles obscènes, des invectives; de ceux qui font sortir de leur gosier des propos coupables et empestés.

C’est de parfums qu’il faut le remplir, mon cher auditeur, et non de miasmes; il faut en faire un trésor royal et non un sépulcre de Satan. Si c’est un sépulcre, du moins, fermez-le afin que la puanteur n’en sorte pas. Vous avez de mauvaises pensées: ne les proférez pas. Laissez-les dormir au fond de vous-mêmes et bientôt, elles seront étouffées. Nous sommes mortels, nous concevons souvent bien des pensées coupables, déréglées, impures; du moins ne permettons pas à ces pensées de se faire jour en paroles afin que, refoulées, elles languissent et meurent. Si l’on jette dans une fosse des bêtes féroces d’espèces différentes et qu’ensuite on referme la fosse, elles sont bien vite étouffées; mais pour peu qu’on laisse un faible jour, une issue, on les ranime, on les sauve, on ne fait que les irriter davantage; il en est de même pour les mauvaises pensées. Une fois qu’elles ont pris naissance en nous, si nous avons soin de leur fermer toute issue vers le dehors, nous en avons bientôt raison; si au contraire nous les laissons s’échapper en paroles, nous les fortifions en leur permettant de respirer par ce canal et nous tombons de l’habitude des mauvaises paroles dans le gouffre des actions criminelles. Voilà pourquoi le prophète, au lieu de dire simplement «Un sépulcre», a dit «Un sépulcre ouvert.» C’est la faute dont je parlais tout à l’heure. Non seulement celui qui profère des paroles honteuses se déshonore lui-même, mais il fait encore le plus grand tort à son prochain, à tous ceux qui le fréquentent. Et de même que si nous ouvrions les sépulcres, nous remplirions les villes de pestilence; de même si nous laissons les bouches impures s’ouvrir, elles infecteront tous ceux qui seront à leur portée. Il faut donc mettre à la bouche une porte, un verrou et un levier.

Nous avons suffisamment montré qu’il n’y avait qu’une langue à l’origine: il nous reste à dire d’où vient qu’un si grand nombre ait été plus tard introduites. Mais d’abord appliquons-nous à un sujet plus important pour la conduite: apprenons à notre langue à porter un frein et à ne pas exprimer indistinctement tout ce qui nous passe par l’esprit; à ne pas médire de nos frères, à ne pas mordre, à ne pas déchirer le prochain. Ceux qui mordent le corps sont moins redoutables que ceux qui mordent par les paroles. Ceux-là blessent le corps avec leurs dents, ceux-ci par leurs propos blessent l’âme et font d’incurables plaies. Mais plus la morsure est cruelle, plus le châtiment et le supplice seront rigoureux. D’ailleurs, ce n’est pas seulement pour cela que le médisant se verra refuser miséricorde, c’est encore parce qu’il n’aura aucun prétexte, vrai ou faux, à produire pour justifier sa méchanceté. Les autres péchés ont des excuses, mauvaises sans doute mais enfin, ils en ont: par exemple le fornicateur satisfait sa concupiscence, le voleur remédie à sa pauvreté, l’homicide contente sa colère; le médisant n’a rien à dire pour sa justification. En effet, quel profit se procure-t-il? Dites-moi: quel appétit satisfait-il? Le seul principe de sa faute, c’est une jalousie sans excuse, mauvaise ou bonne. Voilà pourquoi il perd tout titre à l’indulgence. Vous voulez accuser? Je vais vous donner une bonne occasion. Vous voulez médire? Eh bien! Dites du mal de vos péchés. «Dis le premier tes péchés» est-il écrit, «afin que tu sois justifié.» Voyez-vous ce genre de médisance couronné, loué, justifié? Et ailleurs: «Le juste s’accuse lui-même le premier»: lui-même et non autrui. Si vous accusez autrui, vous êtes châtié; si vous vous accusez vous-même, vous êtes couronné. Et pour vous faire bien entendre combien il y a de gloire à accuser ses propres fautes, le Sage dit: «Le juste s’accuse lui-même tout le premier.» Mais s’il est juste, comment est-il accusateur? Et s’il est accusateur, comment est-il juste? Le juste ne tombe pas sous le coup de l’accusation. Si le Sage parle ainsi, c’est pour vous apprendre que le pécheur lui-même devient juste du moment où il accuse ses fautes. Qu’est-ce à dire, «tout le premier»? Écoutez-moi bien. Dans les jugements, il y a deux parties: 1e plaignant et le prévenu, l’accusateur et l’accusé, le suspect et celui qui est hors de cause; et la parole est donnée d’abord à l’accusateur, à celui qui est hors de cause. Ici c’est le contraire: vous, le coupable, emparez-vous du premier tour de parole afin d’être justifié; n’attendez pas l’accusateur. Bien que votif, ayez rang de prévenu, néanmoins, avant que l’autre partie élève la voix contre vous, hâtez-vous d’accuser vous-même vos fautes. C’est un glaive qu’une langue acérée: ne nous en servons pas pour blesser les autres mais pour amputer nos chairs malades. Voulez-vous vous convaincre que les justes avaient coutume de médire d’eux-mêmes et non des autres? Écoutez Paul qui s’écrie: «Je rends grâces à Celui qui m’a fortifié, au Christ de ce qu’il m’a estimé fidèle en m’établissant dans son ministère, moi qui étais auparavant blasphémateur, persécuteur et téméraire.» Voyez-vous comment il médit de lui-même? Et encore: «Le Christ est venu en ce monde pour sauver les pécheurs, entre lesquels je suis le premier». Et ailleurs enfin: «Je ne suis pas digne d’être appelé apôtre, parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu.»

Voyez-vous de quelle façon il s’accuse partout lui-même? C’est qu’il sait ce que rapporte ce genre d’accusation, et qu’elle produit la justice. Sachant donc qu’il faut s’accuser, il ne se ménage pas les accusations, mais voit-il les autres faire le procès aux défauts d’autrui, considérez avec quelle sévérité il leur ferme la bouche: «C’est pourquoi ne jugez pas avant le temps, jusqu’à ce que vienne le Seigneur, qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres et manifestera les pensées des cœurs.» Laissez le jugement à celui qui connait les secrets du cœur. Peut-être croyez-vous connaître ceux du prochain: votre jugement est en défaut. «Qui sait les choses de l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui?» Combien, parmi ceux qu’on ravale et qu’on méprise, brilleront d’un éclat plus vif que le soleil? Combien, parmi les grands et les illustres, seront reconnus pour être de la cendre et des sépulcres blanchis? Vous avez entendu comment Paul médit de lui-même, comment il ne cesse de rappeler, d’exagérer, de grossir des péchés pour lesquels il ne devait pas être accusé? Il était, cela est vrai, blasphémateur, persécuteur et téméraire, avant le baptême, mais le baptême avait effacé ces péchés. Néanmoins il les rappelle, non qu’il dût en rendre compte mais pour montrer la bonté de Dieu qui l’avait métamorphosé à ce point; qui, d’un persécuteur, avait fait un apôtre. Que si Paul rappelait ses fautes effacées, à plus forte raison devons-nous rappeler celles qui ont suivi notre baptême. En effet, quel recours, quelle excuse nous restera-t-il si, tandis que Paul ne cesse de faire mention des péchés qui ne lui sont plus imputables, nous passons sous silence, nous, ceux-là mêmes dont nous avons à rendre compte et si nous négligeons nos propres fautes pour nous enquérir curieusement de celles d’autrui? Ecoutez Pierre disant «Éloignez-vous de moi, parce que je suis un homme pécheur.» Écoutez comment Matthieu, lui aussi, incrimine sa vie passée, se déclare publicain et ne rougit pas de divulguer la conduite qu’il avait tenue d’abord. N’ayant aucun reproche à s’adresser depuis le baptême, ces hommes remontaient plus haut afin de nous apprendre à ne pas nous occuper des misères d’autrui mais à songer aux nôtres, à les repousser constamment dans notre esprit.

Car il n’y a pas, non, il y a pas, pour le rachat des péchés, un remède comparable à cette mention, à cette accusation perpétuelle. C’est par là que le publicain put se décharger de ces fautes innombrables, qui lui faisaient dire: «Seigneur, soyez-moi propice, à moi, pécheur.» Par là, le pharisien se priva de toute justification, lui qui, au lieu de se représenter ses péchés, accusait l’univers en disant: «Je ne suis pas comme le reste des hommes qui sont voleurs et injustes, ni comme ce publicain.» De là aussi ce conseil de Paul: «Que chacun éprouve ses propres œuvres et alors il trouvera sa gloire en lui-même et non dans un autre.» Voulez-vous voir comment, dans l’Ancien Testament même, les justes s’accusent? Écoutez leurs paroles: elles s’accordent parfaitement avec les précédentes. On lit chez David: «Mes iniquités ont dépassé ma tête: comme un lourd fardeau elles se sont appesanties sur moi.» Isaïe s’écrie: «Hélas! Malheur à moi, homme, ayant les lèvres impures.» Les trois enfants dans la fournaise, ceux qui avaient livré leurs corps au supplice à cause de Dieu, se comptaient eux-mêmes parmi les derniers des pécheurs: «Nous avons péché, nous avons enfreint la loi» disaient-ils. Et pourtant, quoi de plus glorieux, quoi de plus pur que ces victimes! Eussent-ils commis quelques péchés, il eût suffi de cette flamme pour les effacer. Mais ils ne considéraient pas leurs bonnes couvres, ils ne songeaient qu’à leurs fautes. Le même Daniel, après la fosse aux lions, après les innombrables supplices qu’il eut à endurer, continuait à s’accuser lui-même. Mais aucun de ces hommes n’incriminait le prochain. Pourquoi? Parce que celui qui médit d’autrui irrite le Seigneur tandis que celui qui médit de soi-même se le rend propice et miséricordieux; le juste devient plus juste, le pécheur est mis hors d’accusation et devient digne de pardon.

Instruits de ces vérités, ne nous enquérons point des défauts d’autrui mais des nôtres; scrutons notre conscience, passons en revue toute notre existence, interrogeons-nous sur chacun de nos péchés; et loin de dire du mal des autres, n’écoutons pas ceux qui voudraient en dire. En effet, à cela aussi un grief, un châtiment redoutable est attaché: «Tu n’accueilleras pas un propos léger», est-il écrit. On ne vous dit pas: «Tu ne croiras pas un propos léger» mais «Tu ne l’accueilleras pas»: bouche-toi les oreilles, ferme tout passage à la médisance, montre que tu n’es pas moins que l’accusé, toi qui entends l’accusation, armé et en guerre contre celui qui la prononce. Imite le Prophète qui dit: «Celui qui médisait en secret de son prochain, je le chassais.» Il ne dit pas «Je ne croyais pas» mais «je ne le laissais pas même parler, je le chassais, comme un ennemi dangereux».

Mais on voit des gens qui se rassurent en tenant ce langage ridicule: «Seigneur, ne m’imputez point à péché ce que je n’ai fait qu’entendre». A quoi bon cette apologie? A quoi bon cette excuse? Taisez-vous et vous êtes déchargé de tout grief; ne dites rien et vous n’avez rien à craindre. Pourquoi vous créer des embarras, et avec Dieu, et avec les hommes? Pourquoi vous exposer à être accusé? Pourquoi ajouter à votre fardeau? Ne vous suffit-il pas d’avoir à répondre de vos propres fautes? Faut-il que vous vous chargiez encore des péchés d’autrui? Votre excuse est superficielle: ce n’est pas d’avoir entendu que vous rendrez compte, vous êtes responsable de la médisance elle-même. En effet, quand vous ne gardez pas le silence après avoir entendu, vous n’êtes pas punissable seulement pour avoir entendu, vous l’êtes encore comme si vous aviez médit. «D’après vos discours vous serez justifié», est-il écrit, «et d’après vos discours vous serez condamné.»

Si je parle ainsi, si j’insiste sur ce point, ce n’est pas dans l’intérêt de ceux dont on médit mais dans celui des médisants. Celui qu’on diffame n’éprouve aucun dommage, aucun préjudice: au contraire, s’il est calomnié, un dédommagement lui est réservé; si le propos est vrai, ce n’est pas votre médisance qui lui fait tort car ce n’est pas sur vos invectives que le juge le jugera. Et même, disons-le au risque d’étonner, il en retirera un grand profit s’il sait les endurer courageusement, comme le publicain par exemple. Le médisant, au contraire, que ses propos soient vrais ou faux, se fait le plus grand tort. Qu’il est perdu s’il calomnie, c’est ce qu’il n’est pas besoin de démontrer mais, que même s’il dit la vérité, il rend le juge plus sévère pour lui, en étalant les infirmités du prochain, en causant des scandales, en dévoilant à tous les yeux ce qu’il faudrait cacher, en proclamant les péchés d’autrui, c’est ce dont tout le monde aussi est peut-être convaincu. En effet, si celui qui a scandalisé une seule personne doit être châtié sans rémission, celui qui en scandalise des milliers par ses mauvais propos, quel châtiment n’encourra-t-il pas? Le pharisien ne mentait pas, il disait la vérité en appelant publicain le publicain, néanmoins il fut puni.

Pénétrés de cette pensée, mes chers frères, fuyons la médisance: il n’y a pas de péché plus grave, ni qui se commette plus aisément. Comment cela? Parce que rien n’est plus facile que d’enfreindre la loi en ce point; parce que si l’on n’y prend garde, on s’y laisse promptement entraîner. Pour les autres péchés, il faut du temps, de l’argent, de la persistance, des complices et souvent le temps qui s’écoule en empêche la consommation. Par exemple, quelqu’un a résolu de tuer, de voler, de commettre une injustice, il lui faut beaucoup de travail pour arriver à ses fins et souvent, grâce à ce retard, il guérit de sa colère, revient de sa passion criminelle, réprime sa volonté corrompue, renonce à exécuter son projet. Il n’en est pas de même pour la médisance: si nous n’avons pas tout notre sang-froid, nous nous y laissons facilement emporter et nous n’avons besoin ni de temps, ni de délais, ni d’argent, ni d’efforts pour médire: c’est assez de le vouloir, et voilà notre volonté réalisée. Car le ministère de la langue suffit à cela. Ainsi donc, puisque ce mal est si facile à faire, ce péché si obstiné à nous circonvenir; puisque la punition, le châtiment en sont si rigoureux et le profit nul, ni grand ni petit; évitons soigneusement cette infirmité et soignons les misères d’autrui au lieu de les divulguer. Répétons aux pécheurs cette recommandation divine: «Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul». Ainsi, plus le reproche sera tenu secret, plus la guérison sera facile. Ne mordons point et ne suçons point les plaies d’autrui, n’imitons pas les mouches mais les abeilles: les mouches se posent sur les plaies et mordent; les abeilles volent sur les fleurs. Aussi les unes font des rayons tandis que les autres causent des maladies aux corps sur lesquels elles se posent; les unes sont un objet de dégoût, les autres un objet d’amour et de louanges. Et nous aussi, par conséquent, préparons notre âme à voler vers la prairie de la vertu des saints, enivrons-nous du parfum de leurs bonnes oeuvres et ne mordons point les plaies du prochain. Que si nous voyons d’autres personnes tomber dans cette faute, fermons-leur la bouche, dressons devant elles l’épouvantail du supplice et rappelons-leur les liens qui les unissent à leurs frères. Si elles ne veulent pas céder, appelons-les «mouches», afin qu’au moins la honte de s’entendre nommer ainsi les arrache à leur détestable habitude et que, revenues de cette occupation perverse, elles s’appliquent de tous leurs soins à sonder leurs propres infirmités. De cette manière, ceux qui ont failli se relèveront au souvenir de leurs fautes non divulguées, ceux qui se représenteront constamment leurs propres misères s’en déchargeront facilement, parce que le souvenir de leurs péchés précédents les rendra plus lents à en commettre de nouveaux; enfin, ceux qui auront toujours devant les yeux le mérite des saints contracteront un grand empressement à les imiter, et quand nous aurons ainsi redressé tout le corps de L’Église, nous pourrons, avec tous ceux qui sont ici, entrer dans le royaume des cieux, auquel puissions-nous tous parvenir, par la grâce et la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec lequel gloire au Père et au Saint Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles!

Ainsi soit-il.

Pin It on Pinterest

Share This